Par­ler de­mande du cou­rage

La Revue - - ACTUALITÉS - PAS­CAL LA­PLANTE pas­cal.la­plante@tc.tc

Ro­bert* a été abu­sé sexuel­le­ment alors qu’il était en­fant. Une vic­time comme beau­coup d’autres qui a vé­cu le tout dans le si­lence. À 64 ans, après plu­sieurs dé­marches, il en parle et se sent mieux.

Ro­bert est un nom fic­tif. Mais le pro­blème est bel et bien réel. Et d’en­trée de jeu, l’homme tient à mettre au point qu’il n’ac­corde pas cette en­tre­vue à La Re­vue pour ré­gler des comptes. Il sou­haite sur­tout par­ler de son che­mi­ne­ment afin d’in­ci­ter d’autres hommes à par­ler s’ils ont su­bi des agres­sions.

«Le mo­tif est simple: c’est d’ai­der l’or­ga­ni­sa­tion et la so­cié­té comme tel. Ai­der les gens qui souffrent et qui ont sou­vent au­cun ou peu de moyens pour les ai­der, pour re­ce­voir du sup­port et de se li­bé­rer des souf­frances.»

Ro­bert a été abu­sé par une per­sonne en au­to­ri­té alors qu’il était jeune. Il a été for­cé de mas­tur­ber cet homme.

Ce der­nier a ten­té de par­ler. Mais on est en 1967. Per­sonne ne l’a cru. Ni sa mère, ni son père, pas plus que son frère et sa soeur. En fait, sa mère lui a dit de tout ou­blier, de se taire.

«Quand tu souffres, tu vas voir qui en pre­mier? La per­sonne qui t’as don­né nais­sance. Moi quand j’ai souf­fert, et que je re­garde ça au­jourd’hui: c’était la der­nière per­sonne à al­ler voir. La pre­mière per­sonne qui de­vrait te sup­por­ter, t’en­cou­ra­ger et t’écou­ter, c’est ta mère.»

Il a dé­ci­dé d’obéir. De ne rien dire. Les an­nées passent, mais Ro­bert est in­ca­pable de ren­trer en re­la­tion sur le long terme. Dans la tren­taine, il est en­tré dans une grande dé­pres­sion. Mu­si­cien, il se blesse et se­ra dans une pé­riode trouble pen­dant deux an­nées. Il se trouve du tra­vail… à l’en­droit- même où il a été abu­sé.

« Là, l’abu­seur rô­dait alen­tour et moi je n’étais pas ca­pable de dire à mon em­ployeur: le gars qui tra­vaille ici m’abu­sait. Je ne vou­lais pas mettre son em­ploi à risque. Pour gar­der ma job, je me suis dit: je vais me taire.»

Ça a été long­temps la si­tua­tion pour Ro­bert, qui était ren­du à ré­pé­ter les mêmes mots que sa mère lui ré­pé­tait: « C’était : étouffe, ferme ta gueule, et ne dit pas un tab… de mot. L’abus sexuel amène à un dé­ve­lop­pe­ment mal­sain neu­ro­lo­gi­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment. T’es pas ca­pable de t’af­fir­mer parce que tu t’es fait étouf­fer.»

Après des an­nées de thé­ra­pie, Ro­bert se sent da­van­tage li­bé­ré: « Je peux dire au­jourd’hui que je suis heu­reux. Et li­bé­ré. Ça a chan­gé ma vie.»

C’est jus­te­ment en ren­con­trant sa thé­ra­peute que Ro­bert a pu en­tre­prendre un che­mi­ne­ment: «L’agres­sion sexuelle a ça comme ef­fet que tu ap­prends à ne pas te sen­tir. Ça m’avait mar­qué quand ma thé­ra­peute m’avait po­sé la ques­tion, parce que je n’étais pas ca­pable d’y ré­pondre.»

UNE CONFRON­TA­TION IN­USI­TÉE

Des an­nées ont pas­sées, et c’est par ha­sard que Ro­bert a confron­té son abu­seur. Dans cer­tains cas, les gens passent à une confron­ta­tion, mais l’homme n’était pas pré­pa­ré. Ce­pen­dant, il a ex­plo­sé.

« L’abus a fait en sorte que l’on n’est pas ca­pable de s’af­fir­mer. Sur­tout que je le croyais mort. Mais je l’ai confron­té, je l’ai re­con­nu et je l’ai iden­ti­fié. J’ai même en­re­gis­tré ses aveux et il m’a de­man­dé par­don trois fois.»

Mais une fois fait, il faut être pru­dent. Le pro­fes­seur Jean-Mar­tin Des­lau­riers, qui par­ti­cipe au pro­jet du CIASF, rap­pelle que cette ren­contre se pré­pare, elle doit être en­tre­prise en com­pa­gnie du thé­ra­peute pour s’as­su­rer que la per­sonne ne soit pas plus «ma­ga­née» après, no­tam­ment si la per­sonne ac­cu­sée nie le tout.

«Au­jourd’hui, je suis fier de moi parce que c’est un com­bat que je ne pen­sais ja­mais à avoir à li­vrer. Ça a été re­te­nu à l’in­té­rieur toute ma vie, j’ai eu des pro­blèmes d’in­tes­tin, d’es­to­mac. Le mal que l’on a est pro­fond, il vient de loin. »

*Ro­bert est un nom fic­tif afin de pro­té­ger l’iden­ti­té de la per­sonne. Preuve que le su­jet est en­core ta­bou, en 2017.

« Au­jourd’hui, je suis fier de moi parce que c’est un com­bat que je ne pen­sais ja­mais à avoir à li­vrer.»

-Ro­bert*, vic­time d’abus sexuels

Le groupe Mo­men­tum dé­bute le 18 sep­tembre. In­fo: ciasf.org

(Pho­to: De­po­sit)

Ro­bert ra­conte avoir été abu­sé alors qu’il était jeune, mais que per­sonne n’a vou­lu le croire dans son en­tou­rage.

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