LA VIE APRÈS MOÏSE

Après avoir vé­cu des an­nées sous le joug de Roch Thé­riault, ses adeptes es­saient de re­col­ler les mor­ceaux de leur vie. Existe-t-il une vie après la secte?

La Presse - - CAHIER A - MI­CHÈLE OUI­MET

Au dé­but, Roch-Sylvain et François ad­mirent leur père, le « maître du groupe » , le « re­pré­sen­tant de Dieu sur Terre » . Ils lui vouent une « com­plète dé­vo­tion » .

Mais après quelques sé­jours dans la secte, la réa­li­té les rat­trape. Ils dé­couvrent avec stu­peur le vrai vi­sage de leur père, ce­lui d’un homme tour­men­té par la fo­lie, ca­pable des pires ex­cès.

Dans leur l ivre pu­bl ié en 2009*, Roch-Sylvain et François dé­crivent le dé­lire de leur père, Moïse. « Com­ment ra­con­ter que tous les membres du groupe, hommes, femmes et en­fants, nous sommes ré­gu­liè­re­ment bat­tus ou hu­mi­liés? Comme la fois où­mon père m’a sau­va­ge­ment pro­je­té contre un meuble, au point de me cas­ser la cla­vi­cule. (…) Comme la fois où un homme et une femme ont été for­cés de s’accoupler de­vant tout le monde et que l’homme a dû ré­pandre ses ex­cré­ments sur le dos de la femme? »

Ces scènes se gravent dans leur mé­moire. Ils sont ado­les­cents, fra­giles et im­pres­sion­nables. Le plus jeune, Roch-Sylvain, croit son père lors­qu’il lui pro­met qu’il se­ra le « roi hé­ri­tier » .

Vingt-cinq ans plus tard, les fils paient un lourd tri­but pour les er­re­ments de leur père. Roch-Sylvain a vé­cu plu­sieurs épi­sodes psy­cho­tiques et il a pas­sé un an et de­mi dans un hô­pi­tal psy­chia­trique. François, lui, croyait avoir trou­vé un cer­tain équi­libre avec sa femme et ses filles, mais l’image de son père conti­nue de le han­ter.

Les deux hommes ne réus­sissent pas à exor­ci­ser les sou­ve­nirs trau­ma­ti­sants de leur en­fance. Le pas­sé leur colle à la peau.

« C’est en t rain de me dé­truire, dit François. Je suis à bout de souffle. Je pen­sais que, en écri­vant un livre, ça ar­rê­te­rait, mais tout va mal. Les jour­na­listes ne veulent qu’un bout de l’his­toire, ils se câ­lissent de nous. Non, je ne don­ne­rai pas d’en­tre­vue ! On a as­sez souf­fert. »

François est en train de se sé­pa­rer, il a per­du son tra­vail et il ne parle plus à son frère. Son fra­gile équi­libre a vo­lé en éclats après la pu­bli­ca­tion du livre.

Même ré­ac­tion de re­jet chez la mère de François et Ro­chSyl­vain, Fran­cine Gre­nier. « Roch ? Je sup­pose qu’il est en­core en train de brailler. Il peut cre­ver! Il en a fait, des de­mi-frères et des de­mi­soeurs à mes fils. Un beau parleur, un co­mé­dien. Il a fait as­sez de mal comme ça. Il est ir­ré­cu­pé­rable. »

Jacques Gi­guère, bras droit de Moïse, qui a fait de la pri­son après avoir été re­con­nu cou­pable de voies de fait graves, re­fuse de par­ler. Il veut tour­ner la page. « J’en ai dis­cu­té avec mes en­fants et je pré­fère ne pas vous ren­con­trer. »

Même Gabrielle La­val­lée, qui a pu­blié un livre à suc­cès sur son pas­sage dans la secte et qui a don­né de nom­breuses en­tre­vues, a choi­si de se taire. « Moi aus­si, j’ai tour­né la page. »

La fa­mille de Roch Thé­riault à Thet­ford Mines a bru­ta­le­ment rac­cro­ché le té­lé­phone quand j’ai ap­pe­lé. « On ne veut plus rien sa­voir de lui! »

De­puis quelques an­nées, Roch Thé­riault ne re­çoit plus au­cune vi­site en pri­son, ni de ses an­ciens adeptes ni de ses huit femmes et 28 en­fants. En­core moins de sa fa­mille. Comme si le monde en­tier lui avait tour­né le dos.

En 1989, Roch Thé­riault est ar­rê­té, puis condam­né à 12 ans de pri­son pour avoir am­pu­té le bras de Gabrielle La­val­lée. En 1993, il est ac­cu­sé de meurtre. Il purge une peine de pri­son à vie. Il a d’abord été in­car­cé­ré à King­ston, en On­ta­rio, puis à Port-Car­tier, au Québec. Au­jourd’hui, il vit au pé­ni­ten­cier de Dor­ches­ter, au Nou­veau-Bruns­wick.

