Au coeur de l’ex­tré­misme boud­dhiste

Pour­quoi une telle haine des Bir­mans boud­dhistes en­vers la mi­no­ri­té mu­sul­mane ro­hin­gya ? Notre col­la­bo­ra­trice a vi­si­té un mo­nas­tère de Mandalay, la der­nière ca­pi­tale du royaume de Bir­ma­nie, où les ten­sions entre boud­dhistes et mu­sul­mans sont vives de­puis

La Presse - - MONDE - ÉMILIE LOPES

«Vio­leurs», «chiens», «men­teurs»... Ces mots d’Ashin Wi­ra­thu ont fait le tour du monde. Tout comme les vi­déos de ses ser­mons. Ce­lui que la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale ap­pelle le ben La­den bir­man adore dé­ver­ser sa haine des mu­sul­mans qui «en­va­hissent son pays ».

Pour com­prendre ce qui l’anime, il faut at­teindre Mandalay, au coeur du pays. Et Ma Soe Yein, son mo­nas­tère, où se suc­cèdent une soixan­taine de bâ­ti­ments. Des bonzes ac­courent un peu par­tout, des maîtres ré­citent des man­tras que des jeunes moines ré­pètent in­las­sa­ble­ment. D’autres font leurs ablu­tions pen­dant que cer­tains lisent des jour­naux. Dans ce monde aux ap­pa­rences si calmes, la vie est stric­te­ment ryth­mée. Le­ver à 4 h 30, au­mône ma­ti­nale, pe­tit-dé­jeu­ner, en­sei­gne­ments du Boud­dha, ré­ci­ta­tions, dé­jeu­ner, mé­di­ta­tions, ablu­tions, études et cou­cher à 23 h.

Mais il suf­fit de quelques dis­cus­sions pour com­prendre que les dis­cours sont bien loin de la quié­tude que dé­gage ce lieu. « Ce qui se passe dans l’Ara­kan ? Nous de­vons pré­ser­ver notre pays de l’in­va­sion des mu­sul­mans», af­firme l’un des moines.

Un autre moine, Pan­na Di­va, ren­ché­rit : « Je suis al­lé une fois là-bas, j’avais l’im­pres­sion d’être dans un autre pays. Il y a des mu­sul­mans par­tout. » Pan­na Di­va est proche de Wi­ra­thu. Crâne d’oeuf, dents ron­gées par les noix de bé­tel, il est char­gé de gé­rer les pro­blèmes entre les boud­dhistes et les mu­sul­mans. «Nous re­ce­vons plus de 10 plaintes par mois, les gens viennent de tout le pays pour voir Wi­ra­thu. C’est le seul à les écou­ter. Les mu­sul­mans les in­sultent, forcent les femmes à se conver­tir, ils en­va­hissent notre pays. » Comme chaque moine ici, il voit en Wi­ra­thu un sauveur. «Je l’ad­mi­rais avant même de le ren­con­trer, j’avais en­ten­du ses prêches sur des CD et je vou­lais ve­nir dans ce mo­nas­tère. Lui seul agit pour le bien de notre pays, il n’est pas égoïste, il agit pour les autres et non pour lui. »

Se­mer la haine

Em­pri­son­né sous la junte mi­liaire pour in­ci­ta­tion à la haine ra­ciale, Wi­ra­thu pro­fite de sa sor­tie en 2012 pour as­seoir sa no­to­rié­té ac­quise en pri­son. Il lance alors le mou­ve­ment 969, vi­sant à boy­cot­ter les com­merces de mu­sul­mans. In­ter­dit, ce der­nier se­ra rem­pla­cé par le co­mi­té pour la pro­tec­tion de la race et de la re­li­gion, Ma Ba Tha. Au même mo­ment, l’Ara­kan (ap­pe­lé Ra­khine par les au­to­ri­tés) su­bit une vague de vio­lences in­ter­eth­niques pous­sant plus de 140 000 Ro­hin­gya à trou­ver re­fuge dans des camps de dé­pla­cés.

« Cette crise a été un pré­texte uti­li­sé par des moines comme Wi­ra­thu. Le re­li­gieux n’a pas de place dans une dé­mo­cra­tie consti­tu­tion­nelle. Avec la dé­mo­cra­ti­sa­tion, les moines ont été pri­vés de voix po­li­tiques, ils se sont alors em­pa­rés d’autres moyens pour ré­cu­pé­rer de l’in­fluence dans la so­cié­té», as­sure Bé­né­dicte Brac de la Per­rière, an­thro­po­logue au Centre na­tio­nal de re­cherche scien­ti­fique à Pa­ris, qui a sé­jour­né à quelques re­prises en Bir­ma­nie.

