Le ver­nis en­vi­ron­ne­men­ta­liste

La Presse - - MONDE - BOUCAR DIOUF

Hu­mo­riste, conteur, bio­lo­giste et ani­ma­teur, col­la­bo­ra­tion spé­ciale

Par­lant de l’île d’An­ti­cos­ti, le pre­mier mi­nistre Phi­lippe Couillard, qui a un at­ta­che­ment in­dé­niable pour les lieux, di­sait ce­ci: «Le dé­la­bre­ment de ce mi­lieu unique ne por­te­ra pas ma si­gna­ture... » Le pro­blème, c’est que des mi­lieux uniques comme An­ti­cos­ti, on en trouve dans bien des en­droits de la pro­vince et il fau­drait peut-être aus­si se sou­cier de leur pro­tec­tion avec au­tant d’émo­tion.

Ré­cem­ment, on ap­pre­nait que les 5,5 mil­lions re­çus par la pé­tro­lière Ju­nex pour dé­cam­per d’An­ti­cos­ti ser­vi­raient à aug­men­ter ses ac­ti­vi­tés sur le site Galt, non loin de Gas­pé. Est-ce qu’il y au­ra de la frac­tu­ra­tion hy­drau­lique à moyen ou long terme? L’his­toire ne le dit pas, mais il est per­mis de se po­ser ces ques­tions : « Pourquoi es­til plus noble de pro­té­ger An­ti­cos­ti de l’ex­plo­ra­tion pé­tro­lière que la pé­nin­sule gas­pé­sienne ? Pourquoi mi­ni­mi­ser les in­quié­tudes des Gas­pé­siens pour leurs sources d’eau po­table ? »

La Gas­pé­sie est aus­si un lieu unique, M. Couillard, et ce dont elle a plus be­soin, c’est d’ini­tia­tives no­va­trices, d’in­fra­struc­tures et de pro­jets struc­tu­rants pour en faire un lieu de tou­risme et d’éco­tou­risme in­con­tour­nable en Amérique du Nord, à lon­gueur d’an­née. Le cli­mat mon­dial se ré­chauffe et les étés y sont moins courts et plus chauds. Il y a ici la montagne, la mer, la fo­rêt, de ma­gni­fiques rivières et bien d’autres at­trac­tions pour com­bler les ama­teurs d’exo­tisme, de na­ture et même de dé­pay­se­ment. La Gas­pé­sie est une ré­gion des plus ex­cep­tion­nelles, qui es­père en­core le po­li­ti­cien vi­sion­naire qui ver­ra en elle la perle qui n’at­tend que d’être ré­vé­lée plus lar­ge­ment à la pla­nète, pour le bien du Qué­bec au com­plet.

Quand la pé­tro­lière Gas­tem es­saye de mettre la mu­ni­ci­pa­li­té gas­pé­sienne de Ris­ti­gouche-Par­tie-Sud-Est en faillite, le gouvernement reste si­len­cieux. Pour le mi­nistre Da­vid Heur­tel, le Rè­gle­ment sur le pré­lè­ve­ment des eaux et leur pro­tec­tion (RPEP), qui fixe la dis­tance de fo­rage à 500 m des sources d’eau po­table, re­pose sur des « as­sises scien­ti­fiques so­lides ». Rap­pe­lons ici que c’est sen­si­ble­ment la même chose qu’il di­sait pour justifier l’oc­troi des au­to­ri­sa­tions de fo­rages ex­plo­ra­toires à TransCa­na­da dans le sanc­tuaire du bé­lou­ga, avant d’être sé­vè­re­ment ré­pri­man­dé par la juge Clau­dine Roy, qui avait or­don­né l’ar­rêt des tra­vaux. Le même mi­nistre Heur­tel qui, ré­agis­sant aux conclu­sions d’une com­mis­sion d’enquête ad­mi­nis­tra­tive qui mon­trait du doigt des ir­ré­gu­la­ri­tés dans le même dos­sier, fe­ra son mea culpa en juin 2015. Il avoue­ra que Qué­bec au­rait dû avoir de meilleures in­for­ma­tions scien­ti­fiques avant de per­mettre les fo­rages ex­plo­ra­toires.

