Le che­min de fer du dé­sert

La Voix de l'Est - - VOYAGE - FRÉDÉRIQUE PRABONNAUD

BOUARFA — Cons­truite par les co­lons fran­çais et ren­due cé­lèbre par le der­nier James Bond, une ligne de che­min de fer qui tra­verse le dé­sert au Maroc re­vit grâce à un amou­reux des trains et du pays.

Edouard Kunz, un Suisse de 70 ans que tout le monde ap­pelle Edi, conduit les voya­geurs à bord du « train du dé­sert » al­lant de la ville d’Ou­j­da à celle de Bouarfa, dans l’Est ma­ro­cain.

C’est grâce à sa per­sé­vé­rance que des tou­ristes peuvent au­jourd’hui em­prun­ter cette ligne que seuls quelques trains de mar­chan­dises par­courent en­core.

« Pour faire les 305 km, il faut entre huit et douze heures, par­fois plus s’il faut désen­sa­bler ou en cas de tem­pête. Mais l’es­sen­tiel, c’est que le train parte ». Cet an­cien mé­ca­ni­cien de pré­ci­sion dans l’hor­lo­ge­rie ins­tal­lé de­puis 30 ans au Maroc s’est fait à l’idée que « son » train n’ar­rive ja­mais à l’heure.

Avec ses bac­chantes et son ac­cent suisse al­le­mand, Edi Kunz dit avoir « tou­jours ai­mé les trains ». À chaque dé­part, pos­té à l’ar­rière du der­nier wa­gon, il re­garde avec émo­tion s’éloi­gner la gare d’Ou­j­da : « Yal­la ! » (Al­lons-y !), lance-t-il.

Der­rière lui, une vieille carte des che­mins de fer : la ligne Ou­j­daBouar­fa per­due dans le dé­sert, flir­tant avec la fron­tière al­gé­rienne.

Au­jourd’hui qua­si in­uti­li­sée, elle était pour­tant le point de dé­part d’un pro­jet am­bi­tieux : la ligne de la So­cié­té Mer-Ni­ger de­vait re­lier, à tra­vers le Sa­ha­ra, la Mé­di­ter­ra­née et l’Afrique Noire.

TOURNAGEDE SPECTRE

Com­men­cée sous le pro­tec­to­rat fran­çais à la fin des an­nées 1920, sa construc­tion s’est ar­rê­tée cô­té ma­ro­cain à Bouarfa. Dans cette ré­gion riche en mi­ne­rais, la ligne a long­temps ser­vi pour le trans­port de mar­chan­dises, des ha­bi­tants et des troupes fran­çaises.

Mais les mines et les usines ont de­puis fer­mé pour la plu­part, les Fran­çais sont par­tis et les routes ont pris le re­lais du rail. En 1994, le trans­port de pas­sa­gers est aban­don­né.

Quand Edi Kunz, tout nou­vel opé­ra­teur dans le tou­risme ma­ro­cain, dé­cide d’or­ga­ni­ser des voyages en train, il dé­niche cette ligne tou­jours en état qui tra­verse de su­perbes pay­sages.

C’est aus­si pour cette rai­son que les pro­duc­teurs de James Bond l’ont choi­sie pour le tour­nage d’une scène de Spectre. Da­niel Craig y in­vite Léa Sey­doux dans un ro­man­tique wa­gon res­tau­rant, avant de fi­nir par une in­évi­table ba­garre avec les mé­chants au-des­sus des rails.

Un train a été spé­cia­le­ment amé­na­gé pour le tour­nage, mais la ligne et les pay­sages sont res­tés les mêmes.

« On com­mence par quelques di­zaines de ki­lo­mètres de plaine fer­tile, puis on monte, on passe le tun­nel de Tiou­li, et après c’est de plus en plus dé­ser­tique », dé­crit Edi Kunz, qui a fait le voyage une qua­ran­taine de fois.

L’aven­ture d’Edi com­mence en 2004. Le Suisse né­go­cie avec l’Of­fice na­tio­nal des che­mins de fer ma­ro­cains (ONCF) afin de faire cir­cu­ler pour les tou­ristes une lo­co­mo­tive et quelques wa­gons, dont un de pre­mière classe cli­ma­ti­sé et un autre des an­nées 1960 du­quel il est pos­sible de prendre des photos vitres ou­vertes.

Le pre­mier voyage «était loin d’être ren­table», se sou­vient le Suisse, qui loue la rame — tou­jours la même — au coup par coup à l’ONCF.

Puis les voyages se sont en­chaî­nés, au rythme de cinq à six les bonnes an­nées.

« TOTALEMENT BERCÉ »

Pen­dant le tra­jet, le pay­sage dé­file len­te­ment. La vi­tesse est li­mi­tée à 50 km/h et des­cend par­fois à 10 km/h. Le train doit même s’ar­rê­ter quand le sable en­va­hit les voies. Une équipe de che­mi­nots ar­més de pelles des­cend alors pour dé­ga­ger les rails.

Autres ar­rêts, pré­vus ceux-là, dans les gares aban­don­nées res­tées in­tactes, ves­tiges de l’époque co­lo­niale.

Edi Kunz vou­drait ré­no­ver l’une de ces gares pour en faire un res­tau­rant où le train s’ar­rê­te­rait à l’heure du dé­jeu­ner et où pour­raient tra­vailler les ha­bi­tants.

Mo­na, une jeune Ma­ro­caine ins­tal­lée à Pa­ris, fait par­tie des voya­geurs du jour, pour la plu­part des clients eu­ro­péens qui viennent de l’étran­ger et paient un for­fait glo­bal in­cluant le coût de la ba­lade.

« Le rythme, le son, la cha­leur, la len­teur du train créent une am­biance in­ouïe. On est totalement bercé par cette at­mo­sphère. C’est la steppe de­vant, der­rière, à l’in­fi­ni. Un dé­pay­se­ment to­tal!»

Pour l’ins­tant, les re­pas sont ser­vis dans le train: Aziz, le cui­si­nier, a ins­tal­lé ses ré­chauds dans un wa­gon et y pré­pare ta­jine et thé à la menthe.

« Ce train, c’est très im­por­tant », in­siste-t-il, ça fait du tra­vail et de la pu­bli­ci­té pour notre pays».

L’ob­jec­tif d’Edi Kunz, pour l’an­née pro­chaine, est d’or­ga­ni­ser quatre nou­veaux voyages et de pou­voir, à terme, pro­po­ser son train du dé­sert à un plus grand nombre de tou­ristes, en par­ti­cu­lier aux Ma­ro­cains.

Tout en conti­nuant à en pro­fi­ter : «Il y en a qui s’achètent une BMW, moi je m’offre un train ».

— PHOTO FRÉDÉRIQUE PRABONNAUD, AFP

Pen­dant le tra­jet, le pay­sage dé­file len­te­ment. Le train doit même s’ar­rê­ter quand le sable en­va­hit les voies. Une équipe de che­mi­nots ar­més de pelles des­cend alors pour dé­ga­ger les rails.

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