La Bir­ma­nie ac­cu­sée de « crimes contre l’hu­ma­ni­té »

La Presse - - MONDE - SAM JAHAN ET NICK PERRY

COX’S BA­ZAR –— Au moins 60 Ro­hin­gya de Bir­ma­nie ten­tant de re­joindre le de­mi-mil­lion de ré­fu­giés au Ban­gla­desh voi­sin sont morts ou dis­pa­rus en mer, a an­non­cé hier l’ONU, après avoir dé­non­cé un «cau­che­mar hu­ma­ni­taire», et la Bir­ma­nie est en ac­cu­sa­tion, 88 ONG par­lant même de « crimes contre l’hu­ma­ni­té ».

« Ma femme et mes deux fils ont sur­vé­cu. Mais j’ai per­du mes trois filles », ex­plique entre deux pleurs Sho­na Miah, Ro­hin­gya de 32 ans qui es­pé­rait mettre sa fa­mille à l’abri des vio­lences qui ont dé­bu­té il y a un mois entre l’ar­mée bir­mane et des re­belles mu­sul­mans ro­hin­gya.

Au fur et à fur qu’ils sont dé­cou­verts, les corps des nau­fra­gés sont ras­sem­blés dans une école, non loin de la plage à Cox’s Ba­zar, ville de­ve­nue l’un des plus grands camps de ré­fu­giés au monde. Ils sont po­sés à même le sol et re­cou­verts de cou­ver­tures de for­tune dé­pa­reillées, au mi­lieu de leurs proches ve­nus les iden­ti­fier.

Vingt-trois ca­davres ont été dé­cou­verts et 40 pas­sa­gers sont por­tés dis­pa­rus et «pré­su­més noyés», a an­non­cé hier l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale pour les mi­gra­tions (OIM) de Ge­nève, fai­sant pas­ser le bi­lan de 19 à plus de 60. Se­lon l’OIM, il y avait 50 en­fants à bord.

L’em­bar­ca­tion était par­tie mer­cre­di soir d’un vil­lage cô­tier de l’État d’Ara­kan, épi­centre des vio­lences en Bir­ma­nie. Elle a cou­lé à quelques en­ca­blures de la terre ferme, vic­time de pluies de mous­son tor­ren­tielles.

Ce drame rap­pelle que les Ro­hin­gya, mi­no­ri­té apa­tride d’un mil­lion de per­sonnes ins­tal­lée en Bir­ma­nie, conti­nuent d’af­fluer vers le Ban­gla­desh, mal­gré les as­su­rances de la Bir­ma­nie que les vio­lences ont ces­sé et que de nom­breux vil­lages mu­sul­mans n’ont pas été in­cen­diés.

Crainte de cho­lé­ra

Ces pro­pos n’ont vi­si­ble­ment pas convain­cu 88 ONG in­ter­na­tio­nales, dont Hu­man Rights Watch (HRW), qui ont pu­blié un com­mu­ni­qué com­mun hier dé­non­çant les « crimes contre l’hu­ma­ni­té» com­mis en Bir­ma­nie contre la mi­no­ri­té mu­sul­mane ro­hin­gya.

Ces ONG ont pa­ral­lè­le­ment de­man­dé à l’As­sem­blée gé­né­rale de l’ONU d’adop­ter une ré­so­lu­tion sur la Bir­ma­nie et ré­cla­mé que le Con­seil de sé­cu­ri­té étu­die sé­rieu­se­ment l’im­po­si­tion d’un em­bar­go sur les armes contre les mi­li­taires bir­mans.

En at­ten­dant un hy­po­thé­tique re­tour en Bir­ma­nie, ces ré­fu­giés s’en­tassent dans les camps cô­té Ban­gla­desh, où au­to­ri­tés et ONG sont débordées par la ma­rée hu­maine. La po­lice ban­gla­daise a an­non­cé hier avoir em­pê­ché plus de 20 000 Ro­hin­gya de fran­chir la fron­tière.