Est-il lo­gique de pen­ser qu’on peut vivre dans un pays où les pé­tro­lières peuvent em­pê­cher les ci­toyens de dé­ci­der comment ils veulent pro­té­ger leur eau po­table, qui est la chose la plus im­por­tante dans leur vie? À la ma­nière de son slo­gan sur la neu­tra­li­té re­li­gieuse de l’État, j’au­rais ai­mé en­tendre le pre­mier mi­nistre mar­te­ler: «Ce n’est pas non plus le rôle de l’in­dus­trie de dire aux mu­ni­ci­pa­li­tés comment pro­té­ger leur eau po­table ! » On s’in­surge contre l’in­ti­mi­da­tion dans nos écoles, mais de­vant ce qui res­semble au har­cè­le­ment d’une mu­ni­ci­pa­li­té par une pé­tro­lière, on reste si­len­cieux.

Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas pen­sé rem­bour­ser à Gas­tem la somme de 1,5 mil­lion qu’il a in­ves­ti au lieu de la re­gar­der tordre le bras à cette pe­tite mu­ni­ci­pa­li­té sans moyens ? Pourquoi peut-on payer Ju­nex pour qu’elle quitte An­ti­cos­ti, mais on ne peut pas faire la même chose pour sou­la­ger les gens de Ris­ti­gouche, alors qu’une cer­taine res­pon­sa­bi­li­té éta­tique s’ap­plique ici aus­si? Après tout, c’est le gouvernement qui a per­mis lé­ga­le­ment à l’in­dus­trie de tra­vailler à 500 m des sources d’eaux po­tables. Une dé­ci­sion uni­la­té­rale que conteste une par­tie de Ris­ti­gouche, qui sou­haite en­voyer, à juste rai­son, les fo­reuses un peu plus loin. L’huile et l’eau ne se sont ja­mais bien mé­lan­gées même quand on veut bras­ser des af­faires. En 2015, une faible quan­ti­té d’hy­dro­car­bures dans l’eau de Lon­gueuil, où j’ha­bite, a suf­fi à créer une gi­gan­tesque crise à la­quelle au­cune mu­ni­ci­pa­li­té ne veut faire face.

C’est le même gouvernement qui vient de re­je­ter l’idée d’un co­mi­té in­dé­pen­dant pour choi­sir les membres du BAPE. Quand les li­bé­raux se ré­servent le droit d’avoir le contrôle sur le co­mi­té de sé­lec­tion des membres du BAPE, on as­siste à un exer­cice to­ta­le­ment

Est-il lo­gique de pen­ser qu’on peut vivre dans un pays où les pé­tro­lières peuvent em­pê­cher les ci­toyens de dé­ci­der comment ils veulent pro­té­ger leur eau po­table, qui est la chose la plus im­por­tante dans leur vie ?

an­ti­dé­mo­cra­tique, qui laisse pré­sa­ger des ar­naques en­vi­ron­ne­men­tales sur fond d’au­diences pu­bliques bi­dons et bien pi­pées. Le BAPE doit res­ter un or­ga­nisme to­ta­le­ment neutre si on ne veut pas en faire un ou­til au ser­vice des chambres de com­merce, du Conseil du pa­tro­nat et des autres groupes d’in­té­rêts qui gra­vitent au­tour du pou­voir.

Lorsque Ste­phen Har­per, qui était ou­ver­te­ment al­ler­gique à la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment, avait dé­ci­dé d’avoir un cer­tain contrôle sur L’Of­fice na­tio­nal de l’éner­gie, il avan­çait à vi­sage dé­cou­vert main dans la main avec les pé­tro­lières. Le pro­blème du gouvernement de M. Couillard, c’est qu’il a des mé­thodes har­pe­riennes sous un mince ver­ni en­vi­ron­ne­men­ta­liste. Si vous grat­tez un peu, vous ver­rez suin­ter un par­fum d’hy­po­cri­sie, en­se­ve­li sous un ver­biage étof­fé où l’on se fait al­ler les ba­bines al­lè­gre­ment pen­dant que les bot­tines at­tendent pa­tiem­ment.

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