Pour une prime au tra­vail bo­ni­fiée

Un co­mi­té d’ex­perts re­jette l’ins­tau­ra­tion d’un re­ve­nu mi­ni­mum ga­ran­ti

La Tribune - - AFFAIRES - CA­RO­LINE PLANTE La Presse ca­na­dienne

MONT­RéAL — Qué­bec de­vrait amé­lio­rer l’aide so­ciale et bo­ni­fier de fa­çon si­gni­fi­ca­tive la prime au tra­vail des bas sa­la­riés à dé­faut d’ins­tau­rer un re­ve­nu mi­ni­mum ga­ran­ti, se­lon le co­mi­té d’ex­perts char­gé d’étu­dier la ques­tion. Le co­mi­té, créé par le gou­ver­ne­ment Couillard en juin 2016, a pu­blié un rap­port étof­fé conte­nant 23 re­com­man­da­tions, lun­di. Il doit je­ter les bases du troi­sième Plan de lutte contre la pau­vre­té et l’ex­clu­sion so­ciale cet au­tomne.

S’il constate que les per­sonnes seules et les couples sans en­fants au Qué­bec sont peu ou mal pro­té­gés, le co­mi­té ne va pas jus­qu’à re­com­man­der le re­ve­nu de base ga­ran­ti, di­sant s’ap­puyer sur les ex­pé­riences de 26 pays dans le monde.

Au­cune ju­ri­dic­tion n’a ap­pli­qué une al­lo­ca­tion uni­ver­selle dans sa forme ab­so­lue, car elle cause des pro­blèmes d’équi­té, d’in­ci­ta­tion au tra­vail et d’ac­cep­ta­bi­li­té so­ciale, a af­fir­mé la pré­si­dente du co­mi­té, la pro­fes­seure ti­tu­laire au Dé­par­te­ment d’éco­no­mique de l’Uni­ver­si­té de Sher­brooke, Do­ro­thée Boc­can­fu­so.

« Dans les si­mu­la­tions que nous avons faites pour le Qué­bec, on s’est aper­çu qu’il y avait des per­dants, et même si on si­mu­lait pour qu’il n’y ait pas de per­dants, on s’est ren­du compte que les per­sonnes les moins dé­mu­nies bé­né­fi­cie­raient plus de la me­sure », a-t-elle ren­ché­ri en confé­rence de presse.

Il était aus­si ques­tion « d’ef­fi­cience », de la ca­pa­ci­té de payer du gou­ver­ne­ment du Qué­bec, a-t-elle in­di­qué.

Les dé­fen­seurs du re­ve­nu de base ga­ran­ti, dont l’On­ta­rio, qui a ré­cem­ment lan­cé un pro­jet pi­lote, disent qu’il « sup­plé­mente » le re­ve­nu des par­ti­cu­liers de fa­çon à ré­pondre à leurs be­soins es­sen­tiels. Cette me­sure, qui rem­pla­ce­rait l’aide so­ciale, ga­ran­ti­rait à un nombre crois­sant de per­sonnes qui oc­cupent des em­plois pré­caires et à temps par­tiel une sé­cu­ri­té de re­ve­nu.

PAS QUES­TION DE FAIRE TABLE RASE

Le co­mi­té d’ex­perts pro­pose plu­tôt d’amé­lio­rer le sys­tème de sou­tien du re­ve­nu exis­tant. Pas ques­tion de faire table rase; le Qué­bec offre dé­jà une « aide no­table cou­vrant les prin­ci­pales étapes de la vie du­rant les­quelles un ci­toyen risque de se re­trou­ver en si­tua­tion de vul­né­ra­bi­li­té », peut-on lire dans le rap­port, au­tant « d’ac­quis » qu’il faut « sé­cu­ri­ser ».

Les per­sonnes seules et les couples sans en­fants « ont moins bé­né­fi­cié des ré­formes dans les der­nières an­nées. C’est beau­coup l’aide aux fa­milles qui a été l’en­jeu », a in­di­qué Mme Boc­can­fu­so.

C’est pour­quoi elle re­com­mande d’aug­men­ter l’aide so­ciale de 472 $ par an pour une per­sonne seule et de 311 $ par an pour un couple sans en­fants.

Cette me­sure, qui coû­te­rait 86,4 mil­lions $, vise à as­su­rer que le re­ve­nu d’une per­sonne cor­res­ponde à 55 pour cent de la me­sure du pa­nier de consom­ma­tion. Il se si­tue ac­tuel­le­ment à 52 pour cent pour une per­sonne seule (9192 $).

Par ailleurs, le co­mi­té sug­gère le ver­se­ment au­to­ma­tique de cer­tains cré­dits d’im­pôt, le paie­ment de dif­fé­rents sou­tiens au moyen d’un chèque unique, une cou­ver­ture sup­plé­men­taire aux per­sonnes fai­sant face à des « si­tua­tions de tran­si­tion » et ne pou­vant se pré­va­loir de l’as­sis­tance so­ciale, la mise en place d’un pro­gramme d’aide tem­po­raire ain­si que la créa­tion d’un compte per­son­nel pour la tran­si­tion et la for­ma­tion.

