Si­mon Bou­le­rice

Peines d’amour et d’ami­tié

La Tribune - - LA UNE - KARINE TREM­BLAY karine.trem­blay@latribune.qc.ca — PHOTO ARCHIVES LA PRESSE, RO­BERT SKINNER

SHER­BROOKE — Si­mon Bou­le­rice tra­ver­sait une rup­ture amou­reuse lors­qu’il a vu dans l’oeil de la té­lé la jeune Mé­gane McKen­zie. Elle avait 18 ans et elle ve­nait d’ap­prendre que sa meilleure amie d’en­fance, sa Cédrika Provencher, ne re­vien­drait ja­mais dans le pay­sage. Neuf ans après sa dis­pa­ri­tion, on ve­nait de re­trou­ver ses os­se­ments. Fin de l’es­poir, dé­but du deuil.

« Je tiens tou­jours pour ac­quis qu’un au­teur est une éponge. J’ab­sorbe beau­coup. Je puise dans ce que je vis au­tant que dans ce qui se passe dans l’ac­tua­li­té. Je suis à l’af­fût de tout. Et j’aime tres­ser des liens entre des choses qui, a prio­ri, n’ont rien en com­mun. »

Le té­moi­gnage de Mé­gane est de­ve­nu le point de dé­part d’une nou­velle his­toire. Un ro­man où peine d’ami­tié et peine d’amour s’en­tre­lacent. Cha­cune avec ses ver­tiges, ses dou­leurs.

« Ça m’a tou­ché de voir l’adulte qu’elle était main­te­nant, à 18 ans, par­ler de cette ami­tié de ga­mines, de ce lien à ja­mais fi­gé dans un car­can de pu­re­té. De mon cô­té, je fer­mais la porte d’un amour. Quelques jours plus tôt, j’avais re­çu des tex­tos qui an­non­çaient la fin de ma re­la­tion amou­reuse. Le der­nier di­sait : "Je t’aime beau­coup ce­pen­dant." Je sa­vais bien que ça n’au­gu­rait rien de bon, mais comme j’aime les phrases dans les­quelles il y a un sou­rire cas­sé, je m’étais dit que ça fe­rait un beau titre. »

Le titre est res­té. L’his­toire, fic­tive, s’est tri­co­tée avec des mailles em­prun­tées à l’his­toire de Mé­gane et des mailles ra­pa­triées de la vie de Si­mon Bou­le­rice.

Le per­son­nage de Ro­sa­lie est ap­pa­ru à mi-che­min de leurs deux his­toires im­bri­quées. Une fille am­pu­tée d’un pan de son en­fance, qui vit d’une cer­taine fa­çon avec le sen­ti­ment de culpa­bi­li­té d’être celle qui reste, celle à qui rien n’est ar­ri­vé, ce jour-là de fé­vrier où la vie de son amie a bas­cu­lé.

L’APRÈS-DIS­PA­RI­TION

« J’ai par­lé avec Mé­gane de ce qu’elle avait vé­cu après la dis­pa­ri­tion de Cédrika, des sen­ti­ments qu’elle avait res­sen­tis. Je me suis ins­pi­ré de ce qu’elle m’a ra­con­té

Ro­sa­lie a 17 ou 18 ans, elle se construit. Elle n’est pas cy­nique, mais elle est cer­tai­ne­ment ca­pable d’iro­nie et de mor­dant. Et elle constate qu’elle ne veut pas être cette femme-là qui net­toie der­rière son chum, qui fait à man­ger, qui voit à tout. — Si­mon Bou­le­rice

lors de cette ren­contre, mais j’ai aus­si beau­coup in­ven­té. J’ai tou­te­fois gar­dé deux images fortes de son his­toire. Celle où, lors des fu­né­railles de son amie, elle s’est vue par­tout sur les photos, à ses cô­tés. Et cette anec­dote qu’elle m’a ra­con­tée, une ha­bi­tude qu’avait Cédrika de dé­bar­quer chez elle, un cinq dol­lars rou­lé comme une ci­ga­rette entre les doigts, en lui lan­çant cette phrase : "Je t’in­vite au dep." Je trou­vais ça tel­le­ment per­cu­tant. »

La jeune femme a lu le ro­man avant tout le monde. En sa­chant que ce n’était pas son his­toire, que les pages étaient rem­plies de bribes in­ven­tées. L’émo­tion était sans doute au ren­dez-vous. Le voyage lit­té­raire a été heu­reux.

« Elle m’a dit que mon écri­ture l’avait trans­por­tée », ré­sume l’écri­vain.

