Le Centre jeu­nesse en crise

La Tribune - - ACTUALITÉS - MA­RIE-CH­RIS­TINE BOU­CHARD ma­rie-ch­ris­tine.bou­chard@latribune.qc.ca

SHER­BROOKE — Rien ne va plus au Centre jeu­nesse de Val-duLac où les congés de ma­la­die des em­ployés se mul­ti­plient à un rythme ef­fré­né. Ré­sul­tat? Ce sont sou­vent de très jeunes em­ployés qui as­surent les quarts de tra­vail et qui font de leur mieux pour ve­nir en aide aux jeunes en dif­fi­cul­té hé­ber­gés au centre de ré­adap­ta­tion. Mais ce n’est pas sans consé­quence pour ces en­fants et ces ado­les­cents qui ont de grands be­soins de sta­bi­li­té après avoir su­bi de mul­tiples trau­ma­tismes dans leur vie. « Dans la ré­adap­ta­tion, la sta­bi­li­té est très im­por­tante. Même s’il y a un plan d’in­ter­ven­tion, com­ment créer un lien de confiance avec les jeunes quand les in­ter­ve­nants changent sans ar­rêt? », dé­plore Em­ma­nuel Bre­ton, lui­même édu­ca­teur spé­cia­li­sé ayant dé­jà tra­vaillé au Centre jeu­nesse et di­rec­teur au con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de l’APTS (Al­liance du per­son­nel pro­fes­sion­nel et tech­nique de la san­té et des ser­vices so­ciaux).

« Je connais la dé­tresse des jeunes hé­ber­gés à Val-du-Lac. Elle est grande. Les édu­ca­teurs spé­cia­li­sés, les tra­vailleurs so­ciaux et les psy­choé­du­ca­teurs qui tra­vaillent au Centre jeu­nesse sont dé­voués. À la base, c’est très dif­fi­cile de tra­vailler dans un centre jeu­nesse. Mais de­puis un cer­tain temps, ça n’a plus de sens : les tra­vailleurs sont en dé­tresse. Pour tra­vailler au­près de cette clien­tèle, ça prend pour­tant des em­ployés qui sont en forme, qui ne sont pas fa­ti­gués », ajoute Em­ma­nuel Bre­ton.

DIF­FI­CUL­TÉS AU PA­VILLON SÉ­CU­RI­SÉ

Val-du-Lac est un centre de ré­adap­ta­tion qui com­prend plu­sieurs uni­tés de vie, où les jeunes ha­bitent en fonc­tion de leur âge et de leur sexe. On compte aus­si un pa­villon sé­cu­ri­sé où vont lo­ger de jeunes mi­neurs qui ont re­çu un ju­ge­ment de la cour. Ac­tuel­le­ment, la si­tua­tion est par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile dans ce pa­villon, se­lon des em­ployés qui ont contac­té La Tri­bune.

« Sur l’équipe ré­gu­lière ac­tuel­le­ment, il y a très peu d’em­ployés au tra­vail. Les em­ployés qui as­surent les rem­pla­ce­ments sont de jeunes em­ployés, les re­crues, ceux qui viennent d’être em­bau­chés », sou­tient une em­ployée qui a choi­si de quit­ter ce mi­lieu qu’elle qua­li­fie de « très dif­fi­cile ».

« Pen­dant quelque temps, il y a eu une res­source sup­plé­men­taire, mais nous avons com­pris que c’était uni­que­ment parce que nous avions deux jeunes qui avaient une in­ter­dic­tion de contact. Dès que l’un des jeunes a été par­ti, notre aide est par­tie éga­le­ment. Ça n’avait été que de la poudre aux yeux de la part de nos ges­tion­naires », sou­tient un autre em­ployé.

« Ré­sul­tat, ce sont de jeunes em­ployés de 21-22 ans qui doivent com­po­ser avec des jeunes qui ont sou­vent été cri­mi­na­li­sés et qui ont 16-17 ans. Même s’il y a un agent d’in­ter­ven­tion en per­ma­nence dans l’équipe, ce sont des si­tua­tions dan­ge­reuses », as­sure Em­ma­nuel Bre­ton.

Val-du-Lac compte éga­le­ment deux uni­tés qui servent de lieu de ré­pit, les « haltes de crises », l’un pour les jeunes de l’ex­té­rieur qui viennent pas­ser un mo­ment de ré­flexion, l’autre pour les jeunes de Val-du-Lac qui sont en crise qui sont re­ti­rés dans cette uni­té afin d’évi­ter de désor­ga­ni­ser le reste du groupe dans l’uni­té où ils ha­bitent.

