MER­VEILLEUX BA­SE­BALL !

La Presse - - SPORTS - PHI­LIPPE CANTIN

On au­rait dit le match décisif d’une course au cham­pion­nat. Un sus­pense for­mi­dable, une intensité à tran­cher au cou­teau, des fans debout ne vou­lant rien man­quer du pro­chain lan­cer... Le ba­se­ball dans toute sa beau­té, le sport dans son ex­pres­sion la plus pure.

C’était jeu­di soir, à Cle­ve­land. Les In­dians tentent de si­gner une 22e victoire de suite, un re­cord de l’ère mo­derne. Mais voi­là que les Royals de Kan­sas Ci­ty les ont dans les câbles. Ils ne sont qu’à une seule prise de rem­por­ter le match 2-1.

Au bâ­ton, le cha­ris­ma­tique ar­rêt-court Fran­cis­co Lin­dor est le der­nier es­poir des In­dians. Toutes les or­ga­ni­sa­tions rêvent d’ali­gner un jeune joueur ta­len­tueux comme lui et d’en faire le vi­sage de leur conces­sion. Si les Ex­pos 2.0 voient le jour, ils au­ront be­soin d’un gars de cette en­ver­gure pour sé­duire les fans.

Avec un cou­reur au pre­mier but et toute la pres­sion d’une ville sur ses épaules, Lin­dor re­trousse une balle loin vers la clô­ture du champ gauche. En pleine course, le vol­ti­geur Alex Gor­don tente l’at­tra­pé, mais en est in­ca­pable. Un double pour Lin­dor et les In­dians créent l’éga­li­té 2-2! C’est la fo­lie dans les gra­dins, la sé­rie de vic­toires n’est pas ter­mi­née.

En fin de dixième, les In­dians ins­crivent le point vic­to­rieux et éta­blissent cette marque qui dé­passe l’en­ten­de­ment : 22 vic­toires de suite !

Seuls les Giants de New York de 1916 ont fait mieux, avec 26. Et en­core, cette marque est au coeur d’une mi­ni-contro­verse. Les Giants ont-ils vrai­ment réus­si l’ex­ploit? Après tout, ils ont dis­pu­té un match nul après les 12 pre­miers gains de leur sé­rie vic­to­rieuse cette an­née-là !

En fait, la pluie a for­cé la sus­pen­sion d’un duel les op­po­sant aux Pi­rates de Pitts­burgh. C’était 1-1 après huit manches. Le len­de­main, la ren­contre a été re­prise de­puis le dé­but, comme c’était la règle à l’époque. Le match de 1-1 n’a donc pas été comp­ta­bi­li­sé au clas­se­ment des équipes, même si les sta­tis­tiques in­di­vi­duelles des joueurs ont été com­pi­lées. Dans l’es­prit du ba­se­ball ma­jeur, écrit le USA Today en rap­pe­lant toute l’af­faire, le ver­dict est sans ap­pel : la sé­rie des Giants de­meure un re­cord his­to­rique.

L’au­tomne der­nier, les In­dians sont pas­sés à un che­veu de rem­por­ter la Sé­rie mon­diale. Ils ont bais­sé pa­villon en sept matchs de­vant les Cubs de Chi­ca­go. Cet échec ne les a pas abat­tus. Di­ri­gés de main de maître par l’an­cien Ex­po Ter­ry Fran­co­na, ils af­fichent le même mordant cette sai­son.

C’est tou­jours agréable de voir une équipe éta­blie dans un pe­tit mar­ché, avec une masse sa­la­riale plus basse que la moyenne, do­mi­ner de la sorte. Oui, on peut ga­gner dans les ma­jeures sans avoir une masse sa­la­riale de 200 mil­lions. Mais en­core faut-il montrer du flair pour re­cru­ter et dé­ve­lop­per les joueurs. Comme les Ex­pos sa­vaient si bien le faire à une cer­taine époque.

En voyant la fo­lie qui s’em­pare de Cle­ve­land ces jours­ci, dif­fi­cile de ne pas son­ger au re­tour des Z’Amours. Le pro­jet de­meure dans l’air mal­gré l’ab­sence de nou­veaux dé­ve­lop­pe­ments. Mais on sait néan­moins une chose : le ba­se­ball est une en­tre­prise flo­ris­sante, comme en font foi deux nou­velles an­non­cées plus tôt cet été.

