LA CA­TA­LOGNE FACE À SES CHOIX

Quelle va­leur au­ra le vote de de­main ?

La Presse - - CAHIER A - JEAN-CHRIS­TOPHE LAU­RENCE

Le par­le­ment de la Ca­ta­logne semble to­ta­le­ment vide en ce mar­di après-mi­di. Des es­ca­liers de marbre aux im­menses salles du deuxième étage, pas un chat, rien que l’écho du si­lence. Ce calme (avant la tem­pête?) est en­core plus frap­pant à l’ex­té­rieur du bâ­ti­ment. À peine deux voi­tures de po­lice pour pro­té­ger l’en­trée, un contrôle de sé­cu­ri­té mi­nime, une am­biance de sies­ta après un abus de pa amb tomà­quet.

Dif­fi­cile de croire que la Ca­ta­logne tra­verse ac­tuel­le­ment une des plus grosses crises po­li­tiques de son his­toire ré­cente, la­quelle se dé­noue­ra en par­tie de­main avec la te­nue – ou pas – du ré­fé­ren­dum sur l’in­dé­pen­dance. Et pour­tant. À quelques sta­tions de mé­tro de là, dans le quar­tier Grà­cia, la fé­bri­li­té est beau­coup plus pal­pable. Des dra­peaux in­dé­pen­dan­tistes sont ac­cro­chés à la plu­part des bal­cons, tan­dis que des di­zaines et des di­zaines d’af­fiches pro-au­to­no­mistes, re­ven­di­quant la li­ber­té et le droit de vote, ont été col­lées sur les murs. Rue de Jaèn, il y a même ce graf­fi­ti sans équi­voque où l’on peut lire «Adeù Es­pa­na »... avec une croix gam­mée à la place du S. Pas de doute, les par­ti­sans du Non ne sont pas les bien­ve­nus par ici.

«Même ma fille de 11 ans est to­ta­le­ment pour l’in­dé­pen­dance. Et elle peut t’ex­pli­quer pour­quoi», nous lance Siob­han, ren­con­trée sur les lieux pen­dant le concert de cas­se­roles qui se tient chaque soir à 22h.

« Tu peux le dire que ce sont des na­zis», ajoute Marc Mas­cort, croi­sé par ha­sard de­vant le graf­fi­ti au swas­ti­ka. Tu as vu com­ment ils veulent nous bâillon­ner?!»

« Ils », c’est le gou­ver­ne­ment cen­tral es­pa­gnol, mené par le Par­ti po­pu­laire (PP) de Ma­ria­no Ra­joy, qui re­fuse en bloc toute ten­ta­tive de sé­ces­sion ca­ta­lane, et semble prêt à tout pour en­rayer le ré­fé­ren­dum vou­lu par les in­dé­pen­dan­tistes. Deux jours après que le Par­le­ment ca­ta­lan a vo­té sa loi ré­fé­ren­daire, le 6 sep­tembre, sans l’ac­cord de Ma­drid, le tri­bu­nal consti­tu­tion­nel es­pa­gnol a dé­cla­ré le plé­bis­cite illé­gal, ar­guant qu’il ne res­pec­tait pas la Consti­tu­tion es­pa­gnole.

La ligne dure

De­puis, c’est le bras de fer entre Bar­ce­lone et Ma­drid. Tan­dis que les in­dé­pen­dan­tistes mul­ti­plient les ma­ni­fes­ta­tions théâ­trales et la dis­tri­bu­tion de pro­pa­gande na­tio­na­liste, les au­to­ri­tés es­pa­gnoles en­chaînent les ac­tions ju­di­ciaires pour blo­quer la te­nue du vote: ar­res­ta­tions de po­li­ti­ciens ca­ta­lans, sai­sie du dis­po­si­tif élec­to­ral (in­cluant des mil­lions de bul­le­tins de vote), me­naces d’em­pri­son­ne­ment à l’en­droit du lea­der de la coa­li­tion sé­pa­ra­tiste Carles Puig­de­mont, en­voi de forces po­li­cières sup­plé­men­taires et mise sous scel­lés des bu­reaux de vote trois jours avant le scru­tin. De quoi ali­men­ter la cause na­tio­na­liste, qui crie dé­sor­mais à la dic­ta­ture, en ne se pri­vant pas de res­sus­ci­ter le spectre de Fran­co.

