Le F-35 de Lock­heed Mar­tin, l’avion mal ai­mé

La Presse - - DEBATS - FER­RY DE KERCKHOVE

As­sis­tant à la té­lé­vi­sion à la mise en or­bite du sa­tel­lite Ju­no au­tour de Ju­pi­ter avec une se­conde de re­tard après 5 ans de voyage à des mil­lions de ki­lo­mètres de la terre, je me suis ren­du compte que cette mer­veille avait été fa­bri­quée par Lock­heed Mar­tin (LM). Quel plai­sir de voir que cette so­cié­té, hon­nie pour avoir, aux yeux de cer­tains, pro­duit un avion qui « ne marche pas », après avoir soi-di­sant im­po­sé un achat sans ap­pel d’offre au gou­ver­ne­ment pré­cé­dent, à un prix exor­bi­tant, pour le coup, sem­blait avoir élar­gi les ho­ri­zons de l’as­tro­no­mie.

La cam­pagne de dé­ni­gre­ment du F-35 ne date pas d’hier. Il y a quelques an­nées, une si­mu­la­tion de la Rand Cor­po­ra­tion concluait que cet ap­pa­reil de cin­quième gé­né­ra­tion pou­vait être abattu par des chas­seurs vieux de qua­rante ans (hy­po­thèse dé­non­cée par le res­pon­sable du pro­gramme « avions de chasse » à la RAND). D’autres ont dé­non­cé le prix pla­fond de 9 mil­liards du gou­ver­ne­ment Har­per, rap­pe­lant que le di­rec­teur par­le­men­taire du bud­get avait éva­lué le coût à 45 mil­liards, omet­tant de dire que le prix ini­tial re­pré­sen­tait 6 mil­liards pour les 65 avions, tan­dis que le 45 mil­liards re­pré­sen­taient leur coût glo­bal sur plus de 30 ans.

En fé­vrier, dans Pers­pec­tives stra­té­giques du Ca­na­da 2016 , je consta­tais que les plans ini­tiaux du gou­ver­ne­ment n’ex­cluaient au­cun des avions en lice. Il m’ap­pa­rais­sait es­sen­tiel que « la nou­velle politique de dé­fense ap­porte la clar­té to­tale sur les be­soins spé­ci­fiques des pro­chains avions-chas­seurs, leurs ca­pa­ci­tés et uti­li­sa­tions gé­né­rales pré­vues ». Je no­tais que le F-35 était sans doute le meilleur avion au monde à l’heure ac­tuelle, mais que ce­la n’obli­geait pas son achat par le gou­ver­ne­ment ca­na­dien. Tou­te­fois, l’ana­lyse de­vait être to­ta­le­ment ob­jec­tive et fon­dée sur des faits avé­rés. Il fal­lait évi­ter de tom­ber dans le piège des par­tis pris ou se lais­ser gui­der par le mau­vais goût lais­sé dans la bouche par le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent.

Onze pays se sont en­ga­gés à ache­ter le F-35 : la Gran­deB­re­tagne, 140 ap­pa­reils, avec ou sans Brexit, l’Ita­lie, 90, les Pays-Bas, 37, l’Aus­tra­lie, 100 ap­pa­reils au mi­ni­mum (leur com­mande de Su­per-Hor­net couvre une pé­riode de tran­si­tion et rem­place leur F-111), la Tur­quie, 100 éga­le­ment, la Nor­vège, en dé­pit d’une su­per­fi­cie 15 fois moindre que la nôtre, fait face à des condi­tions cli­ma­tiques idoines dans le Grand Nord, 52 ; le Da­ne­mark en pren­dra 27. Is­raël, 75. Le Ja­pon est dé­jà à 42. La Co­rée du Sud pré­voit rem­pla­cer ses F-4 par 40 F-35. À ce­la s’ajoutent les forces ar­mées amé­ri­caines à rai­son de près de 2000 ap­pa­reils sur 20 ans, ce qui au­ra pour ef­fet de des­cendre le prix uni­taire des avions aux alen­tours de 90 mil­lions. Te­nant compte des re­tom­bées in­dus­trielles, la somme fi­nale pour­rait être in­fé­rieure à celle des Su­per Hor­net, mais ce type de comptabilité est tou­jours com­plexe. En re­vanche, au cas où le Ca­na­da n’achè­te­rait pas le F-35, le risque de perdre les re­tom­bées in­dus­trielles – chan­tage ou lo­gique de LM oblige – est réel.

