L’idio­tie au pou­voir

La Presse - - DEBATS - ALAIN DUBUC COL­LA­BO­RA­TION SPÉ­CIALE adu­buc@la­presse.ca

On est à court de mots pour dé­crire Do­nald Trump. Mais de tous les qua­li­fi­ca­tifs peu élo­gieux aux­quels on peut pen­ser, j’ai une pré­fé­rence. On peut dire, sans se trom­per, que le pré­sident amé­ri­cain est un idiot.

Ce que l’on a vu de lui, tant dans sa car­rière mé­dia­tique que dans sa car­rière po­li­tique, colle as­sez bien à la dé­fi­ni­tion du Pe­tit La­rousse : « Dé­pour­vu d’in­tel­li­gence, de bon sens. »

J’au­rais pu uti­li­ser le terme plus sobre et moins pé­jo­ra­tif d’in­in­tel­li­gent. Mais il y a plus qu’une simple ab­sence d’in­tel­li­gence dans les com­por­te­ments do­cu­men­tés du pré­sident amé­ri­cain : l’igno­rance des dos­siers, le re­fus de s’in­for­mer, la prise de dé­ci­sions im­pul­sive sur la foi de faits er­ro­nés, les rai­son­ne­ments in­co­hé­rents, la piètre maî­trise de dos­siers en prin­cipe à la por­tée d’un in­tel­lect moyen, sa faible ca­pa­ci­té de concen­tra­tion et son vo­ca­bu­laire li­mi­té.

Si j’en parle au­jourd’hui, ce n’est pas par dé­sir de me dé­fou­ler moi aus­si sur ce pré­sident si peu ai­mé de ce cô­té-ci de la fron­tière, mais parce que cette in­in­tel­li­gence a une si­gni­fi­ca­tion po­li­tique. Elle a contri­bué à la vic­toire de M. Trump, elle contri­bue tou­jours à la prise de dé­ci­sion à la Mai­son-Blanche. Ces ma­ni­fes­ta­tions d’idio­ties sont une don­née in­con­tour­nable dont il faut te­nir compte.

Je fe­rais une nuance. Il est pos­sible que M. Trump ne soit pas stu­pide. Dans la cam­pagne, il s’est dé­jà écrié, en ré­ac­tion aux at­taques sur ses ma­gouilles fis­cales, «I’m smart», ce qui se tra­dui­rait plu­tôt par «Je suis ma­lin». Et quand le se­cré­taire d’État, Rex Tiller­son, a trai­té le pré­sident de «mo­ron», dans une conver­sa­tion pri­vée – sans n’avoir ja­mais dé­men­ti la chose –, le pré­sident lui a lan­cé le dé­fi de pas­ser un test pour voir le­quel des deux au­rait le QI le plus éle­vé. S’il a un QI dé­cent, il a néan­moins réus­si, à le ca­cher soi­gneu­se­ment.

Il s’agit là d’un phé­no­mène so­cio­po­li­tique unique aux États-Unis. Nulle part ailleurs dans les so­cié­tés dé­mo­cra­tiques avan­cées un homme po­li­tique avec de telles ca­rences au­rait pu réus­sir à se faire élire.

Par­tout ailleurs, les ci­toyens re­cherchent chez leurs di­ri­geants des ap­ti­tudes in­tel­lec­tuelles et va­lo­risent des at­tri­buts comme l’in­tel­li­gence, la com­pé­tence, la sa­gesse ou le ju­ge­ment. C’est vrai au Royaume-Uni, en Al­le­magne, en France, où on aime les po­li­ti­ciens plus in­tel­lec­tuels. Même Ma­rine Le Pen joue sur le re­gistre du po­pu­lisme de droite d’une fa­çon struc­tu­rée et élo­quente. C’est éga­le­ment le cas au Ca­na­da et au Qué­bec où on a connu plu­sieurs po­li­ti­ciens brillants et où un po­li­ti­cien inepte ne pas­se­rait pas la rampe. Il y a eu une ex­cep­tion, Rob Ford, mais il sé­vis­sait seu­le­ment comme maire.

