Le ré­fé­ren­dum en ques­tions

Qui, quand, com­ment et sur­tout, pour­quoi. Ex­pli­ca­tions sur le ré­fé­ren­dum ca­ta­lan pour l’in­dé­pen­dance.

La Presse - - BRAS DE FER | EN ESPAGNE - JEAN-CHRIS­TOPHE LAU­RENCE

Q Pour­quoi les Ca­ta­lans veulent-t-ils se sé­pa­rer de l’Es­pagne ?

R

Le na­tio­na­lisme ca­ta­lan existe de­puis des siècles. Mais la crise po­li­tique ac­tuelle re­monte à 2010, lorsque que le tri­bu­nal consti­tu­tion­nel es­pa­gnol, à la de­mande du Par­ti Po­pu­laire (PP, ac­tuel­le­ment au pou­voir), lui a re­ti­ré le sta­tut d’au­to­no­mie et de « na­tion » adop­té conjoin­te­ment quatre ans plus tôt par le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan et le gou­ver­ne­ment cen­tral (alors so­cia­liste). Cette dé­ci­sion contro­ver­sée a souf­flé sur les braises du mou­ve­ment in­dé­pen­dan­tiste, qui ne cesse de­puis de gran­dir, et en­core plus de­vant l’en­tê­te­ment de Ma­drid à ne pas en­tendre ses re­ven­di­ca­tions. À ce­ci s’ajoutent des rai­sons éco­no­miques : la Ca­ta­logne est une des ré­gions les plus riches d’Es­pagne, contri­buant à près de 19 % du PIB es­pa­gnol. Mais les Ca­ta­lans se plaignent de don­ner plus qu’ils ne re­çoivent de l’État cen­tral en in­ves­tis­se­ments pu­blics. Et puis, bien sûr, il y a rai­sons cultu­relles : bien qu’ava­lée par l’Es­pagne il y a plus de 300 ans, la Ca­ta­logne a tou­jours conser­vé sa dif­fé­rence et ré­sis­té à l’as­si­mi­la­tion lin­guis­tique, no­tam­ment sous le ré­gime de Fran­co (1939-1975).

Q Qui or­ga­nise le ré­fé­ren­dum ?

R

Le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan, di­ri­gé de­puis 2015 par la coa­li­tion in­dé­pen­dan­tiste Junts Pel Si (En­semble pour le Oui). Cette al­liance stra­té­gique in­clut les par­tis Es­quer­ra Re­pu­bli­ca­na Ca­ta­lu­nya (gauche) et PDeCAT (centre droit), et, de fa­çon plus in­for­melle, la CUP (gauche ra­di­cale). Elle est se­con­dée par des mou­ve­ments ci­toyens très ac­tifs.

Q Quelle se­ra la ques­tion sur les bul­le­tins de vote ?

R

« Sou­hai­tez-vous que la Ca­ta­logne soit un État in­dé­pen­dant sous forme de Ré­pu­blique ? »

Q Pour­quoi l’État es­pa­gnol est-il si hos­tile à la te­nue du ré­fé­ren­dum ca­ta­lan ?

R

A prio­ri pour des rai­sons lé­gales. Les in­dé­pen­dan­tistes ont adop­té leur loi ré­fé­ren­daire en fai­sant fi de la consti­tu­tion es­pa­gnole. Le tri­bu­nal consti­tu­tion­nel es­pa­gnol a dé­cla­ré le plé­bis­cite illé­gi­time, ce qui donne tous les ar­gu­ments à Ma­drid pour in­ter­dire le vote. L’in­tran­si­geance du Par­ti Po­pu­lar (PP) ac­tuel­le­ment au pou­voir en Es­pagne, s’ex­plique aus­si par des rai­sons po­li­tiques. Flé­chir de­vant les Ca­ta­lans, c’est ou­vrir la porte à d’autres re­ven­di­ca­tions ré­gio­nales et perdre une par­tie de son élec­to­rat. « Pure stra­té­gie, ré­sume le po­li­to­logue Sai­ba Bayo. Le PP a tou­jours uti­li­sé l’ar­gu­ment iden­ti­taire de l’État-Na­tion pour sé­duire l’Es­pagne pro­fonde et ga­gner des votes ». M. Bayo, du reste, ne com­prend pas que Ma­drid dé­ploie au­tant d’ef­forts pour blo­quer le vote. «Si le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan n’a pas de lé­gi­ti­mi­té pour or­ga­ni­ser un ré­fé­ren­dum, alors pour­quoi s’y op­po­ser ? », fait-il va­loir.

