À l’heure de la pa­role libre

La Tribune - - ARTS & SPECTACLES - KA­RINE TREM­BLAY ka­rine.trem­blay@la­tri­bune.qc.ca

SHER­BROOKE — Mi­nuit, c’est l’heure tam­pon entre hier et de­main, le mo­ment char­nière où on s’ap­prête à tour­ner la page et plon­ger dans une jour­née neuve. C’est aus­si le titre de la pièce si­gnée Ma­rie-Hé­lène La­rose-Tru­chon et pré­sen­tée par le Pe­tit Théâtre de Sher­brooke et le Théâtre du Double signe ces jours-ci. Un titre aus­si sym­bo­lique que le per­son­nage qui porte son nom.

Mi­nuit (so­lide Sa­rianne Cor­mier) est la fille de Grand-Ma­man (ex­cel­lente Jas­mine Du­bé), elle est aus­si la mère de La Pe­tite (pé­tillante Au­ré­lie Bro­chu Des­chênes). Et elle est prise en sand­wich entre deux gé­né­ra­tions, qui sont tra­ver­sées par une frac­ture im­po­sée. Dans une ville sans nom qui pour­rait tout aus­si bien être Sher­brooke que Ma­ni­wa­ki, le quo­ti­dien est sous l’em­prise d’un nou­veau ré­gime to­ta­li­taire. La po­pu­la­tion vit sous le joug des Ca­po­reux, qui ont ins­tau­ré leur vi­sion de la loi et l’ordre. Une vi­sion à très courte vue, pauvre dans les idéaux. La forte triade fé­mi­nine es­saie de sur­vivre en ré­sis­tant comme elle peut. Mais l’em­prise du ré­gime passe par l’obli­té­ra­tion du temps d’avant. La langue est mise sous tu­telle, la mé­moire des vieux de­vient sus­pecte.

La Pe­tite gran­dit dans ce quo­ti­dien contrô­lé. Grand-Ma­man lui ra­conte tout ce qu’elle n’a pas connu et lui souffle les mots in­ter­dits : « M’a dire comme on dit. Ti­rer le diable par la queue. Cou­rir la ga­li­pote. Quand les poules au­ront des dents. Parle, parle, jase, jase. »

Tous ces mots co­lo­rés font rire et sou­rire le pu­blic, qui re­con­naît plu­sieurs ex­pres­sions consa­crées. Mais ils n’amusent pas Mi­nuit, qui craint le pire pour sa fille. Si les Ca­po­reux dé­cou­vraient qu’elles cachent Grand-Ma­man, s’ils sa­vaient com­bien de mots in­ter­dits cir­culent entre les murs de la mai­son, ça irait mal, elle le sait.

Ar­rive le ri­gide Ange-Che­va­lier (Si­mon Beau­lé-Bul­man, très bon). Un au­to­mate triste qui traque ceux qui déso­béissent. Pour le compte des Ca­po­reux, évi­dem­ment. On pour­rait le dé­tes­ter, tant tout ce qu’il re­pré­sente est mé­pri­sable, mais on n’y ar­rive pas. Parce que c’est un jeune homme à qui on n’a pas don­né les mots pour s’ex­pri­mer. C’est un en­fant, au fond. Un or­phe­lin qui exé­cute les ordres parce que c’est tout ce qu’il connaît. À l’autre bout du spectre, il y a l’élec­tri­cien (Jean-Moïse Mar­tin, très bon aus­si), fi­gure lu­mi­neuse et apai­sante qui veille de loin. L’un et l’autre amènent l’his­toire dans de nou­velles di­rec­tions. On suit le dé­rou­lé, mais on s’y perd par­fois, vers le mi­lieu et la fin de la créa­tion. C’est que cer­tains pas­sages au­raient pu être res­ser­rés ou abré­gés (les scènes où Mi­nuit ap­pelle l’élec­tri­cien, par exemple). La por­tée de la pièce n’au­rait rien per­du au change. Au contraire.

CE QU’ON PORTE, CE QU’ON TRANS­MET

La pro­duc­tion ha­bille­ment mise en scène par Li­lie Ber­ge­ron évoque la ques­tion de l’es­sen­tielle trans­mis­sion. De la culture dont on hé­rite et dont on est en­suite por­teur. De tout ce qu’elle ancre en nous, les ra­cines comme les ailes.

Le thème est beau et grave. En dé­pit de quelques dé­tours qui s’étirent trop vers la fin, il est ma­gni­fi­que­ment ser­vi par la plume de La­rose-Tru­chon. Si toute la dis­tri­bu­tion est à la hau­teur du texte très fi­ne­ment ci­se­lé, Au­ré­lie Bro­chu Des­chênes brille tout par­ti­cu­liè­re­ment dans le rôle de La Pe­tite, per­son­nage mo­teur de l’his­toire.

Le dé­cor consti­tué de masses de plas­tique éclai­rées à la bou­gie ne rap­pelle rien, mais il évoque tout. Il est tan­tôt la mai­son du trio, tan­tôt la ca­bane au mi­lieu du champ, tan­tôt la ruelle. Chaque par­celle de la scène est uti­li­sée pour pro­me­ner les spec­ta­teurs dans dif­fé­rents lieux où, par­tout, il y a de la neige. Beau­coup de neige. Qui tombe en flo­cons doux presque tout au long de la pièce, comme un ta­bleau, comme si, der­rière les ac­teurs, quel­qu’un agi­tait une boule à neige en per­ma­nence. L’ef­fet est ma­gni­fique. Presque hyp­no­tique, par mo­ments. Un peu plus, on sen­ti­rait le froid. On fris­sonne d’ailleurs dé­jà de­vant ce fu­tur in­ven­té où la pa­role al­té­rée et la langue dé­la­vée sont symp­to­ma­tiques d’un monde ap­pau­vri à tous points de vue, d’un monde où même l’iden­ti­té est for­ma­tée se­lon un cadre pres­crit. Et c’est là la grande force de la pièce : cette puis­sance d’évo­ca­tion qui s’im­prime dans le coeur et qui fait que, long­temps après avoir as­sis­té à la pièce, on re­pense à ce qu’est la fi­lia­tion. Et à ce que peut la pa­role libre.

— PHO­TO SPECTRE Mé­DIA, STé­PHA­NIE VALLIÈRES

Dans la pièce Mi­nuit, co­créée par le Pe­tit Théâtre de Sher­brooke et le Théâtre du Double Signe, les per­son­nages de Grand-Ma­man (Jas­mine Du­bé) et de La Pe­tite (Au­ré­lie Bro­chu Des­chênes) sont liés par une pro­fonde af­fec­tion.

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