Aux États-Unis, ce­la semble comp­ter beau­coup moins. S’il y a eu des pré­si­dents vrai­ment hors norme, comme Ba­rack Oba­ma, d’autres étaient fran­che­ment li­mites, comme Ro­nald Rea­gan ou George W. Bush, quoique ceux-ci aient com­pen­sé leurs ca­rences en s’en­tou­rant bien. Mais cette fois-ci, on est al­lés en­core plus bas.

Ce­la tient au fait qu’une par­tie de l’élec­to­rat, dans un élan de re­jet du sys­tème et des élites, a choi­si un lea­der qui, à cer­tains égards, était à son image dans sa fa­çon d’ex­pri­mer du mé­pris pour le sa­voir, la science, les com­pé­tences. Pour ces élec­teurs, les ca­rences de M. Trump étaient des X.

Ce suc­cès s’ex­plique aus­si par les frac­tures so­ciales aux États-Unis qui, en plus des in­éga­li­tés entre Blancs et Noirs, ont créé des lais­sés pour compte de la mo­der­ni­té, le ter­reau fer­tile des cou­rants évan­gé­listes, du créa­tion­nisme, des com­plo­tistes, de pe­tits Blancs nos­tal­giques, des zones d’igno­rance et d’ar­rié­ra­tion comme on n’en connaît pas ailleurs en Oc­ci­dent.

Évi­dem­ment, ceux qui ont vo­té Trump ne pro­viennent pas tous de ces strates. Il y avait plein de rai­sons va­lides pour vou­loir ap­puyer le can­di­dat ré­pu­bli­cain, le mé­con­ten­te­ment à l’égard de l’ad­mi­nis­tra­tion pré­cé­dente, la mé­fiance à l’égard d’Hi­la­ry Clin­ton, la fi­dé­li­té au Parti ré­pu­bli­cain, la pré­fé­rence pour un can­di­dat plus conser­va­teur, la pers­pec­tive de baisses d’im­pôt. Mais ailleurs qu’aux États-Unis, ces rai­sons n’au­raient peut-être pas suf­fi à confier sciem­ment le pou­voir à un idiot.

Cette in­in­tel­li­gence, qui a été en quelque sorte un ou­til élec­to­ral utile, est de­ve­nue une ca­rac­té­ris­tique de la pré­si­dence, parce que la stra­té­gie po­li­tique de Do­nald Trump consiste à flat­ter et à confor­ter la pro­por­tion de son élec­to­rat qui lui est le plus fidèle, les 30 % d’ir­ré­duc­tibles, tan­dis qu’il dé­ploie peu d’ef­forts pour ra­tis­ser plus large et ral­lier les ré­pu­bli­cains mo­dé­rés.

Ré­sul­tat, il n’y a au­cun mé­ca­nisme chez M. Trump pour en­di­guer ses im­pul­sions, pour mettre un ver­nis de co­hé­rence sur ses pro­pos, pour s’en­tou­rer de gens com­pé­tents et les écou­ter. Il n’y a pas de mé­ca­nismes in­ternes pour in­tro­duire des élé­ments de rai­son ou de connais­sance dans la prise de dé­ci­sion. Bref, les contre­poids na­tu­rels ne jouent pas.

Plus Do­nald Trump est pri­maire, plus il marque des points au­près de son élec­to­rat d’in­con­di­tion­nels. C’est aus­si pour ce­la qu’on ne dé­cèle pas chez le pré­sident la courbe d’ap­pren­tis­sage sur la­quelle comp­taient les op­ti­mistes. Pour­quoi chan­ger, pour­quoi s’amé­lio­rer, si la re­cette donne les ré­sul­tats es­comp­tés ? Ce­la fait en sorte que l’ab­sence d’in­tel­li­gence dans les pro­ces­sus de dé­ci­sion est de­ve­nue un fac­teur in­con­tour­nable avec le­quel il faut com­po­ser.

Il n’y a au­cun mé­ca­nisme chez Do­nald Trump pour en­di­guer ses im­pul­sions, pour mettre un ver­nis de co­hé­rence sur ses pro­pos, pour s’en­tou­rer de gens com­pé­tents et les écou­ter.

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