L’ES­SEN­TIEL NE SE « LIKE » PAS

PA­TRICK LA­GA­CÉ

La Presse - - CAHIER A - PA­TRICK LA­GA­CÉ

Lou­ka, sain et sauf: il y a un scé­na­riste quelque part qui a dé­ci­dé que cette fois-ci, à Grif­fith, en On­ta­rio, ça ne fi­ni­rait pas si mal. Je dis «pas si mal», c’est une fa­çon de par­ler parce que ça fi­nit mal, quand même : la mère de Lou­ka, Vé­ro­nique Barbe, est morte, tuée à coups de cou­teau. Le sus­pect est Ugo Fre­dette, père de Lou­ka, ex-conjoint de la dé­funte.

Lou­ka, or­phe­lin. Trois autres en­fants aus­si, ceux de Mme Barbe, nés d’une autre union.

Un scé­na­riste, oui, c’est comme si un scé­na­riste avait ar­ran­gé la vie d’Ugo Fre­dette avec le gars des vues. Voi­ci un homme qui pro­dui­sait des do­cu­men­taires ins­pi­rés de faits di­vers comme des dis­pa­ri­tions d’en­fants et des meurtres de femmes...

Comment on dit ça, dé­jà ? Je cherche l’ex­pres­sion...

Ah oui. Une mise en abyme, oui.

Dixit le La­rousse : «Se dit d’une oeuvre ci­tée et em­boî­tée à l’in­té­rieur d’une autre de même na­ture.» C’est confi­né à la fic­tion, gé­né­ra­le­ment. Quoique le réel ac­couche par­fois de mises en abyme de son cru. À preuve...

Ugo Fre­dette pro­dui­sait des do­cu­men­taires sur des en­lè­ve­ments d’en­fants et des meurtres de femmes. Sa page Fa­ce­book re­gor­geait de liens vers ses pro­jets de do­cu­men­taires sur ces faits di­vers.

Et là, jeu­di, Fre­dette de­vient lui-même un fait di­vers ha­le­tant en kid­nap­pant son en­fant après avoir (peut-être) tué Vé­ro­nique Barbe...

Une té­lé­réa­li­té ba­sée sur une mise en abyme, donc, un fait di­vers in­ter­ac­tif, genre : la traque d’Ugo Fre­dette et de son fils Lou­ka s’est dé­rou­lée en temps réel avec com­men­taires en di­rect par­tout sur les mé­dias so­ciaux...

Signe des temps: on pou­vait même com­men­ter sur la page d’Ugo Fre­dette lui­même, pen­dant sa ca­vale. Et «on» ne s’est pas gê­né, «on» s’est dé­fou­lé, dans la sec­tion com­men­taires des billets pu­bliés par Fre­dette, qui s’est fait abon­dam­ment trai­ter de vi­dange alors même qu’il était en fuite...

Est-ce une si bonne idée de trai­ter de vi­dange un homme in­stable pro­ba­ble­ment ar­mé qui est en ca­vale avec son fils de 6 ans alors qu’on le soup­çonne d’avoir tué son ex-conjointe ? Pro­ba­ble­ment pas. Mais l’ère est au dé­fou­le­ment, et la ca­vale d’Ugo Fre­dette était au­tant réa­li­té que show, et de nos jours, on fait tous par­tie du show, alors « on » se lâ­chait lousse : quins, l’meur­trier, t’es une vi­dange...

Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête d’un homme aux abois qui est en ca­vale avec son en­fant de 6 ans, zig­za­guant fré­né­ti­que­ment de Saint-Eus­tache à Grif­fith, en On­ta­rio, en pas­sant par Ga­ti­neau et Rouyn. Mais j’ai de forts doutes sur l’ef­fet cal­mant des roches du tri­bu­nal po­pu­laire sur l’hu­meur d’un homme dont on craint qu’il ne puisse tuer son en­fant... J’ai cou­vert les faits di­vers au tour­nant du mil­lé­naire, quand il fal­lait dé­ployer des tré­sors d’ima­gi­na­tion pour dé­ni­cher des in­for­ma­tions sur des les pro­ta­go­nistes de drames comme le meurtre de Vé­ro­nique Barbe. Au­jourd’hui ? Au­jourd’hui, tu ouvres Fa­ce­book, tu trouves la page d’Ugo Fre­dette et... Et toute sa vie est là. Ce qu’il fai­sait, ce qu’il pen­sait, ce qu’il di­sait.

