Les mi­cro­bras­seurs de la ré­gion di­vi­sés

La Voix de l'Est - - AFFAIRES - MA­RIE-ÈVE MAR­TEL ma­rie-eve.mar­tel@la­voix­de­lest.ca

GRANBY — L’ac­qui­si­tion de la mi­cro­bras­se­rie le Trou du diable par le géant Mol­son Coors ne fait pas que des heu­reux. Les mi­cro­bras­seurs de la ré­gion, ar­ti­sans et gens d’af­faires, sont di­vi­sés sur la ques­tion. La tran­sac­tion laisse un goût amer à Sé­bas­tien Ga­gnon, co­pro­prié­taire de la Bras­se­rie Dunham. Il trouve « scan­da­leux » que des membres d’une in­dus­trie pour la­quelle il oeuvre de­puis près de 20 ans tournent le dos à celle-ci au pro­fit d’un gros joueur. « On tra­vaille tous à dé­ve­lop­per notre mar­ché avec fier­té. C’est ça qui ca­rac­té­rise le mi­lieu bras­si­cole qué­bé­cois », af­firme-t-il.

Le bras­seur qua­li­fie éga­le­ment de « fou­taise » le dis­cours se­lon le­quel la vente per­met­tra d’ac­croître la dis­tri­bu­tion des pro­duits et de faire rayon­ner da­van­tage la marque. « La no­to­rié­té ne s’achète pas », grogne-t-il.

« Nous, on a tra­vaillé dur pour dé­ve­lop­per notre marque et on est très fiers de faire par­tie des 100 meilleures bras­se­ries dans le monde », ajoute-t-il.

M. Ga­gnon confie avoir re­fu­sé des offres d’achat au cours de la der­nière an­née. « On me pré­sen­te­rait un chèque de 50 mil­lions de dol­lars et je di­rais non », clame-t-il.

« Je pen­sais qu’ils étaient du même avis. Ce sont des gens qui manquent de co­lonne ver­té­brale. J’ai per­du des amis au­jourd’hui », dit-il à pro­pos des pro­prié­taires du Trou du diable, dont il ces­se­ra d’of­frir les pro­duits dans son bar à bière pour ma­ni­fes­ter son mé­con­ten­te­ment.

UN CHOIX COMPRÉHENSIBLE

De son cô­té, bien qu’il ad­mette que cette tran­sac­tion lui laisse une « pe­tite crotte sur le coeur », le co­pro­prié­taire de Farn­ham Ale&La­ger, Jean Ga­doua, dit com­prendre le choix de ses col­lègues de la Mau­ri­cie.

« C’est dom­mage de voir une pe­tite bras­se­rie éta­blie, une fier­té qué­bé­coise, pas­ser aux mains d’un géant. (...) Mais on tra­vaille tous très fort, et il y a tou­jours de plus en plus de mi­cro­bras­se­ries. On fi­nit par se par­ta­ger le mar­ché, mais on doit tou­jours se battre pour gar­der notre ta­blette (chez les dé­taillants). Si un géant t’offre de payer pour les fruits de ton la­beur et de les dis­tri­buer à plus grande échelle, je com­prends que tu peux être ten­té », re­con­naît-il, sou­li­gnant que lui-même consi­dé­re­rait toute offre in­té­res­sante.

Ca­rol Du­plain, fon­da­teur et bras­seur chez Vroo­den, abonde dans ce sens. « Ce n’est pas éton­nant que les grandes bras­se­ries, qui perdent des parts de mar­ché chaque an­née, cherchent à ache­ter les plus pe­tites, note ce­lui pour qui la nou­velle n’est pas une grosse sur­prise. À quelque part, on est heu­reux, parce que ça si­gni­fie que les mi­cro­bras­se­ries sont po­pu­laires et que ce qu’elles pro­posent est as­sez in­té­res­sant pour at­ti­rer les plus gros joueurs. »

« Ils [les pro­prié­taires du Trou du diable] n’ont sû­re­ment pas pris cette dé­ci­sion à la lé­gère », pour­suit-il.

PAS­SION ET QUA­LI­TÉ

Par ailleurs, un cer­tain pour­cen­tage de consom­ma­teurs de bières, qui fa­vo­risent les pro­duits de mi­cro­bras­se­ries, pour­raient se dé­tour­ner de la marque qui ap­par­tient dé­sor­mais à un gros joueur qu’ils ne sou­haitent pas sou­te­nir, es­time M. Ga­doua. Ce fai­sant, la vente pour­rait donc ne pas nuire tant que ce­la aux autres bras­seurs de plus pe­tite taille.

Si ce scé­na­rio s ’a v è r e , M. Du­plain juge pour sa part que le Trou du diable ne se­ra pas dé­lais­sé bien long­temps. « C’est une mi­cro­bras­se­rie très res­pec­tée et maintes fois pri­mée. Je ne pense pas que Mol­son va dé­na­tu­rer le pro­duit pour s’en­ri­chir. »

« Ce qui dis­tingue une mi­cro­bras­se­rie, c’est la pas­sion de ses ar­ti­sans, af­firme M. Du­plain. Les consom­ma­teurs sont as­sez in­tel­li­gents et connais­seurs pour re­con­naître la qua­li­té d’une bière. »

Le co­pro­prié­taire de la Farn­ham Ale & La­ger, Jean Ga­doua, dit com­prendre le choix de ses col­lègues de la Mau­ri­cie.

Ca­rol Du­plain, fon­da­teur et bras­seur chez Vroo­den, per­çoit l’in­té­rêt des grandes bras­se­ries pour les mi­cro­bras­se­ries comme un gage de qua­li­té de leurs pro­duits.

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La tran­sac­tion laisse un goût amer à Sé­bas­tien Ga­gnon, co­pro­prié­taire de la Bras­se­rie Dunham.

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