« Faute de per­son­nel, il ar­rive main­te­nant qu’une des deux uni­tés soit fer­mée. Qui écope alors? Les jeunes, les jeunes, les jeunes », dé­plore une em­ployée.

RE­LA­TIONS DIF­FI­CILES AVEC LES GES­TION­NAIRES

Les re­la­tions de tra­vail sont par­fois aus­si dif­fi­ciles entre les em­ployés et leurs ges­tion­naires. « Une fois, quand j’ai dit à ma ges­tion­naire que je me sen­tais mal, que je pleu­rais tout le temps, elle m’a dit de res­ter, de conti­nuer, elle a in­sis­té parce qu’elle n’avait per­sonne pour me rem­pla­cer. Elle n’a ja­mais po­sé de ques­tions sur les rai­sons pour les­quelles je me sen­tais mal. Une autre fois, ma ges­tion­naire m’a "ra­mas­sée" de­vant tout le monde. Ç’a été vrai­ment dif­fi­cile à vivre », sou­tient une em­ployée.

Ce genre de si­tua­tion ar­rive mal­heu­reu­se­ment de plus en plus sou­vent, au Centre jeu­nesse comme ailleurs dans le ré­seau de la san­té, avoue Em­ma­nuel Bre­ton. « Les ges­tion­naires sur le ter­rain sont dans le même ba­teau que nous : eux aus­si su­bissent beau­coup de pres­sion, eux aus­si sont épui­sés. N’em­pêche que ce genre de si­tua­tion ne de­vrait pas ar­ri­ver, peu im­porte ce qui se passe », ajoute-t-il.

Les dé­ten­teurs de postes à Val­du-Lac ont été plu­sieurs à ne pas avoir de va­cances du­rant la pé­riode es­ti­vale, ce qui a dé­mo­ti­vé et dé­cou­ra­gé plu­sieurs em­ployés qui vou­laient pas­ser du temps avec leurs propres en­fants du­rant le congé sco­laire. En ef­fet, les quo­tas de va­cances ont été ré­duits au mi­ni­mum. « Les em­ployés ont dû re­non­cer à des va­cances en fa­mille pour s’oc­cu­per des en­fants des autres. Ça leur a fait mal », dé­plore M. Bre­ton.

Ce sont les jeunes hé­ber­gés à Val­du-Lac qui écopent de ce tour­billon lié aux res­sources hu­maines. « Je ne re­mets pas en doute le tra­vail des édu­ca­teurs, des psy­choé­du­ca­teurs et des tra­vailleurs so­ciaux, mais quand la charge de tra­vail est im­mense et qu’ils sont eux-mêmes épui­sés, com­ment peuvent-ils faire le tra­vail en pro­fon­deur avec les jeunes? Ils se re­trouvent dans une po­si­tion où ils ne peuvent sou­vent qu’éteindre les feux un après l’autre », dé­plore Em­ma­nuel Bre­ton.

POINT DE RUP­TURE?

Quel est l’ave­nir pour les jeunes hé­ber­gés à Val-du-Lac? Que va-t-il se pas­ser à Val-du-Lac? Em­ma­nuel Bre­ton ne voit que deux is­sues. « Si rien n’est fait, on ap­proche du point de rup­ture », s’alarme-t-il. Ou en­core, la haute di­rec­tion pour­rait prendre des ac­tions pour ve­nir en aide aux em­ployés. « Quand Mme Gau­thier (NDLR Pa­tri­cia, pré­si­den­te­di­rec­trice gé­né­rale du CIUSSS de l’Es­trie–CHUS) et M. Mi­chaud (Gilles, di­rec­teur des res­sources hu­maines) vont-ils dire que c’est as­sez et qu’il faut mettre fin à tout ça? L’em­ployeur doit amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail pour per­mettre aux em­ployés de tra­vailler en san­té. Si­non, quand il y au­ra la fu­sion des listes d’an­cien­ne­té après la si­gna­ture de la con­ven­tion col­lec­tive lo­cale, c’est clair qu’il y au­ra un exode et que plus per­sonne ne vou­dra tra­vailler au Centre jeu­nesse », s’in­quiète Em­ma­nuel Bre­ton.

Dans la ré­adap­ta­tion, la sta­bi­li­té est très im­por­tante. Même s’il y a un plan d’in­ter­ven­tion, com­ment créer un lien de confiance avec les jeunes quand les in­ter­ve­nants changent sans ar­rêt? — Em­ma­nuel Bre­ton

— PHOTO SPECTRE MÉ­DIA, AN­DRÉ VUILLEMIN

Les em­ployés du Centre jeu­nesse de Val-du-Lac dé­noncent le manque de res­sources.

— PHOTO ARCHIVES LA TRI­BUNE

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.