Trois femmes lui sont res­tées fi­dèles et l’ont sui­vi de pri­son en pri­son pen­dant des an­nées: Chantal, Fran­cine et Ni­cole. L’une d’elles a même eu des en­fants avec lui, conçus pen­dant les vi­sites conju­gales.

L’avo­cate Re­née Millette les a bien connues. Pen­dant­quatre ans, cette spé­cia­liste des droits des dé­te­nus a fait la na­vette entre Mon­tréal et Port-Car­tier. Elle a vi­si­té plu­sieurs fois Roch Thé­riault. Elle a ap­pris à connaître les trois femmes, qui vi­vaient en­semble, à deux pas du pé­ni­ten­cier. Elles sont de­ve­nues amies. Quand Re­née Millette al­lait à Port-Car­tier, elles l’hé­ber­geaient.

« C’était des femmes simples, nor­males, or­di­naires, dit-elle. Pas des folles. Elles étaient très liées et équi­li­brées,

même si elles avaient vé­cu des choses très dif­fi­ciles. En pri­son, elles par­laient beau­coup à Roch, c’était comme une thé­ra­pie. »

Fran­cine, Ni­cole et Chantal ne veulent pas par­ler. Elles veulent ou­blier le pas­sé, l’en­fouir loin, très loin. Elles tentent de re­col­ler les mor­ceaux de leur vie après avoir pas­sé plus de 20 ans dans l’ombre de Roch Thé­riault. Même si elles ont cou­pé tous les liens avec lui, même si elles ont sui­vi une thé­ra­pie, elles res­tent fra­giles, très fra­giles.

« Votre té­lé­phone m’a vi­rée à l’en­vers, dit Chantal. Je suis en thé­ra­pie, je ne peux pas par­ler, c’est trop me de­man­der. Je suis en train de gué­rir, je suis trop fra­gile. Ça ra­mène tel­le­ment de choses, c’est vrai­ment dif­fi­cile pour moi de com­prendre que j’ai ac­cep­té ça… ce que Roch a fait. »

Fran­cine aus­si garde des sé­quelles. À l’aube de la cin­quan­taine, elle se sent usée, fa­ti­guée. Elle veut gué­rir­mais, pour gué­rir, elle a be­soin de paix, pas de voir, en­core une fois, son nom éta­lé dans les jour­naux.

Ni­cole, elle, a ré­agi avec co­lère. « Lais­sez-moi tran­quille, je ne veux plus rien sa­voir! »

Trois femmes bles­sées qui es­saient de re­prendre le fil de leur vie après avoir pas­sé des an­nées sous le joug de Roch Thé­riault. Mais est-ce pos­sible? Existe-t-il une vie après la secte ?

Marie-Ève Gar­rand est en train de ter­mi­ner sa thèse de doc­to­rat. Son su­jet : la vie d’un adepte une fois sor­ti de la secte. Elle di­rige aus­si le Centre d’in­for­ma­tion sur les nou­velles re­li­gions.

Oui, il y a une vie après la secte, ré­pond-elle, mais l’aide of­ferte aux ex-adeptes est pra­ti­que­ment in­exis­tante. Peu de tra­vailleurs so­ciaux ou de psy­cho­logues sont for­més pour les ai­der à pas­ser à tra­vers cette crise.

« Ces ex-adeptes ont vé­cu avec une croyance très forte en Dieu. Un Dieu sou­vent vengeur, pu­ni­tif. Ils conti­nuent de croire à l’en­fer et à la fin du monde, même s’ils sont sor­tis de la secte ; 95% d’entre eux res­tent croyants. La plu­part du temps, ils n’ar­rivent pas à par­ler de leur foi sans se faire trai­ter de fous. »

Qu’est-ce qu’une secte? Les cher­cheurs consul­tés re­fusent de s’aven­tu­rer sur ce ter­rain. Trop vaste, concept four­re­tout. Ils pré­fèrent par­ler de nou­velles re­li­gions.

Le spectre des nou­velles re­li­gions est large, très large. Il va des gué­ris­seurs aux groupes de crois­sance per­son­nelle, en pas­sant par l’éso­té­risme, les groupes mi­no­ri­taires is­sus des re­li­gions of­fi­cielles, comme l’is­lam et le judaïsme, et les sectes pures et dures, l’Ordre du Temple so­laire, Moïse.

Au Québec, il n’y a ja­mais eu au­tant de groupes is­sus de ces nou­velles re­li­gions. De 800 dans les an­nées 90, ils ont ex­plo­sé pour pas­ser à 2000, 2500. Plu­sieurs d’entre eux sont mi­cro­sco­piques et ne comptent qu’une poi­gnée de membres, cinq ou six. La nou­velle mode? Tout ce qui touche la san­té.

