DER­RIÈRE LE BIT­COIN, UNE TECH­NO­LO­GIE PER­TUR­BA­TRICE

La Presse - - CAHIER A - UN DOS­SIER DE TRIS­TAN PÉLOQUIN ET RI­CHARD DU­FOUR, PHOTOMONTAGE LA PRESSE

Elle in­té­resse à la fois les re­ven­deurs de drogue, les ca­bi­nets comp­tables et la Banque du Ca­na­da. Qu’est-ce donc que la blockchain, la tech­no­lo­gie sous le ca­pot du bit­coin, cryp­to­mon­naie qui fraie son che­min dans les plus hautes sphères de l’éco­no­mie et dont la simple évo­ca­tion fait ex­plo­ser la va­leur de titres en Bourse ?

La Banque du Ca­na­da la qua­li­fie de «tech­no­lo­gie qui a le po­ten­tiel de rem­pla­cer des sys­tèmes tran­sac­tion­nels en­tiers, in­cluant les sys­tèmes de paie­ment de base ».

Le ca­bi­net d’ex­perts-comp­tables PwC croit qu’elle peut «po­ten­tiel­le­ment dé­sta­bi­li­ser une grande va­rié­té de pro­ces­sus d’af­faires ».

La Banque Royale, qui s’y in­té­resse de près, s’en sert de fa­çon ex­pé­ri­men­tale pour fa­ci­li­ter les paie­ments entre ses éta­blis­se­ments amé­ri­cains et ca­na­diens.

Qu’est-ce donc que la blockchain, cette tech­no­lo­gie qui sus­cite la cu­rio­si­té des géants de la fi­nance ?

In­trin­sè­que­ment liée à la mon­naie vir­tuelle bit­coin (dont la ca­pi­ta­li­sa­tion a at­teint cette se­maine les 180 mil­liards US!), la blockchain est le mé­ca­nisme in­for­ma­tique par le­quel toutes les tran­sac­tions en bit­coins dans le monde sont en­re­gis­trées et va­li­dées entre l’en­semble des uti­li­sa­teurs de la cryp­to­mon­naie.

Pour ré­su­mer gros­siè­re­ment, le pro­to­cole in­for­ma­tique du bit­coin pré­voit que chaque tran­sac­tion faite entre deux uti­li­sa­teurs est dif­fu­sée à un ré­seau de mil­liers d’or­di­na­teurs – ap­pe­lés des nodes – qui placent cette tran­sac­tion dans une file d’at­tente vir­tuelle en at­ten­dant qu’elle soit va­li­dée. Quand la tran­sac­tion est confir­mée, elle est com­bi­née à des mil­liers d’autres tran­sac­tions ré­centes dans un «bloc» de don­nées conte­nant les dé­tails des échanges. Les blocs de tran­sac­tions sont ajou­tés les uns à la suite des autres – d’où la fa­meuse blockchain, ou chaîne de blocs – dans un ré­per­toire pu­blic re­la­tant l’his­to­rique com­plet de toutes les tran­sac­tions va­li­dées de­puis la créa­tion du bit­coin.

On parle d’un «grand livre comp­table dis­tri­bué » (dis­tri­bu­ted open led­ger, en an­glais), et c’est pré­ci­sé­ment cette tech­no­lo­gie qui sus­cite l’in­té­rêt du monde de la fi­nance.

«L’im­mense avan­tage de la blockchain, c’est son im­mu­ta­bi­li­té. C’est ma­thé­ma­ti­que­ment im­pos­sible de le contre­faire. Dans une chaîne d’ap­pro­vi­sion­ne­ment, c’est une source de vé­ri­té. C’est très utile pour suivre un ac­tif du dé­but à la fin d’un pro­ces­sus tran­sac­tion­nel», ré­sume Jo­na­than Ha­mel, co­fon­da­teur de Cat­ta­laxy, une fi­liale du ca­bi­net d’ex­perts­comp­tables Ray­mond Cha­bot Grant Thorn­ton consa­crée ex­clu­si­ve­ment à la tech­no­lo­gie de la blockchain et ses ap­pli­ca­tions.

En éli­mi­nant ain­si la né­ces­si­té de «va­li­der» les tran­sac­tions, le blockchain éli­mine l’obli­ga­tion d’im­pli­quer un tiers – comme une banque ou un no­taire – pour as­su­rer la vé­ra­ci­té de l’échange.

Mais les choses vont en­core plus loin. De­puis le lan­ce­ment du bit­coin en 2009, des di­zaines d’autres cryp­to­mon­naies ont été créées, sui­vant es­sen­tiel­le­ment les mêmes prin­cipes in­for­ma­tiques et ma­thé­ma­tiques.

L’une d’elles, ap­pe­lée Ethe­reum, per­met de faire des tran­sac­tions plus éla­bo­rées, in­té­grant di­rec­te­ment dans la blockchain des «contrats in­tel­li­gents», dont les pa­ra­mètres s’exé­cutent au­to­ma­ti­que­ment en fonc­tion de cri­tères dé­fi­nis à l’avance. On peut y ins­crire à peu près n’im­porte quelle in­for­ma­tion, pour un coût dé­ri­soire re­pré­sen­tant seu­le­ment quelques cents par tran­sac­tion.

