UN PLAY­BOY AU COL­LÈGE

La Presse - - CAHIER A - STÉ­PHANE LAPORTE COL­LA­BO­RA­TION SPÉ­CIALE CHRO­NIQUE Hugh Hef­ner, le fon­da­teur de (ici en 1977), est mort cette se­maine. Son ma­ga­zine a fait rê­ver plus d’un ado...

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h, la jour­née est fi­nie. Je range mes livres dans mon sac d’école et je dé­guer­pis. Mon père va me ra­mas­ser de­vant le col­lège à 17h. J’ai une heure à perdre. Quoi faire? Lan­cer le bal­lon de foot­ball avec Me­loche, qui est pen­sion­naire? Al­ler à la bi­blio­thèque? Jouer au mis­sis­sip­pi? Com­men­cer mes de­voirs? Je pense que je vais al­ler au dé­pan­neur en face, voir s’il a re­çu le nu­mé­ro spé­cial du Ho­ckey News sur la nou­velle sai­son 1976-1977.

Je tra­verse la rue, et me voi­là ren­du. Aaah, le dé­pan­neur du rez-de-chaus­sée de l’im­meuble de bu­reaux de­vant le col­lège! Le bon­heur! Pour les élèves, c’est la grotte d’Ali Ba­ba! C’est rem­pli de tré­sors: des bon­bons, de la gomme, des ta­blettes de cho­co­lat, des chips. Tout ce que l’on aime. En quan­ti­té. Y’a juste un pro­blème, faut les payer. C’est pas long que mon al­lo­ca­tion de 20$ par mois y passe.

Heu­reu­se­ment, on est au dé­but d’oc­tobre, il m’en reste en­core as­sez pour m’ache­ter le Ho­ckey News. Wow! C’est Guy La­fleur sur la cou­ver­ture! Je re­garde les re­vues au­tour. Pi­lote, Le Jour­nal d’As­té­rix, Rol­ling Stone, Spi­rou, Sports Il­lus­tra­ted. Mon re­gard s’at­tarde sur l’éta­gère du haut. Une belle fille aux che­veux bruns sou­rit en dé­ta­chant son che­mi­sier. C’est la une du Play­boy. Je rou­gis. C’est la pre­mière fois que l’éta­gère du haut me fait cet ef­fet-là. La pre­mière fois que le Play­boy me trouble au­tant. Ça doit être parce que je suis ren­du en 5e se­con­daire. Ça doit être parce que j’ai 15 ans. Je re­garde Guy La­fleur. Et ç’a beau être Guy La­fleur, je l’échan­ge­rais pour Pat­ti. Pat­ti, c’est le nom de la play­mate. J’au­rais ja­mais fait ça, avant. Si je pou­vais, je lais­se­rais là le Ho­ckey News et je pren­drais le Play­boy. Mais je ne peux pas. Pour deux bonnes rai­sons. D’abord, mes bras n’at­teignent pas l’éta­gère du haut. J’ai 15 ans mais j’en ai l’air de 12. En­suite, si je de­mande au ven­deur de me la prendre, il va re­fu­ser. Il a pro­mis aux sul­pi­ciens de ne vendre au­cune re­vue in­dé­cente aux élèves du Col­lège de Mon­tréal.

Adieu, Pat­ti, mon père va bien­tôt ar­ri­ver.

Une se­maine plus tard. Je suis en train d’échan­ger des cartes de ho­ckey avec L’Écuyer, quand sou­dain Bé­ru­bé ar­rive dans les cases, en criant : « Je l’ai, les gars! Je l’ai!» Il bran­dit le Play­boy au bout de ses bras, comme Cour­noyer bran­dit la Coupe Stan­ley. On n’en croit pas nos yeux. Il y a un Play­boy dans le col­lège! Une re­vue avec des filles nues dans un col­lège de gar­çons. C’est une bombe. Y’a ben juste Bé­ru­bé qui pou­vait réus­sir cet ex­ploit. Bé­ru­bé a 16 ans, mais il en a l’air du double. Il me­sure 6 pi 3 po, pèse 250 lb. Il a de la barbe, il fume, il sacre. Il sent l’homme. Le gars du dé­pan­neur lui a ven­du le ma­ga­zine sans ja­mais s’ima­gi­ner que c’était un col­lé­gien.

Tout le monde se pré­ci­pite sur Bé­ru­bé. Il nous écarte de l’un de ses gros bras et de l’autre, il range son Play­boy dans le haut de sa case, puis ferme son ca­de­nas: «Si vous vou­lez voir, va fal­loir payer!»

