Le jour­na­lisme est plus important que ja­mais

La Presse - - MONDE - BOB COX, JER­RY DIAS ET ED­WARD GREENS­PON*

Mais pourquoi cet ar­gent est-il al­lé stric­te­ment à la té­lé­vi­sion ? Pourquoi pas aux jour­naux ou aux pu­bli­ca­tions nu­mé­riques ? Ce qui im­porte, c’est le fait de rap­por­ter l’in­for­ma­tion. La pla­te­forme qui la dif­fuse im­porte peu.

La ré­ponse est une simple ques­tion de bu­reau­cra­tie. La té­lé­vi­sion est ré­gle­men­tée par le Conseil de la ra­dio­dif­fu­sion et des té­lé­com­mu­ni­ca­tions (CRTC), qui per­çoit une taxe sur les re­ve­nus des dis­tri­bu­teurs de ser­vice par câble et par sa­tel­lite, et re­dis­tri­bue en­suite les fonds qui vont pour pro­duire du conte­nu consi­dé­ré comme étant d’in­té­rêt pu­blic, comme les nou­velles té­lé­vi­sées. D’autres sec­teurs du gouvernement du Ca­na­da, sou­te­nus par les mêmes contri­buables, ont à ce jour te­nu tête à toute me­sure vi­sant à ai­der une in­dus­trie qui joue un rôle fon­da­men­tal dans notre dé­mo­cra­tie, et qui est ex­pli­ci­te­ment ci­tée dans la Charte des droits et li­ber­tés.

La si­tua­tion est loin d’être rose et elle conti­nue d’em­pi­rer. De plus en plus d’em­plois sont per­dus dans les jour­naux. D’après nos cal­culs, un em­ploi sur trois a dis­pa­ru de­puis 2010 dans notre in­dus­trie. Les fer­me­tures de jour­naux dans plus de 200 cir­cons­crip­tions fé­dé­rales ont dé­noué les liens so­ciaux tis­sés par la dif­fu­sion d’in­for­ma­tion. Les en­tre­prises de presse se fient à leurs jour­na­listes pour trans­mettre l’in­for­ma­tion sur nos ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques, et ce, sous forme im­pri­mée ou élec­tro­nique. Les nou­velles pousses du do­maine de l’in­for­ma­tion nu­mé­rique au Ca­na­da ont, à quelques ex­cep­tions près, été in­ca­pables, à ce jour, de com­bler le manque à ga­gner crois­sant en ma­tière de ca­pa­ci­té de re­por­tage.

Le temps est ve­nu de se re­cen­trer sur ce qui est important. Nous voyons le rôle ca­pi­tal que jouent les grandes ins­ti­tu­tions mé­dia­tiques amé­ri­caines, par­ti­cu­liè­re­ment le New York Times et le Washington Post, en conti­nuant d’in­for­mer le pu­blic sur les grandes brèches qui s’ouvrent dans leur dé­mo­cra­tie. Les re­la­tions qu’ont tou­jours eues les dé­non­cia­teurs avec les jour­na­listes vont dis­pa­raître si trop de dan­gers me­nacent ces der­niers.

Au Ca­na­da, la me­nace est plus grave que ja­mais parce que notre mar­ché est plus pe­tit. Les quo­ti­diens ca­na­diens ont vu plus de la moi­tié de leurs re­ve­nus de pu­bli­ci­té fondre dans la der­nière dé­cen­nie. La ma­jeure par­tie de cet ar­gent est al­lée à Google et à Fa­ce­book qui, en­semble, ont hé­ber­gé plus de huit pu­bli­ci­tés nu­mé­riques sur dix au Ca­na­da l’an der­nier. Mal­heu­reu­se­ment, ces géants n’in­ves­tissent pas dans la créa­tion de conte­nu de nou­velles.

Pen­dant ce temps, au fur et à me­sure que les sources d’in­for­ma­tion vé­ri­fiables dis­pa­raissent, les fausses nou­velles, dont la rai­son d’être est de déso­rien­ter et de dés­illu­sion­ner le pu­blic, pro­li­fèrent. Que ce soit pour des rai­sons com­mer­ciales, par­ti­sanes, idéo­lo­giques ou géo­po­li­tiques, les fausses nou­velles sont une agres­sion di­recte contre notre dé­mo­cra­tie.

Dans bien des villes, le fait d’ap­pe­ler le maire le len­de­main d’une as­sem­blée du conseil mu­ni­ci­pal pour sa­voir ce qui s’est pas­sé la veille consti­tue la to­ta­li­té de la cou­ver­ture qui se fait des af­faires mu­ni­ci­pales. Et même dans des ca­pi­tales pro­vin­ciales, entre les ses­sions lé­gis­la­tives et la baisse du nombre de spé­cia­listes qui couvrent les cor­ri­dors du pou­voir à Ot­ta­wa, les af­faires gou­ver­ne­men­tales sont sou­vent pas­sées sous si­lence.

