Évi­ter la pri­va­ti­sa­tion à tout prix

Le gou­ver­ne­ment de Jus­tin Tru­deau doit in­ter­ve­nir pour dé­fendre le ca­rac­tère pu­blic du sys­tème de san­té au Qué­bec

La Presse - - DEBATS -

La liste des si­gna­taires suit le texte

Le Qué­bec pour­rait être la pre­mière pro­vince à aban­don­ner le prin­cipe d’un sys­tème de san­té uni­ver­sel, in­té­gral et ac­ces­sible, et à sor­tir ain­si du mo­dèle ca­na­dien. Dé­jà, les pra­tiques en vi­gueur ne res­pectent plus les prin­cipes de la Loi ca­na­dienne sur la san­té. Pour que la po­pu­la­tion du Qué­bec conti­nue d’avoir un ac­cès aux soins in­dé­pen­dant de la ca­pa­ci­té de payer, il faut une in­ter­ven­tion ferme et im­mé­diate du nou­veau gou­ver­ne­ment Tru­deau.

L’éro­sion des prin­cipes sur les­quels re­po­sait le sys­tème de san­té a été un phé­no­mène gra­duel. Ses ma­ni­fes­ta­tions ont pris la forme de mul­tiples pe­tits chan­ge­ments lé­gis­la­tifs, d’une grande to­lé­rance du gou­ver­ne­ment quant aux zones grises con­cer­nant la fac­tu­ra­tion et de la créa­ti­vi­té de cer­tains mé­de­cins en­tre­pre­neurs. Ré­tros­pec­ti­ve­ment, c’est pro­ba­ble­ment l’ar­rêt Chaoul­li de la Cour su­prême, en 2005, qui a été le tour­nant. Bien que cette dé­ci­sion n’ait eu qu’un im­pact lé­gis­la­tif li­mi­té, elle a pro­fon­dé­ment in­fluen­cé l’ac­cep­ta­bi­li­té so­ciale de la pri­va­ti­sa­tion en san­té.

La réa­li­té est qu’au­jourd’hui au Qué­bec, l’ac­cès gra­tuit aux soins mé­di­ca­le­ment re­quis n’est plus ac­quis. De­puis des an­nées, de nom­breux mé­de­cins pro­posent à leurs pa­tients de payer pour avoir un ac­cès plus ra­pide en cli­nique pri­vée, par­fois à dé­faut de pou­voir les of­frir dans les éta­blis­se­ments. Of­fi­ciel­le­ment ces « frais ac­ces­soires » servent à payer le coût des mé­di­ca­ments, mais, en pra­tique, ils sont sur­fac­tu­rés pour cou­vrir les frais d’une in­fra­struc­ture de soins am­bu­la­toires pri­vés en plein es­sor.

Le der­nier épi­sode de ce phé­no­mène est l’an­nonce ré­cente que l’Hô­pi­tal de Mon­tréal pour en­fants – un des deux hô­pi­taux uni­ver­si­taires pé­dia­triques de Mon­tréal – a ces­sé d’of­frir cer­tains ser­vices mé­di­caux et di­rige plu­tôt ses pa­tients vers une cli­nique ex­terne pri­vée qui exige des frais pour de nom­breuses in­ter­ven­tions au­pa­ra­vant prises en charge par l’as­su­rance ma­la­die.

La pri­va­ti­sa­tion en cours me­nace l’équi­té de l’ac­cès aux soins. Dans un contexte où les res­sources mé­di­cales et pro­fes­sion­nelles sont li­mi­tées et où cette pé­nu­rie cause des pro­blèmes ré­cur­rents d’ac­cès aux soins, le sys­tème pri­vé draine les res­sources exis­tantes hors d’une pra­tique gra­tuite et uni­ver­selle. Pire, dans cette pra­tique, les mé­de­cins sont payés en par­tie par la RAMQ, de sorte que le sys­tème d’as­su­rance pu­blique sub­ven­tionne une pra­tique pri­vée in­équi­table. Par ailleurs, les mé­de­cins qui tra­vaillent dans ces cli­niques sont po­ten­tiel­le­ment en confit d’in­té­rêts, puis­qu’ils pro­fitent de leur pra­tique en éta­blis­se­ment pu­blic pour di­ri­ger des pa­tients vers leurs cli­niques pri­vées, dont ils sont sou­vent ac­tion­naires ou pro­prié­taires. Au fi­nal, le prin­cipe fon­da­teur du sys­tème de san­té qué­bé­cois, qui veut que l’ac­cès aux soins soit le même pour tous, in­dé­pen­dam­ment de la ca­pa­ci­té de payer, n’est plus res­pec­té.

