La deuxième mai­son de Kent Na­ga­no

La Presse - - ARTS | MUSIQUE - PHI­LIPPE TEISCEIRA-LES­SARD

Dé­ci­dé­ment, Kent Na­ga­no aime le neuf. Six ans après avoir inau­gu­ré la Mai­son sym­pho­nique de Mon­tréal, le maes­tro amé­ri­cain a pen­du la cré­maillère l’hi­ver der­nier dans sa deuxième ré­si­dence, la re­mar­quable Elbphilharmonie de Ham­bourg, dans le nord de l’Al­le­magne.

« L’ar­chi­tec­ture est spec­ta­cu­laire, elle en­voie un tel mes­sage, s’en­thou­siasme ce­lui qui mène aus­si l’Or­chestre d’État de Ham­bourg, en en­tre­vue avec La Presse. C’était très émou­vant de fi­na­le­ment en­trer dans la salle de concert, de prendre part au concert d’ou­ver­ture. »

« Fi­na­le­ment » parce que la construc­tion de l’im­mense édi­fice – le plus haut de la ville – s’est trans­for­mée en vé­ri­table che­min de croix long d’une dé­cen­nie, avec de mul­tiples re­tards. Et une fac­ture to­tale mul­ti­pliée par 10 pour dé­pas­ser la barre du mil­liard de dol­lars ca­na­diens.

« Je suis ar­ri­vé à un mo­ment où il y avait une sus­pen­sion des tra­vaux. Il y avait plu­sieurs pro­blèmes, se sou­vient M. Na­ga­no. Heu­reu­se­ment, nous avons trou­vé des so­lu­tions. »

Le cau­che­mar s’est ter­mi­né avec l’inau­gu­ra­tion de l’en­droit par la chan­ce­lière An­ge­la Mer­kel, en jan­vier der­nier. Les Ham­bour­geois s’y re­laient main­te­nant et semblent avoir par­don­né à l’Elbphilharmonie les an­nées de co­lère qu’il leur a fait vivre.

S’ils réus­sissent à dé­ta­cher le re­gard du pro­fil du bâ­ti­ment, lo­caux et tou­ristes y pé­nètrent par un im­mense es­ca­lier rou­lant en arc. Quelque 3,4 mil­lions de per­sonnes ont fait le par­cours de­puis l’hi­ver der­nier pour at­teindre la pla­za, im­mense ter­rasse d’où l’on peut ob­ser­ver le grouillant port d’Ham­bourg, qui a fait de la ville l’une des plus riches d’Eu­rope.

La « peau blanche »

Mais le saint des saints, c’est la Gros­ser Saal, la «grande salle». On y entre comme dans une im­mense grotte creu­sée à la truelle dans la pierre pâle... à 50 m au-des­sus de l’Elbe. Les murs sont re­cou­verts de 10 000 plaques de gypse, toutes différentes et pro­fon­dé­ment tex­tu­rées.

L’ob­jec­tif: dis­sé­mi­ner le son adé­qua­te­ment dans toute la salle. De notre siège, on a presque l’im­pres­sion que les ins­tru­men­tistes sont dis­per­sés dans le pu­blic et en­ve­loppent la salle de leurs notes.

« On l’ap­pelle la weisse haut, la peau blanche», ex­plique Tom R. Schulz, porte-pa­role de l’Elbphilharmonie. Il conti­nue en pré­ci­sant que pour cer­tains concerts qui sont am­pli­fiés ar­ti­fi­ciel­le­ment, des pan­neaux doivent être ins­tal­lés de­vant cette sur­face so­phis­ti­quée pour en at­té­nuer l’ef­fet.

Kent Na­ga­no et son or­chestre y ont don­né leur pre­mier concert à la mi-jan­vier: un ora­to­rio com­po­sé spé­cia­le­ment pour l’oc­ca­sion. Cet au­tomne, leur pre­mière re­pré­sen­ta­tion à l’Elbphilharmonie est pré­vue pour oc­tobre, mais un autre or­chestre sym­pho­nique (Ham­bourg en a trois !) y joue de­puis le dé­but du mois de sep­tembre.

« Phase cri­tique d’ajus­te­ment »

Di­plo­mate, le chef d’or­chestre re­fuse de com­pa­rer l’acous­tique de ses deux ré­si­dences pro­fes­sion­nelles.

«Nous sommes à des étapes différentes en ce mo­ment. À Mon­tréal, nous avons eu be­soin de quelques an­nées pour ajus­ter l’acous­tique et l’or­chestre a eu la chance de s’ha­bi­tuer à la salle. À Ham­bourg, on com­mence à peine le pro­ces­sus, ex­plique-t-il au bout du fil. C’était une inau­gu­ra­tion très po­si­tive. Tout le monde a le sen­ti­ment que c’est une ex­cel­lente salle de concert, mais tout le monde réa­lise qu’à pré­sent com­mence une phase cri­tique d’ajus­te­ment. [...] Ce se­ra in­té­res­sant de les com­pa­rer dans trois ans. »

Sur­tout, le chef d’or­chestre se ré­jouit de voir la mu­sique clas­sique conti­nuer de sus­ci­ter les pro­jets de construc­tion. «Ce qui s’est pas­sé à Ham­bourg est com­pa­rable à ce qui s’est pas­sé à Mon­tréal, dit-il. La ville de Ham­bourg a en­voyé un mes­sage clair : les arts et le XXIe siècle vont de pair. Ils ont en­voyé ce mes­sage en in­ves­tis­sant pour les pro­chaines gé­né­ra­tions. »

PHO­TO CH­RIS­TIAN CHARISIUS, AR­CHIVES AS­SO­CIA­TED PRESS

Kent Na­ga­no, l’Or­chestre phil­har­mo­nique de l’État de Ham­bourg et le choeur de l’Opé­ra d’État de Ham­bourg en concert dans la Gros­ser Saal de l’Elbphilharmonie en jan­vier der­nier.

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