LA TER­RIBLE HA­BI­TUDE DES CHOSES

La Presse - - CAHIER A - CHRO­NIQUE MA­RIO GIRARD

Il fai­sait un temps ma­gni­fique hier à Londres. Tu sais, le genre de jour­née que tu com­mences en te di­sant que la Guin­ness que tu vas prendre après le bou­lot avec les co­pains va être bonne en ti­ti. Le genre de jour­née où un jour­na­liste en va­cances, comme moi, se dit qu’il va ten­ter de dé­cro­cher, que ça se­ra sa « jour­née sans in­fo ».

J’ai com­men­cé ce splen­dide ven­dre­di par une marche qui m’a fait tra­ver­ser le St James’s Park. Ren­du à la hau­teur du pa­lais de Bu­ckin­gham, j’ai aper­çu une foule im­mense consti­tuée à 100% de tou­ristes. On ve­nait as­sis­ter, bâ­ton à sel­fie en main, à la re­lève de la garde. Non mer­ci pour moi !

En­fin sor­ti de ce bour­bier, j’ai mis le cap sur Tra­fal­gar Square. C’est à ce mo­ment que j’ai re­çu un tex­to de ma boss m’an­non­çant qu’un at­ten­tat était sur­ve­nu vers 8 h 20 dans une sta­tion de mé­tro de Londres.

J’étais si­dé­ré, car pas un in­dice, pas un seul, ne m’avait in­di­qué qu’un tel drame avait pu avoir lieu dans la ville où je me trou­vais de­puis jeu­di. J’avais bien vu cet hé­li­co­ptère sur­vo­ler le pa­lais de Bu­ckin­gham, mais ce­la n’a rien d’ex­tra­or­di­naire. Voir un hé­li­co au-des­sus de la ré­si­dence de la reine Éli­sa­beth, c’est un peu comme voir des po­li­ciers de la GRC de­vant le 24, Sus­sex Drive.

Je suis al­lé vers quelques Lon­do­niens pour leur de­man­der s’ils étaient au cou­rant de cet at­ten­tat. Avec leur gen­tillesse lé­gen­daire, ils m’ont ré­pon­du que oui et qu’ils avaient pris connais­sance de ce­la sur les ré­seaux so­ciaux ou à la ra­dio. Et avec leur flegme tout aus­si lé­gen­daire, ils m’ont de­man­dé pourquoi je m’in­té­res­sais à ce­la.

Je me suis im­mé­dia­te­ment ren­du à Par­sons Green, nom du quar­tier, mais aus­si de la sta­tion de mé­tro où avait eu lieu l’ex­plo­sion qui a fait une tren­taine de bles­sés. Par­sons Green est un quar­tier ré­si­den­tiel bour­geois si­tué dans le sud-ouest de Londres. À part de jo­lies mai­sons, tu y vois sur­tout des ga­le­ries d’art et des bou­tiques chics qui pro­posent des vases hors de prix. Tu y ren­contres aus­si un nombre im­pres­sion­nant de nan­nies te­nant des en­fants par la main.

Sur place, il y avait évi­dem­ment une agi­ta­tion cer­taine. Un grand pé­ri­mètre de sé­cu­ri­té avait été éri­gé au­tour de la sta­tion. Cette agi­ta­tion était sur­tout liée à la pré­sence de plu­sieurs équipes de té­lé­vi­sion qui re­layaient en boucle le peu d’in­for­ma­tions qui leur par­ve­naient de la po­lice et des en­quê­teurs. Mais pour le reste, la vie conti­nuait.

C’est ce que je re­tiens de cet at­ten­tat, vu de l’in­té­rieur, c’est ce dé­ta­che­ment, cette in­dif­fé­rence, cette cou­pure... Vu de l’étran­ger, les at­ten­tats qui frappent les grandes villes semblent les mettre sens des­sus des­sous. On se rend compte, quand on y est, que l’agi­ta­tion est cir­cons­crite. Elle est mi­cro.