La plume de Bou­le­rice, tout en cou­leurs et en ré­fé­rences cultu­relles, pro­mène le lec­teur dans le vé­cu d’une jeune col­lé­gienne. Ro­sa­lie, nar­ra­trice et hé­roïne, file le par­fait désa­mour avec Vincent. En­semble de­puis quelques mois, les deux Ma­go­gois par­tagent de­puis peu un ap­par­te­ment dans la grande Mon­tréal. Leur vie à deux n’est pas un long fleuve tran­quille, ils peinent à ac­cor­der leur quo­ti­dien. Le par­tage des tâches n’est pas étran­ger au désen­chan­te­ment. La fa­meuse charge men­tale, qui a ali­men­té tant de sta­tuts Fa­ce­book et de conver­sa­tions, n’est ma­ni­fes­te­ment pas ré­par­tie équi­ta­ble­ment entre les tour­te­reaux. « J’avais en­vie de m’in­té­res­ser à ce qui per­dure des rôles sté­réo­ty­pés dans les re­la­tions hom­mes­femmes. Le car­can est plus lousse qu’avant, mais il est en­core là. Quand j’avais 18 ans, on par­lait très peu de fé­mi­nisme. Main­te­nant, c’est un su­jet vrai­ment ac­tuel. Ro­sa­lie a 17 ou 18 ans, elle se construit. Elle n’est pas cy­nique, mais elle est cer­tai­ne­ment ca­pable d’iro­nie et de mor­dant. Et elle constate qu’elle ne veut pas être cette femme-là qui net­toie der­rière son chum, qui fait à man­ger, qui voit à tout. »

Bref, le ba­teau du couple prend l’eau. La dé­cou­verte des os­se­ments d’An­nie-Claude, amie très chère dis­pa­rue à l’âge tendre de neuf ans, vient bou­le­ver­ser le coeur de Ro­sa­lie et ajoute des épines sur le

che­min des deux amou­reux.

DES LIVRES, UNE AMIE, UN PEU DE LU­MIÈRE

Ro­sa­lie trouve re­fuge et cha­leur dans les livres. La poé­sie d’Anise Koltz est un baume au­tant que l’ami­tié neuve de Wen­dy, per­son­nage déluré et em­pa­thique qui souffle comme un vent frais dans la vie de la jeune femme et qui cau­té­rise un peu la bles­sure.

« Wen­dy, c’est un clin d’oeil à une amie très chère, Élyse, qui a été une co­loc spo­ra­dique pen­dant mes an­nées de cé­gep. J’étais un peu néo­phyte quand je suis ar­ri­vé en lit­té­ra­ture et elle m’a fait dé­cou­vrir plein de grands écri­vains. »

À tra­vers ce per­son­nage au­tant que dans les ci­ta­tions d’au­teurs (Anise Koltz, on l’a dit, mais aus­si Syl­via Plath, Ted Hugues), on de­vine le par­ti pris de l’au­teur pour les livres. Ce qu’ils peuvent, ce qu’ils ap­portent. Les pages qu’on par­court peuvent être des poutres sur les­quelles on s’ap­puie. Des ré­ver­bères qui éclairent le sen­tier.

« La lit­té­ra­ture aide à se construire », dit ce­lui qui est por­te­pa­role de la se­maine Lis avec moi (du 1er au 8 oc­tobre) et qui mi­lite à sa fa­çon pour que la lec­ture gagne en po­pu­la­ri­té.

COM­MEN­CER AVEC ARCHIE

« Quand je fais des ren­contres en classe, je donne en exemple mon propre vé­cu parce qu’il est évo­ca­teur : moi, je n’étais pas d’em­blée un grand lec­teur, j’ai com­men­cé à m’in­té­res­ser aux livres très tard, en par­cou­rant des Archie. Il n’y a pas plus simple! Ça montre qu’il n’est ja­mais trop tard pour com­men­cer à lire. Il n’est ja­mais trop tard pour com­men­cer à écrire non plus. J’es­saie de dé­faire le fa­meux mythe du "je ne peux pas écrire parce que je ne suis pas bon en fran­çais". On peut avoir de la dif­fi­cul­té en gram­maire et quand même avoir des tas d’his­toires in­té­res­santes à ra­con­ter. Je dis tou­jours aux groupes d’éco­liers d’écrire avec leurs tripes. De ra­con­ter ce qui les pas­sionne. De se ré­vé­ler. Et d’oser al­ler pui­ser dans les trucs moins beaux, moins lisses. Parce que c’est dans ces zones-là, sou­vent, qu’on ar­rive à tou­cher les autres. L’hu­ma­ni­té est faite de gran­deurs, mais aus­si de chutes. Et l’art, peu im­porte le­quel, est une for­mi­dable fa­çon d’ex­pri­mer ce qui nous ha­bite, de ca­na­li­ser tout ce qu’on a à dire », note le pro­li­fique au­teur dont le ro­man Jeanne Mo­reau a le sou­rire à l’en­vers a fait par­tie de la sé­lec­tion The White Ra­vens 2014 de la Bi­blio­thèque in­ter­na­tio­nale pour la jeu­nesse.

L’en­fance, l’ado­les­cence le fas­cinent.

« C’est la rai­son pour la­quelle j’écris au­tant pour la jeu­nesse. C’est une pé­riode char­nière, un mo­ment où on se dé­fi­nit. »

Un mo­ment où tous les pos­sibles sont de­vant. Comme dans un ro­man.

SI­MON BOU­LE­RICE Je t’aime beau­coup ce­pen­dant RO­MAN JEU­NESSE Le­méac 260 pages

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