LA GUERRE DES CHIFFRES PAGES A2 ET A3

Les pour­par­lers entre les syn­di­cats et le gou­ver­ne­ment se pour­suivent alors qu’en toile de fond, on lance des af­fir­ma­tions et des don­nées sou­vent contra­dic­toires. Portrait de la si­tua­tion.

La Presse - - CAHIER A - LOUISE LE­DUC

En ces jours de grève des en­sei­gnants, de né­go­cia­tions dans le sec­teur pu­blic et de chaînes hu­maines pour sau­ver l’école pu­blique, beau­coup d’af­fir­ma­tions et de chiffres contra­dic­toires sont lan­cés ici et là. Comment s’y re­trou­ver ? Dans un pre­mier temps, re­tour sur quelques don­nées, puis dé­bat sur ce qui ne tourne pas rond en édu­ca­tion, se­lon di­vers ac­teurs du mi­lieu.

L’ÉTAT SE DÉSEN­GAGE-T-IL DE L’ÉDU­CA­TION ?

Une ba­taille d’ex­perts est en cours au su­jet de l’évo­lu­tion des dé­penses en édu­ca­tion au fil de temps. Le dé­bat est com­pli­qué par des chan­ge­ments de normes comp­tables au cours des 15 der­nières an­nées (dont ce­lui, très im­por­tant, de 2009) et par le fait que le mi­nis­tère de l’Édu­ca­tion s’est trans­for­mé au fil des ans (pour in­clure, cer­taines an­nées et d’autres pas, l’En­sei­gne­ment su­pé­rieur et la Re­cherche, ou alors la Cul­ture, dans les chiffres du Con­seil du tré­sor).

Le plus par­lant, fi­na­le­ment, est peut-être de mon­trer ici l’évo­lu­tion des dé­penses se­lon le Con­seil du tré­sor, en chiffres et en pour­cen­tages.

Ré­sul­tat: les aug­men­ta­tions an­nuelles va­rient, de­puis 15 ans, entre 1,5 et 6,8%. Avec sa pré­vi­sion de hausse de dé­penses qui pla­fon­ne­ra à 0,2% en 2015-2016, à 1,6% en 2016 et à 2,4% en 2017-2018, ce sont vrai­ment des an­nées de vaches maigres en édu­ca­tion.

Dé­tail im­por­tant: d’an­née en an­née, les pro­fes­seurs changent d’éche­lon, de sorte que les sa­laires – qui re­pré­sentent les trois quarts du bud­get en édu­ca­tion – font aug­men­ter les chiffres.

No­tons ce­pen­dant qu’il y a au­jourd’hui moins d’élèves dans les écoles pri­maires et se­con­daires, pu­bliques et pri­vées (une baisse de 11% de 1998-1999 à 2012-2013, se­lon le rap­port d’ex­perts Cham­poux-Le­sage).

L’ÉDU­CA­TION EST-ELLE UNE PRIO­RI­TÉ AU QUÉ­BEC ?

En 2001-2002, l’édu­ca­tion re­pré­sen­tait 23% de toutes les dé­penses de pro­grammes du gou­ver­ne­ment. En 2015-2016, l’édu­ca­tion re­pré­sente tou­jours 23%, et sa part a os­cil­lé entre 22 et 23% dans l’in­ter­valle. «C’est dé­jà un ex­ploit en soi, dans la me­sure où les autres por­te­feuilles ont été beau­coup ré­duits en rai­son des grosses hausses en san­té», note Mi­chel Ma­gnan, pro­fes­seur en comp­ta­bi­li­té à l’Uni­ver­si­té Con­cor­dia et membre du groupe CIRANO, qui se pro­nonce ré­gu­liè­re­ment sur les po­li­tiques pu­bliques.

COMMENT SE COMPARET-ON AVEC LE RESTE DU CA­NA­DA ?

Se­lon le mi­nis­tère de l’Édu­ca­tion, la dé­pense glo­bale par élève au Qué­bec est un peu moins éle­vée que celle ob­ser­vée dans le reste du Ca­na­da, sur­tout parce que les sa­laires du per­son­nel sco­laire sont en gé­né­ral moins éle­vés au Qué­bec, en dol­lars cou­rants. D’autres élé­ments coûtent ce­pen­dant plus cher au Qué­bec : les ra­tios élèves-en­sei­gnants moindres au cours des der­nières an­nées, les dé­penses plus im­por­tantes en for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, en ser­vices de garde et en trans­port sco­laire, no­tam­ment.

OÙ EST AL­LÉ L’AR­GENT ?

Au cours des der­nières an­nées, beau­coup de sub­ven­tions en édu­ca­tion ont été consa­crées à la lutte contre le dé­cro­chage sco­laire, à la ré­duc­tion de la taille des classes et au sou­tien aux élèves han­di­ca­pés ou en dif­fi­cul­té d’ap­pren­tis­sage et d’adap­ta­tion. À eux seuls, les ta­bleaux blancs in­ter­ac­tifs ont aus­si coû­té 240 mil­lions. Dans un mi­lieu où les dé­penses in­con­tour­nables (les sa­laires, l’im­mo­bi­li­sa­tion, etc.) gobent une grande par­tie des bud­gets, ces sommes res­sortent beau­coup – tout comme le fias­co im­mo­bi­lier de l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Mon­tréal, qui a coû­té 400 mil­lions aux contri­buables qué­bé­cois.

