TOMBEZ DANS LES POMMES (BIOS)

Beau­coup de gens aiment les pommes, qu’ils cueillent eux-mêmes, une à une, dans l’un des nom­breux ver­gers ou­verts au pu­blic. Par­mi ces der­niers, rares sont ceux qui se vouent à la culture biologique. Nous en avons vi­si­té un, le ver­ger Ma­nia­da­kis, dans la

La Presse - - CAHIER A - CH­RIS­TIANE DES­JAR­DINS

«Pro­duire des pommes bio­lo­giques au Qué­bec? Ou­blie ça, man, im­pos­sible!» C’est le conseil qu’Em­ma­nuel Ma­nia­da­kis a re­çu avant de se lan­cer, quand même, dans la pro­duc­tion de pommes bio­lo­giques. Près de 20 ans plus tard, 17 000 pom­miers et 800 poi­riers, tous culti­vés de ma­nière ri­gou­reu­se­ment biologique, peuplent la terre de M. Ma­nia­da­kis, sur la col­line de Co­vey, à Frank­lin Centre.

L’homme à la foi et à la dé­ter­mi­na­tion in­ébran­lables ad­met ce­pen­dant que le conseil était juste. Faire de la pomme biologique au Qué­bec, c’est très dif­fi­cile, pour ne pas dire un com­bat de tous les ins­tants. Parce que la pluie, parce que les ma­la­dies, parce que les bi­bittes né­fastes, parce que l’in­ves­tis­se­ment sup­plé­men­taire en temps et en ar­gent, parce que les as­su­rances, qui couvrent pas ou peu le biologique, parce que la dif­fé­rence ne saute pas né­ces­sai­re­ment aux yeux du consom­ma­teur moyen, parce que, parce que, parce que...

En re­vanche, la sa­tis­fac­tion de pro­duire une pomme toute na­tu­relle, sans pes­ti­cides ni en­grais chi­miques, du dé­but à la fin du pro­ces­sus, score fort dans l’es­prit et les convic­tions de notre po­mi­cul­teur. Ce­lui dont les pro­duits sont cer­ti­fiés Qué­bec vrai garde donc le cap.

Des pommes sur les « sté­roïdes »

M. Ma­nia­da­kis ne veut pas dé­ni­grer la pro­duc­tion conven­tion­nelle. Cha­cun fait son truc, dit-il. Pour lui, la pro­duc­tion conven­tion­nelle se com­pare à quel­qu’un qui prend des sté­roïdes pour s’en­traî­ner. Les «sté­roïdes» fa­vo­risent la pro­duc­tion à l’acre, dit-il. Les pro­duits chi­miques s’at­taquent aux ma­la­dies et aux in­sectes, mal­heu­reu­se­ment sou­vent sans dis­tinc­tion entre ces der­niers. Il y a aus­si des pro­duits pour in­fluen­cer la cou­leur et la gros­seur de la pomme, d’autres qui la rendent brillante et la conservent long­temps.

Ces pro­duits, qui ont contri­bué à don­ner cette si belle ap­pa­rence à la pomme, ne laissent pas de trace. Le consom­ma­teur veut une pomme par­faite, il l’a. Le po­mi­cul­teur éva­lue que tout ce qu’il ya à faire dans un ver­ger peut être fait avec des pro­duits chi­miques. Ce qui n’est pas le cas pour la pro­duc­tion biologique. Il faut être aux aguets, constam­ment. Cette an­née, la pluie abon­dante a été par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vante, fait-il va­loir. L’hu­mi­di­té est un ter­rain fer­tile pour les ma­la­dies et les in­sectes nui­sibles.

Com­battre l’en­ne­mi

Au­cun ver­ger n’y échappe: l’en­ne­mi, qui peut s’ap­pe­ler la ta­ve­lure, le feu bac­té­rien ou le cha­ran­çon de la prune, pour ne nom­mer que ceux-là, consti­tue une ter­rible me­nace, qu’il faut com­battre.