La dy­na­mique sec­taire est com­plexe. Il n’y a pas que des vic­times, sou­tient Alain Bou­chard, so­cio­logue des re­li­gions et pro­fes­seur à l’Uni­ver­si­té La­val.

« À la li­mite, tout le monde est vic­time, même Roch Thé­riault. Le gou­rou et les adeptes vivent une dy­na­mique de groupe mal­saine où cha­cun a be­soin de l’autre. C’est une re­la­tion tor­due. Je fais tou­jours at­ten­tion quand on pré­sente le diable d’un cô­té et les pauvres adeptes de l’autre. La réa­li­té est beau­coup plus com­plexe. »

Pen­dant que ses ex-adeptes es­saient de pan­ser leurs plaies, Roch Thé­riault tue le temps en pri­son. « Je lis, j’écris, je fais de la pein­ture, dit-il. J’ai com­plè­te­ment aban­don­né la spi­ri­tua­li­té. Je suis dans la mé­ta­phy­sique ato­mique. J’ai fait des dé­cou­vertes et je des­sine des gra­phiques, beau­coup de gra­phiques. »

En pri­son, il ne veut pas qu’on l’ap­pelle Moïse, mais Maître.

Il mène une vie so­li­taire. Sa san­té est fra­gile. Il dé­cor­tique lon­gue­ment tous ses bo­bos : dia­bète, crise car­diaque, can­cer, ab­cès, né­vroses, psy­choses, sans ou­blier ses in­fec­tions, ses bosses et ses 26 jours dans le co­ma en 2007. Il af­firme qu’il a été dé­cla­ré cli­ni­que­ment mort et qu’il est re­ve­nu à la vie pen­dant qu’on me­nait son corps à la morgue.

« C’est les re­mords qui ont faillime tuer et quim’ont plon­gé dans le co­ma. Je les ai as­su­més et je me suis éloi­gné de ma mé­moire, si­non je se­rais mort. »

La vie en pri­son n’a pas tou­jours été fa­cile. Il a été bous­cu­lé, bat­tu, et on lui a cra­ché des­sus en le trai­tant de mes­sie sau­vage.

« À King­ston, il y a eu deux ten­ta­tives de meurtre contre moi après la sor­tie du livre de Gabrielle La­val­lée. Le pire, c’était à Port-Car­tier. C’était tough. Des dé­te­nus ont es­sayé de me brû­ler en je­tant des Klee­nex en feu dans ma cel­lule. Ils vou­laient me cru­ci­fier. »

Il est en pri­son de­puis 21 ans. Pen­dant toutes ces an­nées, il a gar­dé le si­lence.

« Pou rquoi pa r ler main­te­nant?

– Parce que je veux que la po­pu­la­tion sache qui est le vrai Roch Thé­riault. – Et qui est-il? – Un homme en sur­sis qui ne vi­vra pas vieux. »

Roch Thé­riault re­pré­sen­te­til un dan­ger ? Oui, jure Ga­briel le La­val­lée. Non, af­firme Re­née Millette. « C’est un homme usé. Il n’est pas dan­ge­reux. »

Une ex-adepte qui l’a vi­si­té plu­sieurs fois en pri­son af­firme qu’il est de plus en plus ma­lade et iso­lé : « Je l’ai vu tout perdre : sa secte, ses adeptes et ses ca­pa­ci­tés phy­siques et in­tel­lec­tuelles. Il est comme un em­pe­reur dé­chu, un vieillard pré­ma­tu­ré. Au­jourd’hui, je suis plus forte que lui. »

En 2002, Roch Thé­riault a pré­sen­té une de­mande de li­bé­ra­tion condi­tion­nelle qui a été re­je­tée. Les com­mis­saires tracent un por­trait cru de Roch Thé­riault : per­son­na­li­té nar­cis­sique bien an­crée, re­gistre émo­tif re­la­ti­ve­ment fer­mé, contrôle ri­gide des émo­tions, at­ti­tude de su­pé­rio­ri­té, po­ten­tiel de vio­lence tou­jours pré­sent, in­tel­li­gence moyenne.

Leur ju­ge­ment est una­nime: Roch Thé­riault est en­core dan­ge­reux. « Le risque de ré­ci­dive vio­lente iden­ti­fié au dé­but de votre in­car­cé­ra­tion de­meure tou­jours très éle­vé » , concluent-ils.

Roch Thé­riault n’a pas pré­sen­té de nou­velle de­mande de li­bé­ra­tion condi­tion­nelle, même s’il y a droit. « Ça ne donne rien » , dit-il.

Il at­tend la mort. Il n’a pas peur, car il ne croit ni à Dieu, ni au diable, ni à l’en­fer.

PHOTOS ARCHIVES LA PRESSE, PHO­TO­MON­TAGE LA PRESSE

Roch Thé­riault à la pri­son de Port-Car­tier en juillet 1999.

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