Le temps de dire au re­voir

La Presse - - PETITES ANNONCES - SARAH ANNIE GUÉ­NETTE

L’en­ca­dré dans les pe­tites an­nonces de La Presse se lit comme suit : « Ci­belle, pe­tit cha­ton dé­bile ayant dé­truit un beau di­van tout neuf, est main­te­nant of­fi­ciel­le­ment à la re­cherche d’une fa­mille en­jouée et ac­tive pour épui­ser ses ins­tincts de chas­seur... » Vous li­sez cette an­nonce et vous voi­là sous le charme!

C’était il y a 20 ans. Vos en­fants ont gran­di et sont par­tis, votre conjoint a sui­vi la même route, vous avez pris votre re­traite bien mé­ri­tée et Ci­belle, quant à elle... est tou­jours là. Fi­dèle amie de votre quo­ti­dien de­puis toutes ces an­nées, vieille âme maî­tresse de votre coeur, elle dort à l’ins­tant même bien en­rou­lée à son vieux poste de garde, le re­bord de votre fe­nêtre de salle de bains. En quelques souffles, vous vous dites: «Je me rap­pelle en­core quand nous sommes al­lés la cher­cher à la SPCA de Montréal.» Comme di­sait Joe Das­sin... c’était hier, c’était il y a 20 ans!

La vieillesse est un pe­tit rien qui s’ins­talle à notre in­su, tout dou­ce­ment, de quo­ti­dien en quo­ti­dien. Elle est là, mais ja­mais vrai­ment. On la per­çoit un peu du coin de l’oeil, mais dès qu’on se re­tourne, elle se sauve. Jus­qu’au jour où notre vieille chatte dort vrai­ment beau­coup, boit tout son bol d’eau trois fois par jour, hurle à la lune, n’a que la peau, les os et le poil, et porte son amour pour vous à bout de bras. C’est ha­bi­tuel­le­ment à ce mo­ment que les gens dé­cident de consul­ter leur mé­de­cin vé­té­ri­naire pré­fé­ré pour dis­cu­ter un peu de Ci­belle.

Mon propre re­cord ob­ser­vé de sa­gesse fé­line est en fait une vieille chatte qui se pré­nom­mait Ti­grette et qui en était à sa 26e an­née de vie au mo­ment de la consul­ta­tion. Et la ques­tion de mes clients est in­va­ria­ble­ment la même: «C’est quand, le bon mo­ment?» Et la ré­ponse est en fait toute simple: il n’y

La mort as­sis­tée de nos ani­maux de com­pa­gnie pra­ti­quée pour les bonnes rai­sons, c’est-àdire lors­qu’il y a souf­france in­cu­rable, reste une dé­ci­sion dif­fi­cile à fixer dans le temps.

en a pas, de bon mo­ment... Il y a seule­ment «votre» bon mo­ment.

La mort as­sis­tée de nos ani­maux de com­pa­gnie pra­ti­quée pour les bonnes rai­sons, c’es­tà-dire lors­qu’il y a souf­france in­cu­rable, reste mal­gré tout et in­va­ria­ble­ment une dé­ci­sion dif­fi­cile à fixer dans le temps.

Je dis sou­vent à mes clients que dans la vie, on re­trouve trois types de souf­france : celle qui suit un trau­ma- tisme phy­sique violent (un ac­ci­dent). celle qui vient de la dé­tresse psy­cho­lo­gique, et fi­na­le­ment celle qui naît d’un épui­se­ment phy­sio­lo­gique du corps, sou­vent as­so­ciée à un « file pas pan­toute... veut plus man­ger... veut plus vivre ». Cette der­nière si­tua­tion est ca­rac­té­ris­tique des très vieux pa­tients qui souffrent de ma­la­dies chro­niques dé­gé­né­ra­tives (can­cer, dia­bète, in­suf­fi­sance ré­nale chronique, hy­per­thy­roï­die ter­mi­nale, etc.). Même si cette dé­ci­sion fe­ra par­tie des plus dif­fi­ciles de votre vie, dites-vous que vous de­meu­rez la meilleure per­sonne pour dé­ter­mi­ner à quel mo­ment votre chatte Ci­belle n’a plus de qua­li­té de vie et ne s’y re­trouve plus elle-même. La vie d’un chat, c’est le plai­sir de chas­ser une balle, de re­gar­der les oi­seaux par la fe­nêtre, de man­ger trois cro­quettes mille fois par jour, de pi­lon­ner ad nau­seam votre oreiller pré­fé­ré, de re­gar­der la té­lé rou­lé sur vos jambes et de vous ré­veiller sys­té­ma­ti­que­ment à 5 h du ma­tin tous les ma­tins pen­dant 26 ans. Si votre chat n’a plus une vie de chat, c’est pro­ba­ble­ment le bon mo­ment d’y pen­ser.

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Même pour le chat, la vieillesse est un pe­tit rien qui s’ins­talle à son in­su, tout dou­ce­ment, de quo­ti­dien en quo­ti­dien.

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