C’est alors que dé­bute le troc le plus ren­table de l’his­toire du col­lège. Pour avoir le droit de feuille­ter le Play­boy de Bé­ru­bé, fal­lait lui don­ner de quoi. De l’ar­gent, des ci­ga­rettes, des sty­los, de la bouffe. N’im­porte quoi qui avait une va­leur à ses yeux. Gin­gras est le pre­mier à ac­cep­ter le mar­ché. Il lui donne sa cas­quette des Ex­pos. En échange, il peut tour­ner les pages du ma­ga­zine, du­rant cinq mi­nutes chro­no­mé­trées, de­vant la case de Bé­ru­bé, avec Bé­ru­bé à ses cô­tés. Même pour 10 piastres, le géant re­fuse de vous lais­ser par­tir avec la re­vue dans un coin plus dis­cret. Il n’est pas fou. Il sait qu’il ne la re­ver­rait plus. Ou du moins pas dans le même état.

J’ai un double pro­blème de mo­rale. Re­gar­der des pho­tos éro­tiques et par­ti­ci­per à une ar­naque. Toute la se­maine, le pe­tit ange en moi pense à autre chose. Mais ren­du au ven­dre­di, le pe­tit diable a pris le des­sus. Je n’en peux plus. Je veux voir de quoi a l’air Pat­ti. Ne me ju­gez pas. Ça fait cinq ans que je ne vois que des gars. L’in­ter­net n’existe pas. Je ne vois vrai­ment que des gars. La seule fille un peu sexy qui croise mon re­gard, c’est la Jin­ny du Ma­jor Nel­son qui joue en re­prise à Té­lé-Mé­tro­pole. Je suis un ado. Et j’ai les hor­mones dans le ta­pis.

Je m’ap­proche de Bé­ru­bé. Le ta­rif de base, c’est deux piastres pour tour­ner les pages, cinq piastres si on veut dé­plier celle du mi­lieu. Je sors un deux. Bé­ru­bé sou­rit: «Laporte, si tu cor­riges ma com­po du cours de fran­çais, tu pour­ras re­gar­der le cen­ter­fold pour le même prix.» Je lui dis mer­ci. Je com­mence à feuille­ter. Jus­qu’à main­te­nant, c’est juste des an­nonces de chars et de montres, mais je suis dé­jà ex­ci­té. Parce que ce sont des an­nonces de chars et de montres dans un Play­boy ! Oh! Il y a une en­tre­vue avec Jim­my Car­ter, le can­di­dat dé­mo­crate aux élec­tions amé­ri­caines de no­vembre. Je fais jus­te­ment un tra­vail de re­cherche sur lui dans le cours d’an­glais. Bé­ru­bé qui re­garde par-des­sus mon épaule est dé­cou­ra­gé: « Dé­pêche, il te reste trois mi­nutes... »

C’est plus fort que moi, je me mets à lire ce que Car­ter ra­conte. Je l’aime bien, ce mon­sieur. Il a l’air gen­til. Presque trop gen­til. Et puis, je ne suis plus cer­tain que ça me tente de re­gar­der des pho­tos osées avec Bé­ru­bé qui me souffle son ha­leine dans le cou. Y’a des li­mites à la li­bi­do. Le pro­prié­taire du ma­ga­zine s’im­pa­tiente : « Bon ben, si tu n’y vas pas, Laporte, je vais y al­ler pour toi!» Avec ses grosses pattes, il tourne un pa­quet de pages, et nous voi­là ren­dus à la play­mate du mois. La sé­dui­sante Pat­ti. Pat­ti McGuire, c’est écrit. Wow ! Elle est vrai­ment belle. La cloche sonne. Pas le temps de ne rien dé­plier. Bé­ru­bé cache le ma­ga­zine au fond de sa case. Je n’ai vu que trois pho­tos. Ha­billées. Rien pour écrire à sa mère. Sur­tout pas à sa mère. Je me dé­pêche d’al­ler cher­cher mes livres pour le cours de ma­thé­ma­tiques. Au même mo­ment, un sur­veillant de­mande à Bé­ru­bé ce qu’il a dans sa case. Le pot aux roses est dé­cou­vert. Gin­gras, qui vou­lait ra­voir sa cas­quette des Ex­pos, est al­lé tout dé­bal­ler aux prêtres. Bé­ru­bé a été sus­pen­du du­rant un mois. Et tous les élèves de 5e se­con­daire ont été en re­te­nue du­rant une se­maine. Ce n’est pas une in­jus­tice. On le mé­ri­tait tous. On avait tous feuille­té.

Hugh Hef­ner, le fon­da­teur de Play­boy, est mort cette se­maine. Au fond, c’est à cause de lui si on a été pu­nis. Mais je ne lui en veux pas. J’ai eu 100% dans mon tra­vail sur Jim­my Car­ter. Re­po­sez en paix et en py­ja­ma.

On n’en croit pas nos yeux. Il y a un « Play­boy » dans le col­lège ! Une re­vue avec des filles nues dans un col­lège de gar­çons. C’est une bombe.

PHO­TO GEORGE BRICH, AR­CHIVES AS­SO­CIA­TED PRESS

Play­boy

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