Les voi­sins

La Presse - - LA PRESSE AFFAIRES - MA­RIE-CLAUDE LORTIE

«Quoi, ils veulent qu’on re­vienne?», lance l’an­cien Mont­réa­lais an­glo­phone en riant. « Est-ce qu’ils vont nous don­ner de l’ar­gent?»

Le To­ron­tois à l’autre bout du fil, un col­lègue ins­tal­lé dans l’autre mé­tro­pole de­puis 25 ans, ne sa­vait pas que le pre­mier mi­nistre Couillard, cet été, avait lan­cé un ap­pel aux an­glo­phones pour qu’ils re­viennent au Qué­bec. «Je ne crois pas que ça ait fait la une des jour­naux ici », note-t-il.

Ap­pel à un homme d’af­faires de To­ron­to que j’ai in­ter­viewé il y a quelques an­nées et qui m’avait confié avoir jon­glé avec l’idée de re­ve­nir faire des af­faires au Qué­bec. Ré­ponse sem­blable. « Pas en­ten­du par­ler de ça. »

Le mes­sage du pre­mier mi­nistre qué­bé­cois, ma foi, s’est-il quelque peu ren­du à des­ti­na­tion ?

Coups de fil à gauche et à droite, et de conver­sa­tion en conver­sa­tion, en an­glais et en fran­çais, les mêmes thèmes re­viennent. D’abord, per­sonne ne semble avoir re­çu le mémo de Couillard sur le re­tour au ber­cail des an­glo­phones. En­suite, il y a les blagues sur les taux d’im­po­si­tion qué­bé­cois, les sou­pirs sur le fait qu’on mange mieux au Qué­bec. On ex­tra­pole en exa­gé­rant à peine sur le nombre de mai­sons ou de cha­lets qu’on pour­rait s’of­frir pour le prix d’un pe­tit lo­ge­ment à To­ron­to, où les ta­rifs im­mo­bi­liers sont fa­ra­mi­neux.

La ques­tion de la langue re­vient aus­si sou­vent. Peut-on vrai­ment tra­vailler à Mon­tréal sans être par­fai­te­ment bi­lingue? Et on se de­mande en choeur quelle est réel­le­ment l’am­biance gé­né­rale dans la pro­vince fran­co­phone, où en est le Zeit­geist, que veulent vrai­ment les Qué­bé­cois ? Et peut-on, donc, y re­tour­ner faire sa vie, se lan­cer en af­faires, pour­suivre le dé­ve­lop­pe­ment d’une en­tre­prise, vendre des ser­vices ou des connais­sances ?

Il semble vrai­ment y avoir une sorte de fron­tière in­vi­sible entre le Qué­bec et le reste du Ca­na­da, qui dé­passe lar­ge­ment la simple dif­fé­rence lin­guis­tique. Cette ligne qui fait que les su­per­mar­chés Whole Foods ou le grand ma­ga­sin Nord­strom, par exemple, sont ailleurs au pays et pas à Mon­tréal ou Sain­teFoy et qui fait que plu­sieurs autres grandes chaînes amé­ri­caines s’y sont ins­tal­lées bien avant d’ar­ri­ver à La­val, de Pot­te­ry Barn à Crate and Bar­rel.

On di­rait par­fois que le mar­ché qué­bé­cois, vu de l’ex­té­rieur, cultu­rel­le­ment et lin­guis­ti­que­ment, ins­pire un peu de crainte. Qui sont ces gens ? Que veulent-ils ? Pourquoi pré­fèrent-ils la marque Pro­vi­go à Lo­blaws, alors que ce sont les mêmes pro­prié­taires et les mêmes pro­duits ? Peut-on leur vendre des chaus­sures, des livres, du fro­mage, si leurs goûts semblent si dif­fé­rents ? Si leurs ré­fé­rences sont si par­ti­cu­lières ?

Vous rap­pe­lez-vous l’époque où Pep­si, avec ses pubs de Claude Meu­nier, avait une plus grande part de mar­ché que Coke au Qué­bec, une dis­tinc­tion, non seule­ment au sein du mar­ché ca­na­dien, mais une ra­re­té mon­diale?