M. Ma­nia­da­kis a pour sa part re­cours à dif­fé­rentes mé­thodes, comme la pul­vé­ri­sa­tion d’ar­gile et l’ap­pli­ca­tion de soufre. Il uti­lise aus­si un as­pi­ro-pro­pul­seur pour réchauffer l’air am­biant au prin­temps et pour sé­cher plus ra­pi­de­ment le feuillage, après une pluie. Il a ex­pé­ri­men­té bien d’autres tech­niques, et conti­nue de le faire. La na­ture y met aus­si du sien, pour peu qu’on lui en laisse la chance: les in­sectes bé­né­fiques, comme les coc­ci­nelles, pour dé­vo­rer les nui­sibles ; les oi­seaux, les chauves-sou­ris, ces mal-ai­mées qui peuvent pour­tant man­ger l’équi­valent de leur poids et plus, en in­sectes, la nuit; les chats, au nombre de sept chez M. Ma­nia­da­kis, pour chas­ser les sou­ris qui grugent les jeunes troncs...

Es­sais et er­reurs

Peu ré­pan­due, la culture biologique de la pomme se pra­tique beau­coup à coups d’es­sais et d’er­reurs, convient Chan­tal Stré­vey, di­rec­trice ré­gio­nale de la Fi­nan­cière agri­cole en Mon­té­ré­gie. Mme Stré­vey ad­met sans dé­tour que la pro­duc­tion biologique des pommes est très dif­fi­cile. « On ne peut pas les as­su­rer comme dans la pomme stan­dard. Ils ont de la dif­fi­cul­té à contrô­ler les in­sectes. La qua­li­té n’est pas la même. Elle est bonne au goût pa­reil, mais les consom­ma­teurs exigent une pomme par­faite », dit-elle.

«C’est vrai que les coûts de pro­duc­tion bio sont plus éle­vés, ajoute Mme Stré­vey. Ça prend un pro­duc­teur at­ten­tif à tout, et au­to­di­dacte. Dans les autres pro­duc­tions [conven­tion­nelles], les com­pa­gnies d’en­grais chi­miques ont des agro­nomes pour conseiller les pro­duc­teurs. Il y a beau­coup de pas­sages, de trai­te­ments, sur­tout cer­taines an­nées. Tu ne peux pas re­trou­ver les pro­duits de com­bat en bio. Ceux qui font du bio sont très cou­ra­geux. »

Douze va­rié­tés

Au ver­ger Ma­nia­da­kis, on trouve mal­gré tous ces obs­tacles une dou­zaine de va­rié­tés de pommes, al­lant de la Gala à la Ho­ney­crisp en pas­sant par la Spar­tan et l’in­dé­trô­nable McIn­tosh. La moi­tié est des­ti­née à la vente, ain­si qu’à l’au­to­cueillette.

L’autre moi­tié ser­vi­ra à fa­bri­quer du cidre tran­quille, du cidre li­quo­reux et du cidre de glace. En­core là, M. Ma­nia­da­kis, qui fa­brique tout ce­la sur place sous la marque Eros, tient mor­di­cus à le faire de fa­çon toute na­tu­relle.

Pour le cidre de glace, les pommes gèlent sur l’arbre, sont ré­col­tées pen­dant l’hi­ver, puis trans­for­mées au froid. Pas ques­tion de hâ­ter le pro­ces­sus, de mettre de la le­vure, des co­lo­rants, des sul­fites et des concen­trés de goût. Son cidre, tout na­tu­rel, se­ra prêt au bout de trois ans, alors qu’en conven­tion­nel, il pour­rait l’être en deux mois, éva­lue-t-il. Comme on dit, tout vient à point à qui sait at­tendre, sur­tout quand on ap­pré­cie le vrai goût du ter­roir.

Le ver­ger Ma­nia­da­kis, ouvert pour l’au­to­cueillette jus­qu’à la fin d’oc­tobre, est si­tué au 1150, route 209, à Hi­chin­brooke (514 946-3414)

PHO­TO OLI­VIER JEAN, LA PRESSE

Em­ma­nuel Ma­nia­da­kis

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