Ces me­sures ai­de­raient le gou­ver­ne­ment à re­joindre ceux qui ne ré­clament pas l’aide so­ciale et les autres me­sures aux­quelles ils ont droit, soit parce que le pro­ces­sus est trop com­plexe, ou parce qu’ils craignent les pré­ju­gés, se­lon les ex­perts.

Afin de « mieux ré­com­pen­ser » ceux qui quittent l’aide so­ciale pour in­té­grer le mar­ché du tra­vail, le co­mi­té re­com­mande une « bo­ni­fi­ca­tion ma­jeure » d’un mil­liard par an de la prime au tra­vail, des­ti­née aux plus bas sa­la­riés.

Son coût étant « éle­vé », la me­sure pour­rait être consi­dé­rée comme un « ob­jec­tif à at­teindre », dont la réa­li­sa­tion se­rait gra­duelle. La pre­mière étape vi­se­rait 441 000 mé­nages, soit 396 000 per­sonnes seules et 45 000 couples sans en­fant, pour un coût de 109 mil­lions $.

À plus long terme, le co­mi­té pro­pose qu’une nou­velle prime voit le jour et rem­place l’ac­tuelle, a pré­ci­sé Mme Boc­can­fu­so. Dans ce cas, une per­sonne seule tra­vaillant à temps par­tiel ver­rait ses re­ve­nus aug­men­ter de 591 $ an­nuel­le­ment, a-t-elle illus­tré.

Le co­mi­té ne s’est pas pen­ché sur la hausse du sa­laire mi­ni­mum au Qué­bec, ni a-t-il en­vi­sa­gé la pos­si­bi­li­té que les me­sures pro­po­sées, no­tam­ment celles qui visent les gens en si­tua­tion de tran­si­tion, soient ré­tro­ac­tives.

« MANQUE D’AM­BI­TION »

Réa­gis­sant au rap­port lun­di, le Par­ti qué­bé­cois a dé­non­cé le « manque d’am­bi­tion » du gou­ver­ne­ment en ma­tière de lutte contre la pau­vre­té.

« Le man­dat confié au co­mi­té avait-il vrai­ment pour but d’ai­der les plus vul­né­rables? La ques­tion se pose », a dé­cla­ré dans un com­mu­ni­qué le porte-pa­role pé­quiste en ma­tière d’em­ploi, de so­li­da­ri­té so­ciale et de lutte contre la pau­vre­té, Ha­rold LeBel.

Ce­lui-ci en a par­ti­cu­liè­re­ment contre la me­sure qui per­met­trait aux per­sonnes seules aptes à l’em­ploi de re­ce­voir une aide équi­va­lente à 55 pour cent de la me­sure du pa­nier de consom­ma­tion (MPC), soit « à peine la moi­tié du mon­tant né­ces­saire pour sor­tir de l’ex­trême pau­vre­té ».

« Nous croyons que cette aug­men­ta­tion de seu­le­ment trois pour cent est net­te­ment in­suf­fi­sante », a-t-il af­fir­mé.

Pour sa part, le Col­lec­tif pour un Qué­bec sans pau­vre­té a dit re­gret­ter que dans l’en­semble, « les re­com­man­da­tions sont in­com­pa­tibles avec la pro­messe du gou­ver­ne­ment de li­vrer un troi­sième plan de lutte à la pau­vre­té am­bi­tieux ».

« Mal­heu­reu­se­ment, nous croyons que c’est exac­te­ment le genre de re­com­man­da­tions que le gou­ver­ne­ment at­ten­dait », a af­fir­mé le porte-pa­role Serge Pe­tit­clerc.

Le col­lec­tif mi­lite entre autres pour que le gou­ver­ne­ment as­sure à tous un re­ve­nu d’au moins 17 716 $ par an­née pour une per­sonne seule; aug­mente le sa­laire mi­ni­mum à 15 $ l’heure afin qu’une per­sonne seule tra­vaillant 35 heures par se­maine sorte de la pau­vre­té; et amé­liore l’ac­cès à des ser­vices pu­blics uni­ver­sels et de qua­li­té.

Le mi­nistre de l’Em­ploi et de la So­li­da­ri­té so­ciale, Fran­çois Blais, s’est long­temps mon­tré fa­vo­rable à l’ins­tau­ra­tion du re­ve­nu mi­ni­mum ga­ran­ti au Qué­bec à l’époque où il était pro­fes­seur de phi­lo­so­phie po­li­tique à l’Uni­ver­si­té La­val.

— PHO­TO LE SO­LEIL, YAN DOU­BLET

Do­ro­thée Boc­can­fu­so, pro­fes­seure ti­tu­laire au Dé­par­te­ment d’éco­no­mique de l’Uni­ver­si­té de Sher­brooke.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.