Et la Fé­dé­ra­tion in­ter­na­tio­nale des So­cié­tés de la Croix-Rouge a dé­non­cé hier des risques sa­ni­taires et d’épi­dé­mies, avec dé­jà des mil­liers de cas de diar­rhées ai­guës liées à des condi­tions d’hy­giène dé­sas­treuses.

La Croix-Rouge in­ter­na­tio­nale évoque, dans cer­tains camps, la pré­sence d’une seule toi­lette pour plu­sieurs cen­taines de per­sonnes, avec pour consé­quences des ex­cré­ments s’ac­cu­mu­lant un peu par­tout.

Un lot de 900 000 doses de vac­cin contre le cho­lé­ra est en cours d’ache­mi­ne­ment vers les camps, où les ONG in­ter­na­tio­nales re­doutent une épi­dé­mie.

La Croix-Rouge es­time les be­soins en eau pour le de­mi­mil­lion de per­sonnes en­tas­sées dans des camps de for­tune à 3,6 mil­lions de litres par jour.

S’ajoute à ce­la le fait que ces ré­fu­giés viennent d’une ré­gion par­mi les plus pauvres de Bir­ma­nie et ar­rivent dans un état de grande fra­gi­li­té phy­sique: un sur cinq souffre de mal­nu­tri­tion sé­vère, a dé­non­cé hier le haut Com­mis­sa­riat aux ré­fu­giés de l’ONU.

Con­seil de sé­cu­ri­té di­vi­sé

Le se­cré­taire gé­né­ral des Na­tions unies An­to­nio Gu­terres avait ré­cla­mé la veille un «ar­rêt des opé­ra­tions mi­li­taires» en Bir­ma­nie et dé­non­cé un «cau­che­mar hu­ma­ni­taire», lors d’une réunion du Con­seil de sé­cu­ri­té.

Il a aus­si de­man­dé jeu­di au gou­ver­ne­ment bir­man un «ac­cès hu­ma­ni­taire» dans la zone de conflit et «le re­tour en sé­cu­ri­té, vo­lon­taire, digne et du­rable » dans leurs ré­gions d’ori­gine des ré­fu­giés ayant fui au Ban­gla­desh.

Le Con­seil de sé­cu­ri­té est di­vi­sé sur le dos­sier bir­man, Pé­kin et Mos­cou ap­por­tant leur ap­pui aux au­to­ri­tés bir­manes, qui dé­mentent tout net­toyage eth­nique.

Re­belles ro­hin­gya et ar­mée bir­mane s’ac­cusent mu­tuel­le­ment des atro­ci­tés com­mises de­puis fin août en Bir­ma­nie, des in­cen­dies de vil­lages aux meurtres de ci­vils.

À ce jour, les mul­tiples appels de l’ONU à mettre fin à la ré­pres­sion, à ou­vrir un ac­cès hu­ma­ni­taire et à per­mettre un re­tour des Ro­hin­gya sont res­tés lettre morte. Et la di­ri­geante bir­mane Aung San Suu Kyi, Prix No­bel de la paix, est très cri­ti­quée pour sa ges­tion de la crise, qui a ra­vi­vé de pro­fonds sen­ti­ments an­ti­mu­sul­mans en Bir­ma­nie, pays à plus de 90 % boud­dhiste.

Un voyage dans l’ouest bir­man des re­pré­sen­tants des agences des Na­tions unies en Bir­ma­nie au­ra lieu lun­di pro­chain.

L’ONU a pré­ci­sé hier avoir pro­lon­gé de six mois le man­dat de la mis­sion d’éta­blis­se­ment des faits en Bir­ma­nie, mis­sion char­gée d’en­quê­ter sur les vio­la­tions et autres abus com­mis dans ce pays et en par­ti­cu­lier dans l’État d’Ara­kan.

PHO­TO DAMIR SAGOLJ, REU­TERS

Nur Fa­te­ma pleure la mort de son fils de 9 mois qui s’est noyé jeu­di quand le na­vire qui leur per­met­tait de fuir la Bir­ma­nie a cha­vi­ré à quelques en­ca­blures de la terre ferme.

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