Vivre au-des­sus de ses moyens

La Revue - - ACTUALITÉS - Avec Mi­chel Pi­card. re­dac­tion.ou­taouais@tc.tc

Jan­vier = gri­saille. Jan­vier = ré­cep­tion des comptes à payer. Jan­vier = un autre voyage dans le sud, mal­gré tout. Pour ou­blier nos dettes ?

Sa­viez-vous que les moins de 40 ans au Ca­na­da ont en moyenne sept cartes de cré­dit dans leur por­te­feuille ? Que 20% de ces cartes sont rem­plies à ca­pa­ci­té ? Que 40% des marges de cré­dit des consom­ma­teurs ex­plosent ?

46 000 par­ti­cu­liers et en­tre­prises ont dé­cla­ré faillite au Qué­bec, l’an der­nier. C’est plus du tiers du to­tal ca­na­dien. Hy­po­thèques trop éle­vées, paie­ment pour au­to­mo­biles, sur­con­som­ma­tion de biens, mau­vaise gestion, en sont res­pon­sables.

Comment vou­lez- vous équi­li­brer votre bud­get, quand vous ga­gnez 1 dol­lar, et que vous con­ti­nuez à en dé­pen­ser 1 dol­lar 70 ? Faut dire que les gou­ver­ne­ments sont mal pla­cés pour nous faire la mo­rale. Au rythme où vont les choses, on at­tein­dra le dé­fi­cit zé­ro en 2050 ! Et il res­te­ra toute la dette à payer ! Des mil­liards de dol­lars. Bel hé­ri­tage pour nos pe­tits-en­fants.

Je vous ra­conte une his­toire vraie. Je n’ai chan­gé que les pré­noms.

RENCONTRE COUP DE COEUR

Sté­pha­nie et Jo­na­than se sont ren­con­trés à leur der­nière an­née d’uni­ver­si­té. Par pur ha­sard, ils étaient as­sis, l’un à cô­té de l’autre, dans un stade de foot­ball. En ce dé­but de ses­sion, en ce sa­me­di d’oc­tobre fris­quet, Sté­pha­nie était ve­nue en­cou­ra­ger le ‘chum’ de sa soeur qui jouait pour l’équipe de son uni­ver­si­té.

Jo­na­than, lui, au­rait bien ai­mé faire par­tie de cette équipe. Il en au­rait été le quart-ar­rière. Être le lea­der d’un groupe, c’était dans ses gènes. Mal­heu­reu­se­ment, il avait été re­tran­ché au camp d’en­traî­ne­ment. Pas as­sez cos­taud. Pas as­sez ra­pide. La loi du sport est im­pla­cable. Il n’y a au­cun passe-droit. Les en­traî­neurs choi­sissent les meilleurs joueurs. Au­jourd’hui, Sébastien se re­trou­vait dans les es­trades. Il de­vait se conten­ter d’ap­plau­dir de loin quelques col­lègues de fa­cul­té. Mais il se re­pren­drait dans la ‘vraie’ vie. Il les dou­ble­rait tous. En réus­sites. En re­ve­nus. En pres­tige.

Sté­pha­nie étu­diait en ad­mi­nis­tra­tion des af­faires. Au prin­temps, di­plôme en poche, elle de­vien­drait pla­ni­fi­ca­trice fi­nan­cière. Elle se mon­te­rait ra­pi­de­ment une clien­tèle de re­trai­tés bien nan­tis. Meilleure de sa classe, dé­jà ré­seau­tée grâce aux re­la­tions pri­vi­lé­giées de ses pa­rents, jo­lie blonde avec du cha­risme, elle ne rê­vait qu’à une chose. Trou­ver un gars à la hau­teur de ses am­bi­tions. Elle fon­de­rait une fa­mille, bien sûr, pour faire plai­sir à grand-maman. Elle vi­vrait à fond. Elle fe­rait de l’ar­gent. Elle consom­me­rait ce qu’il y a de plus ‘in’. Elle au­rait des amis ‘hot’. Im­pos­sible d’échouer, se di­sait-elle.

Jo­na­than, lui, de­vien­drait phar­ma­cien, dans quelques mois. Il n’avait au­cun pro­blème à s’ima­gi­ner trier sur un comp­toir une masse de pi­lules, ex­pli­quer les ver­tus des médicaments pres­crits. Il tra­vaille­rait six jours par se­maine, douze heures par jour. Il avait en­tre­pris ses études dans ce do­maine, parce que c’était valorisant, mais sur­tout très payant.

En­tre­pre­neur dans l’âme, il au­rait sa propre phar­ma­cie. Elle se­rait si­tuée à proxi­mi­té de l’hô­pi­tal et des cli­niques mé­di­cales, à un coin de rue des bu­reaux de médecins, et des ré­si­dences pour per­sonnes âgées. Il en­ten­dait le son des caisses en­re­gis­treuses.

Sté­pha­nie avait rom­pu pen­dant l’été avec son p’tit ami des der­nières an­nées. Ce n’était pas un mau­vais gars. Phy­sique cor­rect. Gen­til. Un brin bo­hème avec un bon sens de l’hu­mour. Mais à me­sure que les mois pas­saient, Sté­pha­nie réa­li­sait qu’il y avait un manque d’af­fi­ni­tés entre eux. Ho­raire in­com­pa­tible. Pro­jets de vie flous, à la pe­tite se­maine. Et sur­tout cette ab­sence d’am­bi­tion pour jouir de la vie. Elle l’avait donc lais­sé.

De son cô­té, Jo­na­than avait bu­ti­né d’une ‘conquête’ à l’autre, de­puis ses an­nées de CÉGEP. Sa vie en­tière était tra­cée, pour les trente pro­chaines an­nées. Il épou­se­rait une jo­lie femme in­tel­li­gente. Très am­bi­tieuse, comme lui. Le couple au­rait deux en­fants. Un gars, une fille, dans cet ordre. Ils se­raient beaux, en san­té, sur­doués. Jo­na­than achè­te­rait une grosse maison, un cha­let au bord d’un lac, un ba­teau. Il pos­sè­de­rait une cave à vin, rem­plie de grands crûs. Il condui­rait une voi­ture sport, et un SUV pour al­ler faire du ski en fa­mille. Chaque été, il fe­rait des voyages exo­tiques, au Ke­nya, en Is­lande, au Viet­nam, en Aus­tra­lie.

Au­cune fille cour­ti­sée jus­qu’à main­te­nant n’avait ré­pon­du à ses at­tentes. À la mi-temps du match, Sté­pha­nie et Jo­na­than ont croi­sé leur re­gard. L’étin­celle de la réus­site a mis le feu à une longue conver­sa­tion en­flam­mée. Ils ont d’abord par­lé de leurs cours, puis de leurs rêves, de leurs pro­jets.

À la fin du match, ils étaient tom­bés en amour, unis par une même am­bi­tion. Pro­fi­ter de la vie. Tout pos­sé­der, sans at­tendre.

L’AMOUR, L’AM­BI­TION, DÉ­CLI­NÉ EN $$$

DIX ANS PLUS TARD

Sté­pha­nie et Jo­na­than sont en ins­tance de di­vorce. Les dettes ac­cu­mu­lées les ont me­nés à la faillite. Elles ont tué leur re­la­tion. Ils au­ront tout eu, et tout per­du. Leurs en­fants sont désem­pa­rés.

Au­jourd’hui, Sté­pha­nie et Jo­na­than réa­lisent que le bon­heur quo­ti­dien n’a rien à voir avec le nombre de biens ac­cu­mu­lés.

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