Mais il y a aus­si les mythes, à com­men­cer par la théo­rie des deux mo­teurs in­dis­pen­sables dans notre es­pace gi­gan­tesque alors que la technologie a évo­lué de fa­çon à rendre l’ar­gu­ment spé­cieux. Il se­rait éton­nant que le gou­ver­ne­ment, pour jus­ti­fier une ap­proche qui ex­clu­rait le F-35, épouse en fin de course cet ar­gu­ment alors que ja­mais il n’avait été évo­qué au­pa­ra­vant et que l’en­semble de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale spé­cia­li­sée re­pré­sen­tant des ho­ri­zons géo­gra­phiques dif­fé­rents convient de la va­leur de l’ap­pa­reil mo­no­mo­teur.

Le deuxième mythe, plus so­phis­ti­qué, tient à la dé­non­cia­tion de la qua­li­té fur­tive de l’avion. Cer­tains disent que c’est un avan­tage de courte du­rée, que les autres pays « en­ne­mis » au­ront vite fait de rat­tra­per le F-35. C’est fa­cile à dire, car c’est l’his­toire de la technologie et de l’es­pion­nage. Mais la fur­ti­vi­té n’est pas le seul élé­ment qui per­met de qua­li­fier le F-35 d’ap­pa­reil de cin­quième gé­né­ra­tion et ce n’est même pas l’élé­ment le plus im­por­tant. La va­leur du F-35 c’est l’in­té­gra­tion des sys­tèmes, la fu­sion des don­nées à même le casque qui per­met au pi­lote de tout voir, com­prendre, as­si­mi­ler... j’al­lais dire, sen­tir. Et c’est ce qui as­sure l’in­ter­opé­ra­bi­li­té avec les États-Unis.

Le troi­sième mythe est ce­lui des dé­faillances tech­niques de l’avion. En rai­son des dé­lais entre sa concep­tion et sa réa­li­sa­tion fi­nale, au­jourd’hui, tout avion, sur­tout mi­li­taire, ne peut at­tendre que la phase tech­no­lo­gique soit ter­mi­née avant de com­men­cer la phase construc­tion. Au­jourd’hui, 185 F-35 volent dans dif­fé­rents cieux, per­met­tant en même temps l’en­traî­ne­ment des pi­lotes et les mises au point. En leur temps, les F-18 ont su­bi des dé­faillances et des mo­di­fi­ca­tions en cours de construc­tion et sont de­ve­nus d’ex­cel­lents ap­pa­reils. D’où le qua­trième mythe : l’écart de ca­pa­ci­té cla­mé par le mi­nistre de la Dé­fense pour jus­ti­fier l’ac­cé­lé­ra­tion d’un pro­ces­sus dé­ci­sion­nel sans ap­pel d’offre. Le res­pon­sable de l’avia­tion ca­na­dienne avait af­fir­mé l’in­verse trois mois plus tôt. Un rap­port de 2014 de la Dé­fense sou­li­gnait que le pro­gramme de pro­lon­ga­tion de la du­rée de vie des F-18 per­met­trait leur uti­li­sa­tion jus­qu’en 2025 à un coût ac­cep­table.

La ré­ac­tion à la pos­si­bi­li­té d’un achat à la sau­vette de Su­per Hor­net est peut-être à l’ori­gine de la dé­ci­sion du mi­nistre Sa­j­jan d’en­ta­mer des consul­ta­tions et ain­si sor­tir de la qua­dra­ture du cercle dans le­quel le gou­ver­ne­ment s’est em­pê­tré. Comment res­pec­ter deux en­ga­ge­ments contra­dic­toires : l’en­ga­ge­ment élec­to­ral à ne pas ache­ter le F-35 et l’en­ga­ge­ment à me­ner un pro­ces­sus trans­pa­rent et in­clu­sif à la dif­fé­rence des conser­va­teurs. Alors on di­ra que le meilleur gagne !

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Au­jourd’hui, 185 F-35 volent dans dif­fé­rents cieux, per­met­tant en même temps l’en­traî­ne­ment des pi­lotes et les mises au point.

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