En juin der­nier, l’État du De­la­ware, où sont in­cor­po­rées plus de la moi­tié des en­tre­prises du S&P 500, a of­fi­ciel­le­ment re­con­nu que la créa­tion et la te­nue de livre di­rec­te­ment dans la blockchain ont va­leur lé­gale sur son ter­ri­toire. «Ces mo­di­fi­ca­tions lé­gis­la­tives pour­raient éven­tuel­le­ment «faire en sorte que le cycle com­plet d’une ac­tion – à sa­voir l’émis­sion, la garde, la né­go­cia­tion, la com­mu­ni­ca­tion avec les ac­tion­naires et le ra­chat – soit mis en oeuvre au moyen de la chaîne de blocs», écri­vait le ca­bi­net Nor­ton Rose Ful­bright dans une ana­lyse pu­bliée en sep­tembre der­nier.

La Banque du Ca­na­da et son pro­jet Jas­per

De­puis 2016, la Banque du Ca­na­da met aus­si à l’épreuve l’ef­fi­ca­ci­té de la blockchain dans le cadre d’une étude de fai­sa­bi­li­té ap­pe­lée pro­jet Jas­per, réa­li­sé en col­la­bo­ra­tion avec 5 grandes banques ca­na­diennes et un con­sor­tium de 22 banques in­ter­na­tio­nales. La banque cen­trale s’est ser­vie d’une ver­sion mo­di­fiée d’Ethe­reum pour si­mu­ler d’im­menses tran­sac­tions in­ter­ban­caires re­pré­sen­tant plu­sieurs di­zaines de mil­liards de dol­lars.

L’étude a conclu que le grand livre ou­vert par­ta­gé «pour­rait ne pas pro­cu­rer, dans l’en­semble, d’avan­tage net par rap­port aux sys­tèmes cen­tra­li­sés en place», no­tam­ment parce que les tran­sac­tions peuvent être vues de tous.

L’or­ga­nisme vient néan­moins d’an­non­cer, à la mi-oc­tobre, le lan­ce­ment de la phase III du pro­jet Jas­per, qui crée­ra une «pla­te­forme de paie­ments et de va­leurs mo­bi­lières» ex­pé­ri­men­tale uti­li­sant la blockchain à la Bourse de To­ron­to et au sein de ses fi­liales.

Les in­dus­tries du prêt hy­po­thé­caire, de la ré­as­su­rance et des ser­vices fi­nan­ciers peuvent aus­si voir un in­té­rêt im­por­tant dans la blockchain, puis­qu’il per­met de fa­ci­le­ment confir­mer l’iden­ti­té d’un par­ti­ci­pant grâce à des clés uniques de chif­fre­ment, tout en as­su­rant son ano­ny­mat.

Lutte contre la cor­rup­tion

La firme De­loitte y voit même une tech­no­lo­gie per­met­tant de «lut­ter contre la cor­rup­tion»: «L’im­mua­bi­li­té de la blockchain rend qua­si im­pos­sible tout chan­ge­ment a pos­te­rio­ri, ce qui ac­croît la confiance en l’in­té­gri­té des don­nées tout en ré­dui­sant les pos­si­bi­li­tés de fraude», écrit le ca­bi­net de ser­vice-conseils en au­dit et as­su­rances dans une note pu­bliée en 2016.

Bien sûr, en pro­pul­sant le bit­coin et des di­zaines d’autres cryp­to­mon­naies obs­cures lar­ge­ment uti­li­sées par les re­ven­deurs de drogue et autres com­mer­çants louches du dark web ,la blockchain a aus­si très mau­vaise presse.

Mais se­lon Je­re­my Clark, pro­fes­seur ad­joint au Con­cor­dia Ins­ti­tute for In­for­ma­tion Sys­tems En­gi­nee­ring, « les gou­ver­ne­ments et ins­ti­tu­tions fi­nan­cières ont dé­ve­lop­pé une ex­per­tise qui leur per­met d’ap­pré­cier à sa juste va­leur la blockchain. Ils com­prennent bien son po­ten­tiel. Ils savent, en dé­pit de tout ce qui est dit au su­jet du bit­coin, que c’est quelque chose de sé­rieux».

«La blockchain est là pour de bon. La tech­no­lo­gie tient grâce un ré­seau dé­cen­tra­li­sé de nerds ins­tal­lés par­tout dans le monde. Ce n’est pas une chose qu’on peut ef­fa­cer fa­ci­le­ment», croit M. Clark.

« L’im­mense avan­tage de la blockchain, c’est son im­mu­ta­bi­li­té. C’est ma­thé­ma­ti­que­ment im­pos­sible de la contre­faire. » — Jo­na­than Ha­mel, co­fon­da­teur de Cat­ta­laxy, fi­liale du ca­bi­net d’ex­perts-comp­tables Ray­mond Cha­bot Grant Thorn­ton

PHOTOMONTAGE LA PRESSE

PHO­TO ÉTIENNE RANGER, AR­CHIVES LE DROIT

De­puis 2016, la Banque du Ca­na­da met à l’épreuve l’ef­fi­ca­ci­té de la blockchain dans le cadre d’une étude de fai­sa­bi­li­té ap­pe­lée pro­jet Jas­per, réa­li­sé en col­la­bo­ra­tion avec 5 grandes banques ca­na­diennes et un con­sor­tium de 22 banques in­ter­na­tio­nales.

TRIS­TAN PÉLOQUIN

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