BON­JOUR, LES ANGLOS !

Ils ont quit­té le Qué­bec. Ils songent à re­ve­nir. Notre grand dos­sier.

La Presse - - CAHIER A - HU­GO DE GRANPRÉ AN­DRÉ DUBUC

An­drew Cad­dell, un jour­na­liste et fonc­tion­naire fé­dé­ral à la re­traite qui ha­bite à l’ex­té­rieur du Qué­bec de­puis plu­sieurs an­nées, en­vi­sage au­jourd’hui de re­tour­ner à Mon­tréal. Par­fai­te­ment bi­lingue, an­cien mi­li­tant du Non au ré­fé­ren­dum de 1980 et membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du dé­funt par­ti Al­liance Qué­bec, il a tou­jours conser­vé la mai­son de ses ar­rière-grands-pa­rents à Ka­mou­ras­ka. «Même après tant d’an­nées à Ot­ta­wa, je n’ai ja­mais ar­rê­té de dire que j’étais mont­réa­lais», dit-il.

Il y a quelques se­maines, le pre­mier mi­nistre Couillard a in­vi­té les an­glo­phones qui ont quit­té la pro­vince au cours des der­nières dé­cen­nies à re­ve­nir au Qué­bec. « L’an­glais n’est pas une langue étran­gère au Qué­bec. Elle fait par­tie de notre his­toire et de ce que nous sommes a-til dé­cla­ré. C’est le mo­ment de re­ve­nir et de bâtir le nou­veau Qué­bec en­semble comme nous l’avons tou­jours fait.»

Quand il a en­ten­du l’in­vi­ta­tion du pre­mier mi­nistre, M. Cad­dell a ap­plau­di. Se­lon lui, l’ini­tia­tive est bien­ve­nue, et l’ap­pel au­rait même dû être lan­cé il y a long­temps. Pour les re­trai­tés qui songent à re­ve­nir comme pour leurs en­fants qui peuvent tra­vailler dans les deux langues, «c’est quelque chose qui peut les en­cou­ra­ger», croit-il.

La Presse s’est pen­chée sur la dé­cla­ra­tion du pre­mier mi­nistre et a in­ter­viewé des di­zaines d’in­ter­ve­nants, an­glo­phones et fran­co­phones, au Qué­bec et ailleurs, pour ten­ter de dé­ter­mi­ner si le mo­ment est bel et bien arrivé pour une sorte d’«exode à re­bours » ; et à quelles condi­tions – pour ne pas dire, à quel prix?

L’équi­libre lin­guis­tique reste un su­jet dé­li­cat, sur­tout à Mon­tréal, où des groupes na­tio­na­listes sont prompts à ré­cla­mer un res­ser­re­ment des lois lin­guis­tiques.

«Tout le monde est bien­ve­nu à vivre au Qué­bec. Mais il faut vivre en fran­çais par contre, in­siste Maxime Laporte, PDG de la So­cié­té Saint-Jean-Bap­tiste de Mon­tréal. Au­tre­ment, on va se re­trou­ver noyé et on va avoir de la dif­fi­cul­té à as­su­rer la pé­ren­ni­té de notre culture et de la langue fran­çaise – en tout res­pect des droits de la mi­no­ri­té his­to­rique an­glo­phone.»

« Quelque chose qui se passe »

Or, se­lon Syl­via Mar­tinLa­forge, « les pla­nètes sont ali­gnées» pour une hausse de l’im­mi­gra­tion an­glo­phone au Qué­bec, et les choses com­mencent dé­jà à bou­ger à cet égard.

«Il est trop tôt pour dire que c’est un mou­ve­ment, mais il y a quelque chose qui se passe», constate la di­rec­trice gé­né­rale du Que­bec Com­mu­ni­ty Groups Net­work (QCGN), un ré­seau d’or­ga­nismes qui oeuvrent au­près de la com­mu­nau­té d’ex­pres­sion an­glaise.

«Je n’ai pas de chiffre et ça de­meure anec­do­tique», ajoute la di­rec­trice gé­né­rale. Mais «on en­tend de nos or­ga­nismes dans les ré­gions que de plus en plus, ils voient des in­di­vi­dus qui avaient quit­té [le Qué­bec] il y a plu­sieurs an­nées qui sont de re­tour, ou pour la re­traite, ou pour ap­puyer leurs pa­rents, ou tout sim­ple­ment parce qu’ils ont trou­vé qu’ils pour­raient in­ves­tir au Qué­bec ».

Bien que cer­tains qua­li­fient la dé­cla­ra­tion de M. Couillard de pu­re­ment élec­to­ra­liste, la lea­der com­mu­nau­taire la voit d’un autre oeil. «Notre ré­seau va le prendre à son mot et on va tra­vailler avec lui, ses mi­nistres et la fonc­tion pu­blique pour y ar­ri­ver. [...] On ne se donne pas le luxe d’être cy­niques.»

Sta­tis­tique Ca­na­da a dû cor­ri­ger ses don­nées de re­cen­se­ment cet été après avoir an­non­cé, à tort, une forte aug­men­ta­tion de la pro­por­tion de Qué­bé­cois de langue ma­ter­nelle an­glaise au Qué­bec de­puis cinq ans. Cette pro­por­tion a plu­tôt di­mi­nué, a rec­ti­fié l’or­ga­nisme quelques jours plus tard.

Mais en chiffres ab­so­lus, des in­di­ca­teurs comme la pre­mière langue of­fi­cielle par­lée (an­glais) et la mi­no­ri­té de langue of­fi­cielle connaissent une lé­gère, mais constante aug­men­ta­tion de­puis les an­nées 80.