Le gou­ver­ne­ment Couillard, per­sua­dé qu’Ot­ta­wa n’in­ter­vien­dra pas pour obli­ger le Qué­bec à res­pec­ter la Loi ca­na­dienne sur la san­té, est ac­tuel­le­ment en train d’adop­ter, à tra­vers la loi 20 et sans dé­bat pu­blic, des mo­di­fi­ca­tions lé­gis­la­tives qui lé­ga­lisent la fac­tu­ra­tion di­recte aux pa­tients pour des ser­vices mé­di­ca­le­ment né­ces­saires four­nis en de­hors des éta­blis­se­ments pu­blics. Il s’agit, de fac­to, de l’ins­tau­ra­tion d’un sys­tème de san­té à deux vi­tesses, dont le fi­nan­ce­ment est mixte : pu­blic et pri­vé. De notre point de vue, l’adop­tion de la loi 20 pour­rait mar­quer la sor­tie dé­fi­ni­tive du Qué­bec du sys­tème de san­té ca­na­dien.

Si nous pou­vons ob­ser­ver, de­puis plu­sieurs an­nées, une mise à mal crois­sante des prin­cipes d’in­té­gra­li­té, d’uni­ver­sa­li­té et de gra­tui­té des soins, il faut voir que la si­tua­tion ac­tuelle marque un mo­ment dé­ci­sif. On ob­serve un ali­gne­ment mal­sain entre les ac­tions du gou­ver­ne­ment Couillard, les in­té­rêts des pro­prié­taires de cli­niques pri­vées, les po­si­tions des fé­dé­ra­tions mé­di­cales et les ac­tions de cer­tains ad­mi­nis­tra­teurs d’hô­pi­taux pu­blics.

Nous crai­gnons que le Qué­bec n’aban­donne dé­fi­ni­ti­ve­ment les prin­cipes d’uni­ver­sa­li­té, d’in­té­gra­li­té et d’ac­ces­si­bi­li­té éta­blis par la Loi ca­na­dienne sur la san­té. De­vant l’ab­sence d’écoute du gou­ver­ne­ment Couillard, une des der­nières chances de sau­ver le sys­tème de san­té pu­blic au Qué­bec est que le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral in­ter­vienne ra­pi­de­ment.

Pro­fes­sion­nels de la san­té et ex­perts, nous de­man­dons donc au pre­mier mi­nistre et à la mi­nistre de la San­té de faire ap­pli­quer la Loi sur la san­té du Ca­na­da au Qué­bec afin de s’as­su­rer que les pa­tients vont conti­nuer à être soi­gnés se­lon leurs be­soins et non leurs moyens.

Ont si­gné cette lettre :

> As­trid Brous­selle, pro­fes­seure au Dé­par­te­ment de san­té com­mu­nau­taire du Centre de re­cherche de l’hô­pi­tal Charles-LeMoyne, Uni­ver­si­té de Sherbrooke ; > Da­mien Con­tan­drio­pou­los, pro­fes­seur en sciences in­fir­mières et cher­cheur à l’Ins­ti­tut de re­cherche en san­té pu­blique, Uni­ver­si­té de Mon­tréal ; > Alain Va­de­bon­coeur, mé­de­cin ur­gen­tiste, au­teur,

chro­ni­queur et blo­gueur ; > Si­mon-Pierre Lan­dry, au nom du Re­grou­pe­ment des mé­de­cins om­ni­pra­ti­ciens pour une mé­de­cine en­ga­gée (ROME) ; > Eli­sa Pu­cel­la, om­ni­pra­ti­cienne, mé­de­cin-con­seil à la Di­rec­tion de san­té pu­blique du CISSS de La­val et mé­de­cin à la Mai­son de soins pal­lia­tifs de La­val ; > Gys­laine Des­ro­siers, pré­si­dente de l’Ordre des in­fir­miers et in­fir­mières du Qué­bec (OIIQ), 19922012 (Col­lège des in­fir­mières du Qué­bec) ; > Isa­belle Le­blanc, pro­fes­seure ad­jointe, Dé­par­te­ment de mé­de­cine fa­mi­liale de l’Uni­ver­si­té McGill et mé­de­cin de fa­mille au centre hos­pi­ta­lier de St. Ma­ry, au nom de Mé­de­cins qué­bé­cois pour le ré­gime pu­blic (MQRP) ; > Jean-Pierre Mé­nard, avo­cat spé­cia­li­sé dans le

droit des pa­tients ; > Ar­naud Du­houx, pro­fes­seur en sciences in­fir­mières, Uni­ver­si­té de Mon­tréal, cher­cheur, Centre de re­cherche de l’hô­pi­tal Charles-LeMoyne ; > My­laine Bre­ton, pro­fes­seure au Dé­par­te­ment de san­té com­mu­nau­taire, cher­cheuse, Centre de re­cherche de l’hô­pi­tal Charles-LeMoyne, Uni­ver­si­té de Sherbrooke

Of­fi­ciel­le­ment ces « frais ac­ces­soires » servent à payer le coût des mé­di­ca­ments, mais, en pra­tique, ils sont sur­fac­tu­rés pour cou­vrir les frais d’une in­fra­struc­ture de soins am­bu­la­toires pri­vés en plein es­sor.

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La pri­va­ti­sa­tion en cours me­nace l’équi­té de l’ac­cès aux soins, écrivent les au­teurs.

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