D’abord, les Mar­lins de Mia­mi ont été ven­dus 1,2 mil­liard à un groupe dont fait par­tie l’an­cien Yan­kee De­rek Je­ter. Ce­la donne une bonne idée de la va­leur d’une conces­sion dans un mar­ché comme Mon­tréal. C’est beau­coup d’ar­gent, vous dites ? Bien sûr! Mais ce­la re­flète le suc­cès du mo­dèle d’af­faires du ba­se­ball ma­jeur.

Toutes les équipes re­çoivent 50 mil­lions US par an­née comme quote-part des re­ve­nus de té­lé. Au cours des pro­chains mois, écrit le Sports Bu­si­ness Jour­nal, elles re­ce­vront une somme ad­di­tion­nelle du même ordre, ré­sul­tat de la vente d’ac­tions d’une fi­liale tech­no­lo­gique du ba­se­ball ma­jeur à la so­cié­té Walt Dis­ney.

Si le ba­se­ball réus­sit si bien, c’est aus­si parce qu’il se dé­coince. En août, une ini­tia­tive ori­gi­nale a vu le jour: le week-end des joueurs. Leur sur­nom était écrit à la place de leur nom sur leur chan­dail. Comme si, à l’époque, les mots « Hawk », « Kid », « Rock » ou « Le gros chat », avaient été ins­crits sur l’uni­forme des ve­dettes des Ex­pos. Une ma­nière simple et ef­fi­cace d’amu­ser le pu­blic au fil d’une longue sai­son, tout en fai­sant plai­sir aux joueurs.

Au mo­ment où les stars de la LNH dé­noncent – pas trop fort quand même – la dé­ci­sion de Ga­ry Bett­man de faire l’im­passe sur les Jeux olym­piques de 2018, et où les joueurs de la NFL évoquent dé­jà un conflit de tra­vail en 2021, le ba­se­ball vit une pé­riode de paix in­dus­trielle pro­lon­gée.

Les Ex­pos 2.0 pour­raient-ils sus­ci­ter à Mon­tréal le même en­goue­ment que les In­dians à Cle­ve­land? Le plan d’af­faires peut fonc­tion­ner, mais je m’in­quiète néan­moins de la place qu’au­rait l’équipe dans notre pay­sage spor­tif. La do­mi­na­tion du Ca­na­dien, qui pro­fite d’un qua­si-mo­no­pole, est de plus en plus grande.

Oui, on parle de l’Im­pact et – un peu – des Alouettes. Mais chaque bout de nou­velle con­cer­nant le CH, ou chaque oc­ca­sion mé­dia or­ga­ni­sée par l’équipe, sus­cite un im­mense in­té­rêt, peu im­porte la pé­riode de l’an­née. Lors du tour­noi de golf de lun­di der­nier, en pre­nant place à la tribune pour s’adres­ser aux jour­na­listes, Claude Julien a d’ailleurs lan­cé, iro­nique: «Les mêmes ques­tions que la der­nière fois ? »

Au fond, je ré­su­me­rais l’af­faire ain­si: si les Ex­pos re­viennent, l’iden­ti­té du joueur de deuxième-but in­té­res­se­ra-t-elle au­tant les ama­teurs que celle du cin­quième dé­fen­seur du Ca­na­dien ? Il est per­mis d’en dou­ter.

Mais pour l’ins­tant, sa­vou­rons la fin de sai­son du ba­se­ball ma­jeur, qui nous fait vi­brer et an­nonce des sé­ries éli­mi­na­toires pal­pi­tantes.

Le ba­se­ball dans toute sa beau­té, le sport dans son ex­pres­sion la plus pure.

PHO­TO ASSOCIATED PRESS/USA TODAY SPORTS

À gauche, le jeune Fran­cis­co Lin­dor exulte après avoir ins­crit un double en neu­vième manche, per­met­tant aux In­dians d’éga­ler la marque face aux Royals de Kan­sas Ci­ty. À droite, l’équipe cé­lèbre en grand sa victoire, sa 22e de suite, ce qui consti­tue un re­cord de l’ère mo­derne dans le ba­se­ball ma­jeur.

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