Ces chiffres s’ajoutent à ceux du solde mi­gra­toire de la po­pu­la­tion de langue ma­ter­nelle an­glaise entre les pro­vinces ca­na­diennes, tou­jours né­ga­tif, mais dont l’écart se ré­tré­cit gra­duel­le­ment de­puis 25 ans.

Un contexte fa­vo­rable ?

Ain­si, à l’ins­tar de M me Mar­tin-La­forge, plu­sieurs croient que le contexte s’an­nonce fa­vo­rable à une aug­men­ta­tion de l’im­mi­gra­tion an­glo­phone.

D’abord, le Par­ti qué­bé­cois n’est pas au pou­voir, l’op­tion sou­ve­rai­niste perd des ap­puis et son chef, Jean-Fran­çois Li­sée, a pro­mis un pre­mier man­dat sans ré­fé­ren­dum.

De plus, 40 ans après l’adop­tion de la loi 101, la si­tua­tion n’est pas par­faite, mais les dé­bats lin­guis­tiques ne sont plus aus­si acri­mo­nieux que dans les an­nées 70.

En­suite, l’éco­no­mie de la pro­vince va bien. Le taux de chô­mage est à son plus bas niveau de­puis 1976, les prix de l’im­mo­bi­lier de­meurent en des­sous de ceux de Vancouver ou de To­ron­to, et l’Al­ber­ta souffre du ra­len­tis­se­ment du sec­teur pé­tro­lier.

«Le prin­ci­pal fac­teur qui va faire que les an­glo­phones vont ve­nir s’ins­tal­ler à Mon­tréal, c’est l’éco­no­mie», avance le pro­fes­seur de l’INRS Ur­ba­ni­sa­tion Culture So­cié­té Ma­rio Po­lèse, qui a beau­coup écrit sur le tort cau­sé à l’éco­no­mie mont­réa­laise par l’exode des an­glo­phones après l’élec­tion du PQ en 1976. «Le Qué­bec a un taux de chô­mage plus bas que l’On­ta­rio. Si ça de­meure, vous al­lez voir que les an­glo­phones vont ve­nir des autres pro­vinces parce qu’il va y avoir des em­plois. »

En­fin, le Qué­bec est constam­ment à la re­cherche de maind’oeuvre qua­li­fiée pour pal­lier la baisse de sa po­pu­la­tion ac­tive (des 15 à 64 ans).

Condi­tions ga­gnantes

Plus de 500 000 per­sonnes de langue ma­ter­nelle an­glaise ont quit­té le Qué­bec de 1971 à 2011. Il est peu pro­bable que l’on as­siste à un exode à re­bours d’une telle am­pleur.

Après tout, au-de­là de la po­li­tique, ce sont des fac­teurs très concrets qui poussent quel­qu’un à chan­ger de pro­vince ou de pays, dont la fa­mille, la car­rière ou le fait de se sen­tir le bien­ve­nu.

Bon nombre d’« exi­lés », comme Ju­lia Scott, ont tout sim­ple­ment tour­né la page pour de bon.

Elle se sou­vient du jour où ses pa­rents se sont lan­cé un re­gard, le soir du ré­fé­ren­dum de 1995. Elle a com­pris que sa fa­mille ne res­te­rait plus très long­temps au Qué­bec. Ils ont dé­mé­na­gé en Ca­li­for­nie trois ans plus tard, une fois ses études se­con­daires ter­mi­nées. Elle tra­vaille au­jourd’hui comme jour­na­liste dans la ré­gion de San Fran­cis­co.

Il est hors de ques­tion qu’elle re­tourne un jour ha­bi­ter dans la mé­tro­pole, dit-elle, même si le cli­mat po­li­tique des États-Unis l’a ré­cem­ment fait ré­flé­chir à re­ve­nir au Ca­na­da: «Je ne me sens plus chez moi à Mon­tréal.»

Pour la jour­na­liste, l’ap­pel de M. Couillard de­vrait être sui­vi par des gestes concrets – mais elle de­meure scep­tique. «Je me de­mande si la so­cié­té fran­co­phone du Qué­bec est prête pour le type de chan­ge­ments qu’il se­rait né­ces­saire d’ap­por­ter pour que les an­glo­phones de l’ex­té­rieur se sentent comme fai­sant par­tie in­té­grante de la so­cié­té. »

Son avis est par­ta­gé par bon nombre d’An­glo-Qué­bé­cois avec qui La Presse s’est en­tre­te­nue. « Si on est vrai­ment pro­gres­siste par rap­port à notre ou­ver­ture à bâtir un Qué­bec qui va­lo­rise la com­mu­nau­té d’ex­pres­sion an­glaise, il fau­drait peut-être pen­ser à re­voir cer­tains obs­tacles à cette com­mu­nau­té pour vrai­ment par­ti­ci­per à l’éco­no­mie et la vie du Qué­bec», pro­pose Syl­via Mar­tin-La­forge.

« Je me de­mande si la so­cié­té fran­co­phone du Qué­bec est prête pour le type de chan­ge­ments qu’il se­rait né­ces­saire d’ap­por­ter pour que les an­glo­phones de l’ex­té­rieur se sentent comme fai­sant par­tie in­té­grante de la so­cié­té. »

— Ju­lia Scott, ex-Mont­réa­laise exi­lée en Ca­li­for­nie

PHO­TO MAR­TIN TREM­BLAY, LA PRESSE

PHO­TO MAR­TIN TREM­BLAY, LA PRESSE

Plus de 500 000 per­sonnes de langue ma­ter­nelle an­glaise ont quit­té le Qué­bec de 1971 à 2011. Le pre­mier mi­nistre Couillard a ré­cem­ment lan­cé un ap­pel en fa­veur de leur re­tour.

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