Y A-T-IL BEAU­COUP MOINS DE PRO­FES­SION­NELS DANS LES ÉCOLES POUR AI­DER LES PRO­FES­SEURS ?

Se­lon la Fé­dé­ra­tion des pro­fes­sion­nelles et pro­fes­sion­nels de l’édu­ca­tion, il y a eu une baisse im­por­tante des ef­fec­tifs sous Lu­cien Bou­chard et dans la fou­lée du dé­fi­cit zé­ro. En­suite, on a no­té une nette re­mon­tée du nombre de pro­fes­sion­nels (or­tho­pho­nistes, or­tho­pé­da­gogues, psy­cho­logues, bi­blio­thé­caires, psy­choé­du­ca­teurs, etc.) dans le ré­seau sco­laire sous Jean Cha­rest. Ain­si, en chiffres, il y avait, en équi­va­lents temps plein, 4697 pro­fes­sion­nels dans le ré­seau en 1993-1994. En 1998-1999, il n’y en avait plus que 3760. En 2012-2013, il y en a eu plus que ja­mais, soit 6361 pro­fes­sion­nels (équi­va­lents temps plein).

Vé­ri­fi­ca­tion faite au­près de son ser­vice de com­mu­ni­ca­tions, la Fé­dé­ra­tion des pro­fes­sion­nels ne dis­pose pas en­core des chiffres pour 2013-2014 et pour l’an­née sco­laire qui vient de s’amor­cer.

Ce­pen­dant, à la Com­mis­sion sco­laire de Mon­tréal, qui compte 166 écoles pri­maires et se­con­daires, 67 pro­fes­sion­nels – tous types confon­dus – au­raient per­du leur poste cette an­née.

LES EN­SEI­GNANTS SONT-ILS MAL PAYÉS ?

Au Qué­bec, se­lon leur conven­tion col­lec­tive, les en­sei­gnants gagnent cette an­née entre 39 291 $ (au pre­mier éche­lon) et 76 486$ (au der­nier éche­lon).

Se­lon les don­nées de Sta­tis­tique Ca­na­da, cô­té sa­laire, les en­sei­gnants qué­bé­cois se si­tuent au mi­lieu du pe­lo­ton. Ils sont mieux payés qu’en Co­lom­bie-Bri­tan­nique, mais beau­coup moins ré­mu­né­rés que leurs pairs al­ber­tains. (Sta­tis­tique Ca­na­da n’a ce­pen­dant pas te­nu compte des dif­fé­rences dans le coût de la vie.)

Le pro­blème, comme l’a sou­li­gné dans La Presse le chro­ni­queur Fran­cis Vailles, c’est que pour at­teindre le som­met de l’échelle, les en­sei­gnants qué­bé­cois doivent pa­tien­ter au moins 15 ans, ce qui est plus long que dans n’im­porte quelle autre pro­vince. Avec 10 ans d’an­cien­ne­té, les en­sei­gnants du Qué­bec sont les moins bien payés du Ca­na­da, loin der­rière la moyenne ca­na­dienne.

COMMENT SE COM­PARE LE SA­LAIRE D’UN EN­SEI­GNANT À CE­LUI D’AUTRES PRO­FES­SION­NELS ?

Se­lon Em­ploi Qué­bec, le sa­laire mé­dian ho­raire d’un en­sei­gnant au pré­sco­laire/pri­maire se si­tuait entre 31 et 33,33$, se­lon l’édi­tion 2014 du Guide des pro­fes­sions. En com­pa­rai­son, le sa­laire mé­dian des po­li­ciers est de 33,17$ (cadres su­pé­rieurs ex­clus) et ce­lui des in­fir­miers, de 30 $ (33 $ pour les in­fir­miers en chef et su­per­vi­seurs).

POUR­QUOI VOIT-ON TANT DE CHIFFRES CONTRA­DIC­TOIRES CIR­CU­LER ?

En avril, le mi­nistre de l’Édu­ca­tion chif­frait ses der­nières coupes à 200 mil­lions. La Fé­dé­ra­tion des com­mis­sions sco­laires ? À 350 mil­lions.

À l’in­té­rieur même du gou­ver­ne­ment, l’énor­mi­té des chiffres en jeu et la gi­gan­tesque ma­chine gou­ver­ne­men­tale font en sorte qu’il est dif­fi­cile de s’y re­trou­ver quand on com­pare des do­cu­ments du Con­seil du tré­sor, de l’Édu­ca­tion ou des Fi­nances. Rap­pe­lons qu’à son ar­ri­vée au pou­voir, Phi­lippe Couillard avait avoué avoir été éton­né de ne pas avoir le nombre exact de fonc­tion­naires, la réa­li­té étant par­ti­cu­liè­re­ment floue en san­té et en édu­ca­tion.

PHO­TO OLI­VIER JEAN, AR­CHIVES LA PRESSE

PHO­TO MAR­TIN CHAMBERLAND, AR­CHIVES LA PRESSE

En 2001-2002, l’édu­ca­tion re­pré­sen­tait 23 % de toutes les dé­penses de pro­grammes du gou­ver­ne­ment. En 2015-2016, l’édu­ca­tion re­pré­sente tou­jours 23 %, et sa part a os­cil­lé entre 22 et 23 % dans l’in­ter­valle.

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