Toute la vie d’Ugo Fre­dette est en­core ac­ces­sible, en quelques clics. Ses photos, des di­zaines de photos. Tu vois que t’as sept amis en commun avec ce type, dont Mi­chel Sur­pre­nant, le père de Ju­lie, Ju­lie Sur­pre­nant, dis­pa­rue en 1999, ja­mais re­trou­vée : j’ai connu Mi­chel en cou­vrant ce fait di­vers, à Ter­re­bonne. Mise en abyme, bis...

Sous la pho­to de pro­fil d’Ugo Fre­dette – col­lé, l’air heu­reux, sur Mme Barbe –, l’ha­bi­tuel es­pace des in­fos per­son­nelles. Sui­vi par 894 per­sonnes. Membre de­puis mars 2008. En couple avec Vé­ro­nique Barbe.

Je clique sur le pro­fil de Vé­ro­nique Barbe...

Des vi­déos drôles, des conseils aux pa­rents des en­fants de sa gar­de­rie, des plogues pour les do­cu­men­taires de son chum. Et, le 16 août, elle re­layait une nou­velle : la SQ cher­chait un gar­çon dis­pa­ru, dans le Bas­du-Fleuve. En­core la mise en abyme...

On clique sur les photos de Vé­ro­nique Barbe et on peut la voir avec ses en­fants, avec Ugo Fre­dette, avec un tou­tou, avec des che­veux blonds, avec des che­veux bruns. Et même avec des che­veux un peu bleus, émo­ji sou­riant de fille « ra­vie » à l’ap­pui...

La vie, quoi, ou le re­flet de la vie sur Fa­ce­book.

Sauf qu’au-des­sus du nom « Vé­ro­nique Barbe », trois mots dé­fi­ni­tifs qui disent tout : « En sou­ve­nir de », comme dans « En sou­ve­nir de Vé­ro­nique Barbe.» Fa­ce­book, quand t’es morte, une pierre tom­bale vir­tuelle sur la­quelle «on» se re­cueillait dé­jà hier: «Pro­tège tes en­fants d’où tu es», a-t-on écrit alors qu’Ugo Fre­dette était en­core en fuite...

Tu par­cours les pages Fa­ce­book d’Ugo Fre­dette et de Vé­ro­nique Barbe: leurs vies sont là, dû­ment do­cu­men­tées. Photos, pen­sées, goûts, ac­ti­vi­tés...

On ne sa­vait pas l’es­sen­tiel, ap­pa­rem­ment. L’es­sen­tiel ne se « like » pas.

La té­lé­réa­li­té que fut la traque d’Ugo Fre­dette entre jeu­di soir et hier soir ne nous mon­tre­ra pas ces mo­ments ter­ribles qui vont sur­ve­nir (ou qui sont sur­ve­nus), ceux où quatre en­fants vont en­tendre (ou ont en­ten­du) les mots «Ma­man est morte... ». Comment tu an­nonces ça? J’aime mieux ne pas y pen­ser.

Lou­ka, sain et sauf. Le show est fi­ni, Lou­ka va vivre. Mais Lou­ka a 6 ans, son père va fort pro­ba­ble­ment être ac­cu­sé du meurtre de sa ma­man...

Quand je me suis cou­ché jeu­di et qu’on cher­chait Lou­ka, j’ai twee­té que «des soirs comme ce soir, j’ai en­vie de prier», même si je ne crois pas...

Ce soir, j’ai en­vie de prier pour que le pe­tit Lou­ka ne tombe pas dans l’abîme, une fois de­ve­nu grand, une fois le show ou­blié.

Vous au­rez re­mar­qué que je parle de l’abîme avec un «î», pas l’« abysse ». L’« abîme », que le La­rousse dé­crit ain­si: «Un pré­ci­pice d’une pro­fon­deur in­son­dable. »

Est-ce une si bonne idée de trai­ter de vi­dange un homme in­stable pro­ba­ble­ment ar­mé qui est en ca­vale avec son fils de 6 ans alors qu’on le soup­çonne d’avoir tué son ex-conjointe ? Pro­ba­ble­ment pas.

PHO­TO PA­TRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Une alerte AMBER avait été lan­cée jeu­di soir pour re­trou­ver le pe­tit Lou­ka Fre­dette. La ca­mion­nette de son père, le prin­ci­pal sus­pect, a été re­trou­vée dans une halte rou­tière de La­chute. Les po­li­ciers de la SQ ont dé­ployé beau­coup d’ef­forts pour trou­ver des in­dices aux abords de cette halte.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.