L’éco­no­mie, un pas­se­port pour la victoire ?

La Presse - - MONDE - ALAIN DUBUC COL­LA­BO­RA­TION SPÉ­CIALE adu­buc@la­presse.ca

L’éco­no­mie du Qué­bec va très bien. Un taux de crois­sance qui frô­le­ra peut-être les 3 %, le meilleur ré­sul­tat de­puis 15 ans, une très forte créa­tion d’em­plois, un taux de chô­mage à ses ni­veaux les plus bas de­puis que l’on com­pile cette sta­tis­tique, en 1976, des sa­laires en hausse, de l’ar­gent dans les coffres du l’État.

Ce se­ra cer­tai­ne­ment le thème sur le­quel le gouvernement Couillard vou­dra in­sis­ter dans cette an­née pré­élec­to­rale. D’ailleurs, les li­bé­raux ont dé­jà com­men­cé. Mais est-ce que la bonne santé de l’éco­no­mie suf­fi­ra à leur as­su­rer une victoire ?

Pas se­lon les son­dages. Les li­bé­raux sont tou­jours en tête, avec 32 % des in­ten­tions de vote. Des ap­puis stables, mais très faibles, sur­tout chez les fran­co­phones. Pas as­sez tou­te­fois pour for­mer un gouvernement ma­jo­ri­taire et peut-être pas as­sez pour une ré­élec­tion. Ma­ni­fes­te­ment, la fin des me­sures de ri­gueur et la re­prise éco­no­mique n’ont pas réus­si à in­ver­ser la ten­dance. Ce n’est pas unique au Qué­bec. En Co­lom­bie-Bri­tan­nique, au prin­temps der­nier, les li­bé­raux, après un long règne, ont per­du les élec­tions même si l’éco­no­mie al­lait en­core mieux que la nôtre.

Pourquoi ? Parce que les chiffres ne suf­fisent pas. Ce qui in­fluen­ce­ra les ci­toyens dans leur choix élec­to­ral, ce ne sont pas des sta­tis­tiques sur la pros­pé­ri­té, mais ce que l’on en fait, ses ma­ni­fes­ta­tions concrètes dans leur vie quo­ti­dienne, son im­pact sur les ser­vices pu­blics, sa pé­ren­ni­té.

L’im­pact li­mi­té des suc­cès éco­no­miques sur les ré­sul­tats élec­to­raux s’ex­plique aus­si par la dés­illu­sion qui co­lore main­te­nant la vie dé­mo­cra­tique. Quand ça va mal, c’est la faute du gouvernement, mais quand ça va bien, ce n’est pas grâce à lui.

Tou­te­fois, la bonne santé de l’éco­no­mie peut avoir un ef­fet in­di­rect, en ame­nant l’élec­to­rat à pri­vi­lé­gier la sta­bi­li­té, à ne pas vou­loir bras­ser la cage. Ce fac­teur peut jouer face au Par­ti qué­bé­cois, dont la feuille de route éco­no­mique n’a pas été re­lui­sante ces der­nières an­nées et dont les orien­ta­tions ne sont pas claires. Mais pas au­tant avec la Coa­li­tion ave­nir Qué­bec, qui ta­lonne les li­bé­raux, et dont le chef, Fran­çois Le­gault, a fait de l’éco­no­mie son che­val de ba­taille. Ce­lui-ci se­ra par contre pri­vé d’un ar­gu­ment pré­cieux, car il pour­ra dif­fi­ci­le­ment crier au dé­sastre.

Il est vrai aus­si que tout le monde sait bien que ce n’est pas le gouvernement qui crée les em­plois et gé­nère la pros­pé­ri­té. Plu­sieurs fac­teurs hors du contrôle de l’État ex­pliquent les ré­sul­tats ac­tuels – la re­prise mon­diale, sur­tout amé­ri­caine, la so­li­di­té de l’éco­no­mie ca­na­dienne, la crois­sance des ex­por­ta­tions, le dy­na­misme de la consom­ma­tion, l’amorce d’un cercle ver­tueux où l’em­ploi sti­mule la consom­ma­tion qui, à son tour, gé­nère des em­plois.

Mais les gou­ver­ne­ments y sont pour quelque chose, avec les baisses d’im­pôt fé­dé­rales, les dé­penses d’in­fra­struc­tures, sur­tout qué­bé­coises, le fait que les po­li­tiques struc­tu­rantes fi­nissent par por­ter leurs fruits, et cer­tai­ne­ment l’ap­port – dif­fi­cile à quan­ti­fier – de la créa­tion d’un cli­mat de confiance.

Ce­pen­dant, ces suc­cès éco­no­miques ne sont payants que si les gens en sentent les ef­fets. Ça pren­dra du temps avant que les ci­toyens le voient dans leur vie quo­ti­dienne. La ma­ni­fes­ta­tion la plus vi­sible, et aux ré­per­cus­sions élec­to­rales les plus évi­dentes, se­ra le re­tour de la santé fi­nan­cière de l’État. Mais l’ar­gent ne suf­fit pas – c’est une condi­tion né­ces­saire, mais pas suf­fi­sante. Il fau­dra plus que des bud­gets gon­flés ou de nou­veaux pro­grammes pour faire ou­blier les ef­fets de po­li­tiques d’aus­té­ri­té gé­rées sou­vent sans fi­nesse. Il fau­dra de la part du gouvernement un chan­ge­ment d’ap­proche, qui ex­plique en par­tie le dé­part du chef de ca­bi­net du pre­mier mi­nistre Jean-Louis Du­fresne. Le gouvernement, après avoir dit non pen­dant des an­nées, doit ap­prendre à pro­po­ser et à in­no­ver. C’est bien plus qu’un chan­ge­ment de style et de stra­té­gies de com­mu­ni­ca­tion. Ce­la exige un chan­ge­ment de culture.

Il faut aus­si se sou­ve­nir que le Qué­bec ne vit quand même pas un mi­racle éco­no­mique. La crois­sance reste moins forte que celle du Ca­na­da. Elle re­pose sur la consom­ma­tion, ce qui est fra­gile, et pas sur les in­ves­tis­se­ments, tou­jours stag­nants. Et sur­tout, si l’on a réus­si à ap­puyer un peu plus sur l’ac­cé­lé­ra­teur, ce dont le Qué­bec a be­soin, c’est d’un chan­ge­ment de mo­teur.

On a vu cette se­maine que le re­ve­nu mé­dian des mé­nages qué­bé­cois est le plus bas au Ca­na­da après ce­lui du Nou­veau-Bruns­wick, un re­tard que l’on ob­serve avec tous les in­di­ca­teurs. Et ce n’est pas seule­ment à cause du pé­trole !

Ce thème risque fort de re­bon­dir en cam­pagne élec­to­rale. C’est ce­lui de l’ave­nir, des me­naces éco­no­miques qui pèsent sur nous avec la mon­dia­li­sa­tion, la peur de voir son niveau de vie bais­ser, le be­soin de sé­cu­ri­té pour la re­traite, le sort qui at­tend nos en­fants, l’im­por­tance de bâtir une éco­no­mie forte pour long­temps et donc la né­ces­si­té de la sor­tir de ses or­nières. Sur ce ter­rain, les li­bé­raux ne se­ront pas seuls, et il leur fau­dra plus que des ré­sul­tats éco­no­miques po­si­tifs.

Il fau­dra plus que des bud­gets gon­flés ou de nou­veaux pro­grammes pour faire ou­blier les ef­fets de po­li­tiques d’aus­té­ri­té gé­rées sou­vent sans fi­nesse.

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