Q Y au­ra-t-il un vote ?

R

Pas cer­tain. La po­lice es­pa­gnole en­tend bien em­pê­cher le ré­fé­ren­dum par tous les moyens pos­sible, in­cluant la sai­sie de bul­le­tins de vote et la mise sous scel­lés des bu­reaux de scru­tin. Mais se­lon Cy­ril Tré­pier, spé­cia­liste de la Ca­ta­logne à l’Ins­ti­tut fran­çais de Géo­po­li­tique, il n’est pas ex­clu que les in­dé­pen­dan­tistes, «bien or­ga­ni­sés», contournent le pro­blème en im­pro­vi­sant de nou­veaux bu­reaux de vote. Mais la lé­gi­ti­mi­té du vote n’en se­rait sans doute que plus contes­tée.

Si le vote n’a pas lieu, il est à pré­voir que le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan dé­clenche des élec­tions an­ti­ci­pées qui pour­raient faire of­fice de plé­bis­cite – ce que l’État cen­tral ne pour­rait lé­ga­le­ment in­ter­dire. Cette élec­tion ne se­rait tou­te­fois pas «sans risque» pour les in­dé­pen­dan­tistes, sou­ligne Cy­ril Tré­pier, en rap­pe­lant que la coa­li­tion pour l’in­dé­pen­dance n’a ob­te­nu que 49% des voix aux der­nières élec­tions ca­ta­lanes (2015), même si elle a rem­por­té une ma­jo­ri­té de sièges.

Q Si le Oui l’emporte ?

R

Le gou­ver­ne­ment ca­ta­lan pour­rait dé­cla­rer l’in­dé­pen­dance dans les 48 heures après le vote. Ce qui ne ren­drait pas la Ca­ta­logne plus in­dé­pen­dante, ju­ri­di­que­ment par­lant, aux yeux de l’État cen­tral. La loi ré­fé­ren­daire ca­ta­lane pré­voit ce­pen­dant ex­pli­ci­te­ment que la consti­tu­tion es­pa­gnole ne s’ap­pli­que­rait plus en cas de vic­toire du Oui. Une dé­cla­ra­tion uni­la­té­rale d’in­dé­pen­dance ne se­rait tou­te­fois pas la meilleure fa­çon d’ob­te­nir les ap­puis in­ter­na­tio­naux, par ailleurs peu nom­breux jus­qu’ici.

Q Si le Non l’emporte ?

R

Peu pro­bable, consi­dé­rant que les an­ti-in­dé­pen­dan­tistes veulent boy­cot­ter le vote. Mais le cas échéant, il se­rait sur­pre­nant qu’on re­vienne au sta­tu quo. «Le 2 oc­tobre, ce ne se­ra pas bu­si­ness as usual», ré­sume Cy­ril Tré­pied. «Il y au­ra des consé­quences dans la so­cié­té ca­ta­lane et ça ne met­tra pas fin au mou­ve­ment pour l’in­dé­pen­dance». Ma­drid pour­rait-il concé­der un pouce, pour ré­con­ci­lier les deux camps? L’ex­pert n’en sait rien. «J’ai­me­rais être plus af­fir­ma­tif et plus conclu­sif, mais c’est en­core ou­vert...»

PHO­TO MANU FER­NAN­DEZ, AS­SO­CIA­TED PRESS

Des pom­piers ca­ta­lans ont dé­ployé cette se­maine une grande ban­de­role mon­trant une urne de­vant le Mu­sée d’his­toire de la Ca­ta­logne, à Bar­ce­lone, et sur la­quelle est écrit « Love De­mo­cra­cy », ou « Aime la dé­mo­cra­tie ».

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