Se­lon le jour­na­liste Jo­na­than Kay, l’an­cien ré­dac­teur en chef de The Wal­rus, qui a pas­sé une moi­tié de sa vie à Mon­tréal et l’autre à To­ron­to et New York, les élé­ments qui com­pliquent (ou faussent) la vi­sion que les an­glo­phones se font du mar­ché qué­bé­cois sont nom­breux. On a peur des frasques lin­guis­tiques à la

pas­ta­gate ou de la cor­rup­tion. Les mau­vaises im­pres­sions lais­sées par les vieilles his­toires collent même si la réa­li­té a évo­lué.

L’at­ti­tude « eu­ro­péenne » des Qué­bé­cois mys­ti­fie aus­si cer­taines per­sonnes qui pour­raient avoir en­vie d’y in­ves­tir. On nous voit comme des gens qui n’ont pas sou­vent en­vie de voir les choses chan­ger, non pas par conser­va­tisme, mais par sou­ci de pro­té­ger leur qua­li­té de vie. « On y aime plus les terres agri­coles que les pi­pe­lines », dit Kay.

Et la so­cié­té dis­tincte s’ex­prime par des choix cultu­rels dif­fé­rents. Pas tou­jours une mince af­faire à dé­chif­frer pour ceux de l’ex­té­rieur. «Et là, je parle de tous les Qué­bé­cois, même les an­glo­phones, qui sont très dif­fé­rents de ce qu’ils étaient il y a 25 ans quand je suis par­ti. On ne peut pas juste se poin­ter à West­mount et dire “je suis de re­tour”. C’est plus com­pli­qué que ça. »

« Pour un en­tre­pre­neur, pour­suit Kay, c’est in­ti­mi­dant. »

Est-ce dire que Couillard perd son temps ?

Je di­rais plu­tôt que si on veut une plus grande mixi­té entre le Qué­bec et le reste du pays, il y a des mes­sages à en­voyer. Il faut dire que les pro­blèmes de cor­rup­tion fa­çon com­mis­sion Char­bon­neau ont été at­ta­qués de front, que le

pas­ta­gate était bel et bien une ano­ma­lie, que Mon­tréal est une ville de sa­voir où d’ex­cel­lentes uni­ver­si­tés forment une nou­velle gé­né­ra­tion bi­lingue et bran­chée sur les be­soins ac­tuels du mar­ché du tra­vail. Que le fran­çais, ça s’ap­prend, dou­ce­ment, que ce n’est pas la fin du monde et que c’est cool et utile pas juste ici. Il faut dire que le mar­ché vaut la peine d’être étudié et com­pris. Peut-être par­ler de li­breé­change culturel avec nos voi­sins les plus proches ?

Qui n’a pas en­vie que nos marques aient du suc­cès vers l’est et l’ouest, fa­çon St-Hu­bert ou Ma­rie Saint Pierre, pas juste vers le sud ? Et, en même temps, qui ne sou­haite pas que le Drake, le su­per hô­tel de To­ron­to, ouvre une suc­cur­sale à Mon­tréal ou que De­ciem, la so­cié­té to­ron­toise de pro­duits de beau­té al­lu­mée qui car­tonne par­tout dans le monde, y ins­talle une bou­tique? N’est-ce pas dé­ce­vant que cette marque to­ron­toise ait po­sé ses af­fiches à Londres ou à Mel­bourne avant Mon­tréal?

On est 36 mil­lions, faut se par­ler.

On di­rait par­fois que le mar­ché qué­bé­cois, vu de l’ex­té­rieur, cultu­rel­le­ment et lin­guis­ti­que­ment, ins­pire un peu de crainte. Qui sont ces gens ? Que veulent-ils? Pourquoi pré­fèrent-ils la marque Pro­vi­go à Lo­blaws, alors que ce sont les mêmes pro­prié­taires et les mêmes pro­duits?

PHO­TO BRENDAN MCDERMID, ARCHIVES REUTERS

Les su­per­mar­chés Whole Foods ou le grand ma­ga­sin Nord­strom, no­tam­ment, sont ailleurs au pays et pas à Mon­tréal ou à Sainte-Foy, écrit notre chro­ni­queuse.

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