Une ba­taille qui se joue éga­le­ment dans les mé­dias, où s’af­frontent deux dis­cours, ce­lui de Ma­drid et ce­lui de Bar­ce­lone. «Tu ima­gines? Il y a même des jour­naux es­pa­gnols qui ont gom­mé nos dra­peaux sur des pho­tos. Comme si ce n’était pas des ma­ni­fes­ta­tions pour l’in­dé­pen­dance ! », s’in­surge Al­fon­so Bru, éco­no­miste re­trai­té et grand-père d’un pe­tit « Ca­ta­quois » (c’est lui qui le dit !), né d’une mère ca­ta­lane et d’un père qué­bé­cois ins­tal­lé en Ca­ta­logne.

Vu de l’étran­ger, cet af­fron­te­ment peut sus­ci­ter l’am­bi­va­lence. Si l’au­to­ri­ta­risme et la fer­me­ture du gou­ver­ne­ment cen­tral sus­citent d’em­blée la sym­pa­thie pour le mou­ve­ment in­dé­pen­dan­tiste, qui mène sa ba­taille dans le plus to­tal pa­ci­fisme, la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale a re­con­nu les ar­gu­ments lé­gaux de Ma­drid, qui sou­haite pro­té­ger sa Consti­tu­tion et préserver l’in­té­gri­té ter­ri­to­riale de l’Es­pagne, un pays aux mul­tiples cultures, for­gé au fil des siècles par la conquête.

Pas d’amour

Contrai­re­ment aux ma­ni­fes­ta­tions d’amour don­nées par les Ca­na­diens à l’aube du ré­fé­ren­dum qué­bé­cois de 1995, le reste de l’Es­pagne ne semble tou­te­fois pas trop por­té sur le câ­lin. Il y a quelques jours, dans ce qui avait tout d’une mise en scène guer­rière et pa­trio­tique, plu­sieurs ha­bi­tants de Huel­va, dans le sud-ouest du pays, agi­taient le dra­peau es­pa­gnol en ac­cla­mant le cor­tège de pa­trouilles de la Guar­dia Ci­vil (po­lice na­tio­nale es­pa­gnole) qui par­tait mettre de l’ordre dans la ré­gion in­sou­mise.

« En gros, ce sont deux na­tio­na­lismes qui s’af­frontent. Un na­tio­na­lisme d’État contre un na­tio­na­lisme ré­gio­nal », ré­sume Sai­ba Bayo, doc­to­rant en phi­lo­so­phie po­li­tique à l’uni­ver­si­té Pom­peu Fa­bra de Bar­ce­lone

Le pre­mier mi­nistre es­pa­gnol n’avait peut-être pas an­ti­ci­pé la ré­ac­tion, mais l’at­ti­tude du gou­ver­ne­ment cen­tral semble avoir pro­vo­qué la co­lère des Ca­ta­lans, qui ré­clament tout sim­ple­ment au­jourd’hui le droit de vo­ter, peu im­porte l’al­lé­geance po­li­tique. Se­lon une en­quête pu­bliée ré­cem­ment par le jour­nal Ara, 60 % d’entre eux sou­hai­taient se rendre aux urnes.

La po­pu­la­tion est tou­te­fois beau­coup plus di­vi­sée sur la ques­tion de l’in­dé­pen­dance, avec des chiffres os­cil­lant entre 41 et 45% pour le Oui, se­lon les son­dages.

«Ce qui ne veut pas dire que tous les autres sont pour le Non», conclut Al­fred Bosch, membre du par­ti in­dé­pen­dan­tiste Es­quer­ra Re­pu­bli­ca­na Ca­ta­lu­nya, comme pour se ras­su­rer...

L’at­ti­tude du gou­ver­ne­ment cen­tral semble avoir pro­vo­qué la co­lère des Ca­ta­lans, qui ré­clament tout sim­ple­ment au­jourd’hui le droit de vo­ter, peu im­porte l’al­lé­geance po­li­tique.

PHO­TO MANU FER­NAN­DEZ, AS­SO­CIA­TED PRESS

PHO­TO MANU FER­NAN­DEZ, AS­SO­CIA­TED PRESS

De jeunes étu­diants po­saient des af­fiches pro-in­dé­pen­dance, jeu­di, dans les rues de Bar­ce­lone. Le scru­tin sous haute ten­sion doit en prin­cipe se te­nir de­main, mais Ma­drid en­tend tout faire pour em­pê­cher sa te­nue.

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