Lu­mières d’un song­wri­ter fran­co­phile

La Tribune - - ARTS - YVES BERGERAS Le Droit

OT­TA­WA — Bruce Cock­burn, 72 ans, rompt avec sept ans de si­lence — sur disque, du moins, puis­qu’il a pu­blié ses mé­moires en 2014, sous le titre Ru­mours of

Glo­ry — en fai­sant pa­raître son 33e bé­bé, Bone on Bone.

S’en­sui­vra une im­po­sante tour­née de quelques soixante dates qui le fe­ra tra­ver­ser Sherbrooke le 21 sep­tembre (sa pres­ta­tion est pré­vue au Théâtre Gra­na­da, avec Ter­ra Light­foot en guise d’in­vi­tée spé­ciale).

Et c’est le 23, à To­ron­to, que son sta­tut de song­wri­ter se­ra of­fi­ciel­le­ment gra­vé dans le marbre, alors qu’il en­tre­ra au Pan­théon des au­teurs et com­po­si­teurs (song­wri­ters) ca­na­diens, lui dont le nom est dé­jà au Pan­théon du rock‘n’roll ca­na­dien de­puis 2001.

Au té­lé­phone de­puis San Fran­cis­co où il s’est éta­bli, Bruce Cock­burn ri­gole quand on lui de­mande si c’est par amour pour le trom­bone qu’il a bap­ti­sé son nou­veau disque Bone on Bone. La ques­tion est moins naïve qu’elle pa­raît, vu que ce disque de folk pas­sa­ble­ment blue­sy est co­pieu­se­ment im­bi­bé de cuivres, et no­tam­ment de bugle (flü­gel­horn).

La ré­ponse est plus pro­saïque : il s’agit d’une ex­pres­sion an­glaise ex­pri­mant les os qui frottent les uns contre les autres, lorsque le car­ti­lage se désa­grège, ré­pond le gui­ta­riste. Et d’ex­pli­quer qu’il res­sent dé­sor­mais moins poé­ti­que­ment que phy­si­que­ment la dou­leur du temps qui passe, à pré­sent que Ch­ro­nos a lais­sé sa marque sur ses ar­ti­cu­la­tions sep­tua­gé­naires. « Ça n’a rien de confor­table, mais ça fai­sait un titre amu­sant. Et puis la phrase a quelque chose de vis­cé­ral... »

ÉPUISEMENT CRÉATIF

Mais la dou­leur n’est pas à l’ori­gine de ce long si­lence mu­si­cal. Le manque d’ins­pi­ra­tion, oui.

« Les chan­sons ne me viennent plus aus­si vite qu’au­pa­ra­vant, concède-t-il. Et après mon livre, j’étais les­si­vé. La ré­dac­tion de cette au­to­bio­gra­phie m’a ac­ca­pa­ré pen­dant trois ans — du­rant ces heures créa­tives em­prun­tées à la nuit, qui étaient jusque-là ré­ser­vées à l’écri­ture de chan­sons », dit-il en sou­li­gnant que ce tra­vail en prose pui­sait à la même source que la com­po­si­tion de chan­sons, mal­gré les dif­fé­rences.

Bruce Cock­burn a aus­si re­noué avec les plai­sirs de la pa­ter­ni­té : sa plus pe­tite fille, Io­na, est née en 2011. Là en­core, mal­gré tout le bon­heur que ce­la en­gendre, la fa­tigue a fait son oeuvre. Au point qu’il a long­temps dou­té d’être ca­pable de se re­mettre à com­po­ser un jour.

Folk-rock zen bai­gné de spi­ri­tua­li­té re­li­gieuse, sou­rires doux-amers et com­men­taires so­ciaux cri­tiques : les in­con­di­tion­nels se­ront heu­reux de re­trou­ver, au sein de ce nou­vel al­bum, l’es­sence de Cock­burn, concen­trée en onze titres. Le chan­teur-ac­ti­viste y scrute à la loupe — ce dont té­moigne la po­chette du disque — la lu­mière in­té­rieure et les « noir­ceurs de notre époque ».

« Écrire une chan­son, c’est cher­cher un ter­ri­toire com­mun. Or, nous nous sen­tons tous concer­nés par ce qui est sombre ou ter­ri­fiant », dit-il avant d’évo­quer « la po­la­ri­sa­tion » des Amé­ri­cains de­puis l’ac­ces­sion au pou­voir du pré­sident Trump, qui fait qu’il est de­ve­nu « im­pos­sible de com­mu­ni­quer » entre voi­sins, ou en­core « le prix qu’il fau­dra un jour payer pour les abus im­po­sés à la Na­ture », et dont les gou­ver­ne­ments conti­nuent de nier la gra­vi­té. Sa sen­si­bi­li­té en­vi­ron­ne­men­tale s’ex­prime cette fois sur False Ri­ver.

Il n’a pas la naïve pré­ten­tion de pou­voir chan­ger le monde note à note, mais il conti­nue de pen­ser qu’il contri­bue ain­si à « ou­vrir les ca­naux de com­mu­ni­ca­tion ».

EN FRAN­ÇAIS

Ses ad­mi­ra­teurs fran­co­phones se­ront ra­vis d’en­tendre Bruce Cock­burn chan­ter à nou­veau en fran­çais. C’est dans cette langue qui n’est pas la sienne — et que le Ca­na­dien s’ex­cuse en­core au­jourd’hui de ne pas maî­tri­ser mieux — qu’il a com­po­sé Mon

che­min. Un exer­cice au­quel il n’avait pas osé se frot­ter de­puis les an­nées 1970, re­con­naît l’au­teur de Va­ga­bon­dage (1976) et d’une pe­tite poi­gnée d’autres titres en fran­çais. Par­mi les­quels Homme

brû­lant, qu’il consi­dère comme « une des meilleures ».

« Je me sou­viens l’avoir chan­tée à la té­lé en duo avec Mi­chel Ri­vard », évoque-t-il su­bi­te­ment, amu­sé par la coïn­ci­dence, puisque Beau Dom­mage se­ra aus­si in­tro­ni­sé cette se­maine au Pan­théon, tout comme Sté­phane Venne et Neil Young, d’ailleurs.

Très fran­co­phile, il conti­nue de pra­ti­quer le fran­çais à tra­vers la lec­ture, et no­tam­ment la bande des­si­née. Pour nous convaincre, il ci­te­ra quelques vo­lumes si­gnés Jacques Tar­di et En­ki Bi­lal, qui trônent dans sa bi­blio­thèque à San Fran­cis­co, ville où sa fille pour­suit sa sco­la­ri­té dans une classe d’im­mer­sion fran­çaise, ajoute-t-il.

Et, comme sur la plu­part de ses pré­cé­dents al­bums, le li­vret de

Bone on Bone com­porte des tra­duc­tions, libres, de toutes les chan­sons du disque.

— PHO­TO CREATIVE COMMONS ATAELW

Bruce Cock­burn au Fes­ti­val de jazz de Mar­kham en 2014.

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