Outre les dis­cours xé­no­phobes, ces moines sou­haitent étendre la cul­ture boud­dhiste. Comme l’ex­plique le poète of­fi­ciel du mo­nas­tère. «Notre sou­hait est de dé­ve­lop­per la lit­té­ra­ture boud­dhiste. Nous vou­lons dé­ve­lop­per ce­la ici pour que ce mo­nas­tère de­vienne plus grand et plus connu. Puis en­suite, nous vou­lons étendre le boud­dhisme à tra­vers le monde en­tier », af­firme fiè­re­ment Shin Shwe Hlaing.

« Ce re­gain de xé­no­pho­bie tient aus­si à une par­ti­cu­la­ri­té du boud­dhisme qui dit que cette re­li­gion doit dis­pa­raître au bout de 5000 ans et donc qu’elle doit être dé­fen­due. Ce­la ex­plique une par­tie du suc­cès de 969 et Ma Ba Tah. Ils ne sont pas nom­breux sur les 500 000 moines du pays, mais ils sont très ac­tifs sur les ré­seaux so­ciaux dans une Bir­ma­nie qui, après avoir été pri­vée d’ac­cès vers l’ex­té­rieur, est au­jourd’hui hyper connec­tée», com­mente Bé­né­dicte Brac de la Per­rière.

Vivre dans la peur

Dans le quar­tier mu­sul­man de Mandalay, la peur se fait sen­tir et per­sonne n’ose par­ler li­bre­ment. Sous le cou­vert de l’ano­ny­mat, les langues se dé­lient. «Wi­ra­thu nous a fait beau­coup de mal. Il est al­lé voir les per­sonnes les moins ins­truites pour les mon­ter contre nous, pour leur dire qu’elles de­vaient nous haïr », dit l’un. L’autre ajoute : « Il fait cou­rir des ru­meurs, en di­sant que nous avions des armes, que nous étions des ter­ro­ristes et les gens ont peur de nous car ils le croient. » En 2014, Mandalay a été pla­cé sous couvre-feu après l’at­taque d’un com­merce mu­sul­man dont le pro­prié­taire était ac­cu­sé de viol. Plus tôt en 2013, les au­to­ri­tés ont re­cen­sé des di­zaines de morts après des vio­lences entre les deux com­mu­nau­tés dans la ville de Meik­ti­la, à une cen­taine de ki­lo­mètres de Mandalay.

« J’ai peur pour mes en­fants et mes pe­tits-en­fants, je vou­drais juste qu’ils vivent en sé­cu­ri­té. Nous ne sommes pas en sé­cu­ri­té au­jourd’hui. Il y a eu des meurtres, des en­lè­ve­ments, on nous em­pêche de prier li­bre­ment ou d’or­ga­ni­ser des cé­lé­bra­tions dans les mos­quées. Il y a trois ans, lors de la fête de l’aïd, ils sont ve­nus en­le­ver l’un de nos lea­ders. Ils nous ter­ro­risent, com­mente un vieil ha­bi­tué de l’une des nom­breuses mos­quées de Mandalay. Ils ont même pillé des tombes. Même quand on meurt, ils ne nous laissent pas tran­quilles. »

Face à la mul­ti­pli­ca­tion des dis­cours de haine, la haute assemblée boud­dhiste de Bir­ma­nie a dé­ci­dé de dis­soudre Ma Ba Tha en mai der­nier. Mais, cinq jours plus tard, les res­pon­sables ont réuni leurs par­ti­sans et ont an­non­cé qu’ils chan­geaient le nom de leur or­ga­ni­sa­tion de­ve­nant la Fon­da­tion phi­lan­thro­pique Boud­dha Dham­ma. Rien ne semble em­pê­cher la haine de se dé­ve­lop­per dans une Bir­ma­nie qui re­fuse tou­jours de re­con­naître le net­toyage eth­nique qu’elle in­flige aux Ro­hin­gya de­puis de nom­breuses se­maines. À Mandalay, la com­mu­nau­té mu­sul­mane re­doute que la crise ne s’étende jusque dans leurs contrées...

« Wi­ra­thu nous a fait beau­coup de mal. Il est al­lé voir les per­sonnes les moins ins­truites pour les mon­ter contre nous, pour leur dire qu’elles de­vaient nous haïr. » — Un ré­si­dant mu­sul­man de Mandalay

PHO­TOS ROMEO GACAD, AR­CHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

À gauche, le moine ex­tré­miste Ashin Wi­ra­thu, lea­der du mou­ve­ment Ma Ba Tha « pour la pro­tec­tion de la race et de la re­li­gion », qui cible sans mé­na­ge­ment la mi­no­ri­té mu­sul­mane ro­hin­gya du pays. À droite, de jeunes ap­pren­tis dans le mo­nas­tère de Wi­ra­thu à Mandalay.

PHO­TO KAMILA STE­PIEN, COL­LA­BO­RA­TION SPÉ­CIALE

À droite, le moine Pan­na Di­va, proche de Wi­ra­thu : « Je suis al­lé une fois là-bas [dans l’Ara­kan, ré­gion des Ro­hin­gya], j’avais l’im­pres­sion d’être dans un autre pays. Il y a des mu­sul­mans par­tout », dé­plore-t-il.

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