Ce­la sou­lève d’épi­neuses ques­tions en ma­tière de po­li­tique pu­blique. Per­sonne ne veut don­ner aux gou­ver­ne­ments le pou­voir d’in­fluen­cer les jour­na­listes qui ont pour tâche de leur de­man­der des comptes. Ce­la dit, Ra­dio-Ca­na­da est à la fois un or­ga­nisme sub­ven­tion­né par des fonds pu­blics et un or­ga­nisme in­dé­pen­dant – ce­la si­gni­fie donc que la tâche n’est pas im­pos­sible.

Deux pro­blèmes doivent à être ré­glés: la né­ces­si­té d’avoir plus de jour­na­listes sur le ter­rain, et celle d’in­no­ver en ma­tière de financement afin que ceux qui pro­duisent l’in­for­ma­tion puissent de­meu­rer à l’af­fût des nou­velles ha­bi­tudes de consom­ma­tion de cette in­for­ma­tion.

En avril der­nier, à la suite de pu­bli­ca­tion du rap­port Le mi­roir écla­té, qui trai­tait de l’in­for­ma­tion, de la dé­mo­cra­tie et de la vérité au Ca­na­da, le Fo­rum des po­li­tiques pu­bliques a ras­sem­blé près de 40 mé­dias d’in­for­ma­tion et syn­di­cats pour pro­po­ser des so­lu­tions vi­sant à sou­te­nir l’em­bauche de jour­na­listes et le financement de l’in­no­va­tion sans tou­te­fois sa­cri­fier l’in­dé­pen­dance des mé­dias ou fer­mer la porte à de nou­veaux concur­rents. Une pro­po­si­tion est sor­tie de ce pro­ces­sus : ajou­ter une nou­velle com­po­sante au Fonds du Ca­na­da pour les pé­rio­diques, qui est en place de­puis long­temps dé­jà. Cette com­po­sante sou­tien­drait le jour­na­lisme de na­ture ci­vique ou ayant pour mis­sion d’amé­lio­rer la dé­mo­cra­tie.

Ce nou­veau Fonds du Ca­na­da pour le jour­na­lisme contien­drait une for­mule pré­pro­gram­mée cou­vrant 30% des coûts liés à l’in­for­ma­tion dans le but d’en­cou­ra­ger l’em­bauche de jour­na­listes plu­tôt que leur mise à pied. Fait tout aus­si important, le Fonds au­rait aus­si comme mis­sion d’em­pê­cher les gou­ver­ne­ments de choi­sir qui se­rait bé­né­fi­ciaire de ce financement. Nous avons je­té les bases des normes de qua­li­fi­ca­tion de même que d’un pro­ces­sus d’ap­pel in­dé­pen­dant du gouvernement. De plus, les en­tre­prises ne pour­raient pas uti­li­ser les sommes aux fins de di­vi­dendes, de primes ou du rem­bour­se­ment de leur dette. Cer­tains in­ter­ve­nants s’in­quiètent avec rai­son d’une pré­sence gou­ver­ne­men­tale qui ris­que­rait de com­pro­mettre l’exis­tence d’une presse libre. Mais une presse sans le sou peut-elle être une presse libre ? D’autres croient qu’il est pré­fé­rable d’at­tendre que les en­tre­prises de presse fassent faillite pour payer les pots cas­sés. Mais une fois de­vant le tri­bu­nal de la faillite, ce sont les créan­ciers et non l’in­té­rêt pu­blic qui sont ser­vis.

D’autres en­core croient que les en­tre­prises qui sou­haitent ob­te­nir de l’aide sont vouées à l’échec de toute fa­çon. C’est peut-être vrai, mais les en­tre­prises de presse et les nou­velles pousses de l’in­dus­trie de­vraient avoir droit à cinq ans pour prou­ver qu’elles peuvent de­meu­rer à flot. L’autre choix, ce­lui de voir de plus en plus de fausses nou­velles et de moins en moins de re­por­tages trai­tant d’in­for­ma­tion vé­ri­dique, va à l’en­contre de ce qui sous-tend une saine dé­mo­cra­tie.

Le 1er sep­tembre, une agence du gouvernement ca­na­dien ver­sait près de 100 mil­lions de dol­lars pour sou­te­nir l’in­for­ma­tion lo­cale à la té­lé­vi­sion. Au­jourd’hui, il y a sou­dai­ne­ment plus de jour­na­listes de la té­lé­vi­sion lo­cale qui tra­vaillent à pré­pa­rer des ar­ticles pour plus de dif­fu­seurs d’un bout à l’autre du pays.

* Bob Cox est président du conseil de Mé­dias d’In­fo Ca­na­da et édi­teur du Win­ni­peg Free Press ; Jer­ry Dias est président na­tio­nal d’Uni­for ; Ed­ward Greens­pon est président du Fo­rum des po­li­tiques pu­bliques.

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