Ir­ma, le cli­mat et Ruth

LE MONDE SE­LON GOUDREAULT

La Tribune - - LA UNE - DA­VID GOUDREAULT COLLABORATION SPÉ­CIALE da­vid.goudreault@la­tri­bune.qc.ca

Les États-Uniens ne sont pas des im­bé­ciles. Hum, lais­sez-moi pré­ci­ser ma pen­sée : la plu­part des États-Uniens ne sont pas des im­bé­ciles. Bien sûr, il y a Do­nald. Et les joyeux red­necks qui tirent au fu­sil d’as­saut sur une tor­nade. Et tous les connards qui pro­fitent des ca­tas­trophes pour piller les com­merces et les mai­sons. Et ceux qui s’acharnent à res­ter sur place pour vivre une « ex­pé­rience ». On au­ra beau jeu de se foutre de la gueule de ces cas par­ti­cu­liers, la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion se mo­bi­lise. Les ca­tas­trophes na­tu­relles fa­vo­risent la so­li­da­ri­té. À la vi­tesse in­quié­tante où on fra­casse les re­cords, la so­li­da­ri­té se­ra de mise. Ici et là-bas. est un ou­ra­gan ex­cep­tion­nel, mais l’ex­cep­tion pour­rait de­ve­nir la règle.

Ma grand-ma­man Ruth, paix à son âme, était Flo­ri­dienne d’adop­tion. Chaque au­tomne, elle pre­nait sa voi­ture pour re­joindre le so­leil. Même en ca­chette, quand on sous-en­ten­dait qu’elle se fai­sait trop vieille pour conduire. À quatre-vingt-trois ans, elle par­tait en­core de nuit et nous pré­ve­nait une fois ren­due dans le sud. Je sais, ma grand-mère était drô­le­ment

co­ol. À mes yeux, Ruth était une femme de ter­rain do­tée d’une ex­per­tise mé­téo­ro­lo­gique in­éga­lable et le fruit de ses dé­cen­nies d’ob­ser­va­tion lui dic­tait ce constat sans ap­pel : « En Flo­ride, il fait tou­jours beau! » Well…

Les temps changent et le cli­mat aus­si. Au Qué­bec comme ailleurs, sur­tout ailleurs pour l’ins­tant. Mais re­gar­der brû­ler la mai­son du voi­sin en se di­sant que le vent (ou Dieu) se­ra de notre bord m’ap­pa­raît plu­tôt pué­ril. On va en prendre plein la gueule à notre tour et notre tour risque d’ar­ri­ver plus tôt que tard. Le Groupe d’ex­perts in­ter­gou­ver­ne­men­tal sur l’évo­lu­tion du cli­mat (GIEC) est for­mel : avec le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique ap­pré­hen­dé, il y au­ra de plus en plus de pré­ci­pi­ta­tions, d’ou­ra­gans et de phé­no­mènes mé­téo­ro­lo­giques ex­trêmes. Suite lo­gique : plus de ter­ri­toires dé­vas­tés pour da­van­tage de morts (es­ti­més ac­tuel­le­ment à 300 000 par an­née, se­lon Green­peace) et des mil­lions de ré­fu­giés cli­ma­tiques. Si on ne change rien.

Je vous ras­sure tout de suite, tout va chan­ger; la dé­fo­res­ta­tion s’ac­cé­lère, les mo­no­cul­tures se gé­né­ra­lisent, la dé­ser­ti­fi­ca­tion prend de l’élan, l’aci­di­fi­ca­tion des océans pour­rait être ir­ré­ver­sible et le conti­nent de plas­tique at­teint main­te­nant sept mil­lions de tonnes. Vous en vou­lez en­core? On com­bine tou­jours plus de pé­trole et de gaz aux éma­na­tions de l’éle­vage in­dus­triel in­ten­sif pour ac­croître l’ef­fet de serre et li­bé­rer le mé­thane du per­gé­li­sol. Mé­thane qui dope l’ef­fet de serre et le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique dans une ara­besque digne du plus pré­vi­sible cercle vi­cieux, vous l’au­rez de­vi­né.

Grand-ma­man Ruth ne vi­si­te­rait pas la Flo­ride cette an­née. Pre­miè­re­ment, elle est dé­cé­dée, ce qui li­mite consi­dé­ra­ble­ment la pos­si­bi­li­té de voya­ger. Sur­tout, c’était une femme in­tel­li­gente et pru­dente. Ce sont des qua­li­tés qui se font rares, même chez nous.

Face à l’ex­plo­sion des ventes de VUS au Qué­bec (11,7 % d’aug­men­ta­tion cette an­née), les faibles in­ci­ta­tifs à l’achat de voi­tures élec­triques, l’en­fouis­se­ment de ma­tières ré­cu­pé­rables, la sur­charge de pes­ti­cides dé­ver­sés dans nos champs et cours d’eau, entre autres choses, on reste per­plexe. Sans comp­ter le dis­cours schi­zoïde des po­li­ti­ciens qui se disent verts, mais fa­vo­risent le pas­sage d’oléo­ducs, le fo­rage tous azi­muts et la crois­sance éco­no­mique à tout prix. Ça donne en­vie de s’en­fon­cer la tête dans le cul et de­ve­nir cli­ma­tos­cep­tique, non?

Non! Même si les grands pol­lueurs sont des en­tre­prises pri­vées (pri­va­ti­sant les pro­fits, ex­ter­na­li­sant les coûts so­ciaux et en­vi­ron­ne­men­taux) et que la vo­lon­té po­li­tique in­ter­na­tio­nale se mo­bi­lise mol­le­ment, chaque in­di­vi­du doit ten­ter de faire une dif­fé­rence. Au cas où. Tous les moyens sont bons : ré­cu­pé­ra­tion, réuti­li­sa­tion, boy­cot­tage, achat lo­cal, vé­gé­ta­risme, co­voi­tu­rage, sim­pli­ci­té vo­lon­taire, etc. Mul­ti­plions les ac­tions, même si on y croit de moins en moins, par pur es­prit de ré­sis­tance, pour af­fir­mer que nous ne dé­trui­sons pas tous notre ha­bi­tat avec le même en­thou­siasme.

Vous sa­vez ce qui sou­lage mes an­goisses, à part ché­rir le sou­ve­nir des oranges de contre­bande pas­sées aux douanes par grand­ma­man Ruth? L’as­tro­no­mie. Je me soigne à l’Hu­bert Reeves, bien plus ef­fi­cace que le mil­le­per­tuis. Quand l’an­thro­po­cen­trisme de l’hu­ma­ni­té et l’égo­cen­trisme des in­di­vi­dus de­viennent in­sup­por­tables, je me plonge dans un livre d’as­tro­phy­sique. Les connais­sances sur le cos­mos sont apai­santes, thé­ra­peu­tiques. Il y a cent mil­liards d’étoiles dans notre ga­laxie et plus de cent mil­liards de ga­laxies dans l’uni­vers connu. 4800 étoiles y naissent chaque se­conde pour au­tant de pos­si­bi­li­té de sys­tèmes pla­né­taires. À l’échelle cos­mique, l’hu­main est in­si­gni­fiant. À l’échelle ter­restre aus­si, de plus en plus.

On est ca­pable d’ima­gi­ner la fin du monde, mais on est in­ca­pable de conce­voir la vie en-de­hors du mo­dèle ca­pi­ta­liste. — Fred Pel­le­rin

GOUDREAULT — PHO­TO COLLABORATION SPÉ­CIALE, DA­VID

Ir­ma est un ou­ra­gan ex­cep­tion­nel, mais l’ex­cep­tion pour­rait de­ve­nir la règle.

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