RI­CHARD SÉGUIN: APRÈS LE DISQUE, LA GRA­VURE

La Tribune - - ARTS - FRAN­ÇOIS HOUDE

TROIS-RI­VIÈRES — Ri­chard Séguin est aus­si connu qu’il de­meure un mys­tère. Tout un pan de sa vie,

sans doute le plus im­por­tant, se dé­roule à l’abri des re­gards dans les bois es­triens, dans son stu­dio ou son ate­lier de gra­vure. Parce que oui, Ri­chard Séguin est gra­veur, de­puis vingt ans, et c’est cette fa­cette de lui à la­quelle se consacre le Centre d’ex­po­si­tion Léo-Ayotte du Centre des arts de Sha­wi­ni­gan jus­qu’au 4 no­vembre.

L’ar­tiste pos­sède sa propre presse et s’adonne à l’es­tampe avec la même im­pé­rieuse pas­sion qui lui fait com­po­ser des chan­sons. Les deux ac­ti­vi­tés sont, d’ailleurs, in­dis­so­ciables dans son pro­ces­sus créa­tif. « Quand j’écris les pa­roles de chan­sons, la gra­vure m’ac­com­pagne tou­jours, ex­plique-t-il. Je fais for­cé­ment les deux en pa­ral­lèle. Je dis que la gra­vure est le si­lence des par­ti­tions. La mu­sique existe au­tant par les si­lences entre les notes que par les notes elles-mêmes. »

L’ex­po­si­tion, une ré­tros­pec­tive de ses vingt ans de gra­veur, s’in­ti­tule

Entre les mots. Elle compte pas moins de 58 pièces, de tous for­mats et réa­li­sées tout au cours des deux der­nières dé­cen­nies.

Séguin est dé­jà un peu en por­teà-faux avec son sta­tut de ve­dette de la scène. Il ne dé­teste pas se faire rare pen­dant que d’autres sont at­ti­rés par les lu­mières comme des pa­pillons de nuit au coeur de l’été. En tant que gra­veur, il as­sume to­ta­le­ment cette dis­cré­tion. « Je ne fais qu’une ex­po­si­tion

aux trois ou quatre ans. J’ai tou­jours pré­fé­ré être dis­cret : je ne veux pas pro­fi­ter de la no­to­rié­té que j’ai ac­quise comme au­teur­com­po­si­teur. C’est peut-être une ques­tion de pu­deur ou de res­pect par rap­port aux autres ar­tistes de ce do­maine. C’est tel­le­ment dif­fi­cile de se bâ­tir une car­rière dans les arts vi­suels. »

À l’écou­ter en par­ler, on peut croire que le tra­vail de l’es­tampe est un né­ces­saire pro­ces­sus lui per­met­tant de cris­tal­li­ser des élans créa­teurs en idées qui pren­dront la forme de mots. « C’est un lent et long pro­ces­sus, la dé­marche de la gra­vure. C’est quelque chose de très so­li­taire qui me donne du temps de ré­flexion. Pour re­prendre les mots d’un poète, la gra­vure, c’est de pen­ser avec ses mains. C’est un pro­cé­dé où tu mets le men­tal sur Pause.»

CHAN­TER SANS ACIDES

Il se laisse vo­lon­tiers al­ler à par­ler de la tech­nique du car­ton, qu’il fa­vo­rise parce qu’elle ne né­ces­site pas ces acides qui abîment ses cordes vo­cales. Il ex­plique la pré­pa­ra­tion du car­ton, la pause des en­duits, l’ef­fi­ca­ci­té de la pointe sèche. Il parle aus­si du bois qu’il tra­vaille aus­si.

« Toute la tech­nique est lourde, mais ça fait par­tie de la créa­tion. J’aime tout de cette dé­marche. Ça ré­pond à un pro­fond dé­sir de créer que j’ai en moi. Le be­soin de ma­ni­fes­ter quelque chose qui soit mien dans ce monde et qui n’exis­tait pas avant. La tech­nique uti­li­sée im­porte as­sez peu, fi­na­le­ment. Ça peut être le des­sin, la gra­vure, un air que j’im­pro­vise ou quelque chose que j’ima­gine en me pro­me­nant dans le bois. »

« Ça se ma­ni­feste de dif­fé­rentes fa­çons, mais c’est tou­jours la même eau qui coule. Elle peut être un ruis­seau, une ri­vière, elle peut se je­ter dans le fleuve, mais c’est tou­jours la même eau. C’est une image qui illustre bien cette idée de la flui­di­té de la créa­tion. Peu im­porte ce que je fais, mon at­ti­tude de­meure es­sen­tiel­le­ment la même. »

GRA­VER L’ANCOLIE

La dé­marche créa­tive gé­nère sa part d’im­pré­vus, in­con­trô­lables mais gra­ti­fiants. « Je me suis aper­çu que, sou­vent, je vais des­si­ner une image qui va se re­trou­ver plus tard dans un texte de chan­son sans que je l’aie cher­ché. Je ne veux pas faire de psy­cho­lo­gie gra­tuite, mais ça m’a sou­vent frap­pé. Je pense à la chan­son Belle ancolie qui a d’abord pris la forme d’un des­sin. Plus tard, sans que je sache comment, ça m’est ve­nu en tête sous la forme d’une chan­son. C’est tou­jours après coup que je me rends compte que l’image avait exis­té avant les mots. »

Comme si l’in­cons­cient don­nait d’abord forme vi­suelle à une in­tui­tion qui, par la suite, al­lait de­ve­nir des mots agen­cés en vers. « Dans l’ex­po­si­tion de gra­vures pré­cé­dant celle de Sha­wi­ni­gan, il y a quelque temps à Saint-Ve­nant, j’avais re­te­nu une ci­ta­tion de Ba­che­lard qui di­sait : "Sans cesse, l’in­cons­cient mur­mure." Je crois pro­fon­dé­ment à ça. L’in­cons­cient nous dit des choses et si on s’ar­rête à l’écou­ter, ça nous nour­rit beau­coup. Ça sur­git, peu im­porte comment, et ça vient te sur­prendre. Tu sais, en créa­tion, on ne contrôle rien et c’est bien là toute la beau­té de la chose. »

« Le dé­sir de créer, ça, tu le contrôles. Le fait de s’ins­tal­ler et de s’y mettre, ça t’ap­par­tient. C’est toi qui prends le temps de t’as­seoir à un bu­reau et de tra­vailler. C’est Brel d’ailleurs qui di­sait que l’ins­pi­ra­tion, c’est sim­ple­ment le fruit du tra­vail. Per­son­nel­le­ment, j’adore ce mo­ment où je dé­cide de consa­crer du temps à un ou­vrage de créa­tion. Par contre, les idées, tu ne dé­cides pas de les avoir. C’est à toi de faire en sorte d’être dans les bonnes dis­po­si­tions pour que les idées sur­gissent. »

— PHO­TO LE NOU­VEL­LISTE, SYL­VAIN MAYER

Ri­chard Séguin pro­pose une ex­po­si­tion ré­tros­pec­tive de son tra­vail de gra­veur à Sha­wi­ni­gan.

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