Du mar­ché noir au mar­ché lé­gal

Pot­coin, Do­pe­coin, Can­na­bis­coin. En pleine ébul­li­tion, l’in­dus­trie lé­gale du can­na­bis croit voir dans la blockchain et les cryp­to­mon­naies la so­lu­tion à bien des pro­blèmes. Cer­taines pour­raient même plaire aux gou­ver­ne­ments.

La Presse - - LA PRESSE AFFAIRES - TRIS­TAN PÉLOQUIN

La scène, qui s’est dé­rou­lée de­vant la mi­nistre Lu­cie Char­le­bois au cours des au­diences pu­bliques du gou­ver­ne­ment sur l’en­ca­dre­ment du can­na­bis, avait quelque chose de co­mique. Mike Cohen, in­gé­nieur in­for­ma­tique chez Block­sense, est ve­nu pro­po­ser à la mi­nistre un sys­tème de ges­tion des stocks de can­na­bis ba­sé sur la blockchain.

« La tech­no­lo­gie vient du mar­ché noir, et il n’y a rien de plus ano­nyme que le bit­coin, a-t-il re­con­nu de­vant des di­zaines d’ex­perts en san­té pu­blique. « Mais avec la blockchain, on peut aus­si ajou­ter des pa­ra­mètres de tra­ça­bi­li­té qui four­ni­raient une vue glo­bale des tran­sac­tions au gou­ver­ne­ment», a-t-il en­suite pré­ci­sé, de­vant une mi­nistre qui ne com­pre­nait vi­si­ble­ment pas de quoi il re­tourne.

Tout est dans l’idée qu’on se fait d’une tran­sac­tion. «Avec la blockchain, tous les évé­ne­ments d’un échange peuvent être écrits dans la chaîne de blocs, que ce soit une vente, le simple dé­pla­ce­ment d’un plant d’un en­droit à l’autre ou sa des­truc­tion», ré­sume M. Cohen. «En créant une cryp­to­mon­naie qui se­rait uti­li­sée stric­te­ment dans les com­merces de can­na­bis, on s’as­sure que l’ar­gent reste uni­que­ment dans cet éco­sys­tème. On éli­mine le mar­ché noir», ajoute-t-il.

Tok­ken, la mon­naie qui surveille

Créée à Den­ver, au Co­lo­ra­do (le pre­mier État amé­ri­cain à avoir lé­ga­li­sé le can­na­bis ré­créa­tif), Tok­ken est une cryp­to­mon­naie qui se veut un «timbre nu­mé­rique» as­su­rant la sur­veillance de toutes les tran­sac­tions dans l’in­dus­trie de la ma­ri­jua­na, ex­plique son fon­da­teur, La­mine Zar­rad, an­cien em­ployé du Bu­reau du contrô­leur des de­vises amé­ri­caines.

«Pour chaque tran­sac­tion, on peut in­clure des cer­ti­fi­cats de vé­ri­fi­ca­tion d’an­té­cé­dents cri­mi­nels des ac­teurs, in­clure des in­for­ma­tions pro­ve­nant de la CIA ou même in­té­grer des al­go­rithmes qui sur­veillent les sites web tran­sac­tion­nels» pour trou­ver des ano­ma­lies, ex­plique M. Zar­rad.

Pa­ra­gon, l’éti­quette in­tel­li­gente

Créé par une pro­prié­taire de dis­pen­saire de can­na­bis mé­di­cal qui en avait marre de se faire vendre des mau­vais pro­duits par ses four­nis­seurs, le Pa­ra­gonCoin a été lan­cé le mois der­nier aux États-Unis pour per­mettre aux ache­teurs de ma­ri­jua­na de connaître les ré­sul­tats d’ana­lyse de la­bo­ra­toire des échan­tillons as­so­ciés au pro­duit ache­té.

«Avec un simple code QR [à poin­ter avec son té­lé­phone in­tel­li­gent], l’ache­teur sau­ra tout ce qui s’est pas­sé avec le plant, de la graine à la vente, in­cluant le taux de THC, la pré­sence de moi­sis­sures ou les types d’en­grais uti­li­sés», af­firme Jessica VerS­teeg, fon­da­trice de Pa­ra­gon, dont la pla­te­forme est ba­sée sur Ethe­reum.

Aux États-Unis, où la consom­ma­tion et la vente de can­na­bis de­meurent illé­gales aux yeux du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral – même dans les États qui les ont lé­ga­li­sées –, les banques re­fusent de prê­ter de l’ar­gent ou même d’ou­vrir des comptes ban­caires aux en­tre­prises im­pli­quées dans l’in­dus­trie.

« Je suis donc obli­gée de payer mes chauf­feurs, mes em­ployés et même mes avo­cats avec de l’ar­gent li­quide. Je dois par­fois payer avec des va­lises rem­plies de billets. Ça pose un im­mense pro­blème de sé­cu­ri­té », ex­plique Mme VerS­teeg.

Avec les cryp­to­mon­naies, les clients conti­nue­raient de payer en li­quide, mais les tran­sac­tions entre membres de l’in­dus­trie se fe­raient en cryp­to­mon­naies. Au Qué­bec et au Ca­na­da, ce pro­blème ne s’ap­plique pas, af­firme Sé­bas­tien St-Louis, fon­da­teur de The Hy­dro­po­the­ca­ry, seul pro­duc­teur au­to­ri­sé de can­na­bis mé­di­cal au Qué­bec. «Ici, au Ca­na­da, on ac­cepte Vi­sa et Mas­terCard», illustre-t-il.

Plu­sieurs des cryp­to­mon­naies de l’in­dus­trie du can­na­bis ne servent qu’à ef­fec­tuer des tran­sac­tions ano­nymes. Le Pot­coin, qui a été ap­puyé pu­bli­que­ment par l’ex-joueur de bas­ket­ball Den­nis Rod­man au cours d’un voyage contro­ver­sé en Co­rée du Nord, est ex­trê­me­ment vo­la­til. Ces mon­naies sont lan­cées lors d’ap­pels à l’in­ves­tis­se­ment qui échappent aux règles de la Se­cu­ri­ties and Ex­change Com­mis­sion, le gen­darme fi­nan­cier amé­ri­cain, qui in­cite les in­ves­tis­seurs à la plus grande pru­dence.

«Beau­coup des gens der­rière les en­tre­prises qui les lancent sont des ar­tistes de la fraude. C’est la nou­velle ar­naque à la mode. Ce sont des gé­nies de l’in­for­ma­tique qui les codent dans leur sous-sol, mais qui ne connaissent stric­te­ment rien à la fi­nance. Ces mon­naies ne passent pas le test de l’odo­rat», ré­sume Ir­win Stein, un avo­cat fis­ca­liste amé­ri­cain qui a été sol­li­ci­té à quelques oc­ca­sions pour écrire des ini­tial coin of­fe­rings, l’équi­valent des pre­miers ap­pels pu­blics à l’épargne dans l’uni­vers des cryp­to­mon­naies.

Se­lon Jo­na­than Ha­mel, fon­da­teur de Cat­ta­laxy, fi­liale de Ray­mond Cha­bot Grant Thorn­ton spé­cia­li­sée dans la blockchain, «99% des ini­tial coin of­fe­rings ne valent rien, et beau­coup sont frau­du­leux. N’em­pêche, la tech­no­lo­gie qui se trouve der­rière est per­ti­nente».

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