À Londres hier, on sa­vait qu’un at­ten­tat, un autre, avait eu lieu. Mais, comme on dit ici : Life goes on! Tous les Lon­do­niens avec les­quels je me suis en­tre­te­nu trou­vaient ce geste hau­te­ment condam­nable, mais au­cun d’eux n’était abat­tu. Quand je leur de­man­dais si la même am­biance avait ré­gné lors du der­nier at­ten­tat qui a frap­pé leur ville, cer­tains me ré­pon­daient : « C’était quand, le der­nier ? »

Voir qu’une ha­bi­tude, une ter­rible ha­bi­tude, s’est ins­tal­lée chez les Lon­do­niens face à ces at­ten­tats qui sur­viennent à ré­pé­ti­tion a quelque chose de ter­ri­fiant. Pour les ci­toyens de Londres, ce­la se passe tou­jours ailleurs, tou­jours dans un autre quar­tier que le leur. Pour eux, ces at­ten­tats ne visent pas né­ces­sai­re­ment les Lon­do­niens. D’ailleurs, cer­tains m’ont par­lé de ce­lui sur­ve­nu hier en em­ployant l’ex­pres­sion « tou­rists at­tack ». Or, rien n’in­dique que l’ex­plo­sion d’hier vi­sait spé­ci­fi­que­ment des tou­ristes.

Oui, il y a quelque chose qui donne froid dans le dos à l’idée de pen­ser que les at­ten­tats font par­tie du quo­ti­dien de ceux qui vivent dans les grandes villes in­ter­na­tio­nales. Mais d’un autre cô­té, ce­la me dit que cette at­ti­tude est sans doute la meilleure ri­poste à of­frir aux ter­ro­ristes. Après chaque at­ten­tat, les chefs d’État in­vitent les ci­toyens à conti­nuer de vivre et de faire la fête pour ne pas plier de­vant le ter­ro­risme. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les Lon­do­niens ont vi­si­ble­ment adop­té cette at­ti­tude.

Le ter­ro­risme ter­ro­rise, c’est sûr. Mais sur­tout ceux qui le vivent à dis­tance. Croyez-moi, hier à Londres, le ter­ro­risme n’a pas at­teint son but. Il a fait des bles­sés, certes, et il a ef­frayé les pauvres per­sonnes qui étaient sur place lorsque la bombe a ex­plo­sé et que la pa­nique s’est em­pa­rée de tous. Mais pour les mil­lions de per­sonnes qui vivent à Londres, Life goes on.

Toute la jour­née hier, les ter­rasses étaient bon­dées. Les bou­tiques et ma­ga­sins four­millaient de tou­ristes. On fai­sait la queue de­vant les mu­sées et les lieux à vi­si­ter. Londres se pré­pare à un très gros week-end. On ouvre la porte de 800 en­droits non ac­ces­sibles nor­ma­le­ment au pu­blic. C’est aus­si le Lon­don De­si­gn Fes­ti­val. Et puis, il y a toutes ces fêtes le long de la Ta­mise. La sé­cu­ri­té se­ra aug­men­tée, a pro­mis la pre­mière mi­nistre The­re­sa May.

Hier, après le bou­lot, les pubs étaient rem­plis de Lon­do­niens ve­nus s’en­fi­ler une Guin­ness ou deux. Ça ri­go­lait et ça dis­cu­tait. On par­lait de toutes sortes de choses : de la mys­té­rieuse dis­pa­ri­tion du foot­bal­leur Clarke Car­lisle, de l’enquête sur l’in­cen­die de la tour Gren­fell et du mons­trueux bou­chon de graisse qui obs­true les égouts de Londres. On par­lait un peu de l’at­ten­tat, mais pas trop. On ne vou­lait pas of­frir ce plai­sir aux ter­ro­ristes.

Après chaque at­ten­tat, les chefs d’État in­vitent les ci­toyens à conti­nuer de vivre et de faire la fête pour ne pas plier de­vant le ter­ro­risme. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les Lon­do­niens ont vi­si­ble­ment adop­té cette at­ti­tude.

PHO­TO AN­DREW MATTHEWS, ASSOCIATED PRESS

Une ex­plo­sion à la sta­tion de mé­tro Par­sons Green, à Londres, a fait une tren­taine de bles­sés hier.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.