AS­SOIF­FÉS DE MOTS

La Voix de l'Est - - ARTS / WEEK-END - ISA­BEL AU­THIER isa­bel.au­thier@la­voix­de­lest.ca

Si les « jokes » de ta­verne font par­tie in­té­grante du folk­lore qué­bé­cois, une poi­gnée d’ar­tistes est d’avis que la poé­sie y a aus­si sa place.

Avec un titre clin d’oeil comme Pi­liers poé­tiques de ta­verne/Tour­née gé­né­rale, les pi­vots du pro­jet, Do­mi­nic Mar­cil et Hec­tor Riuz, vou­laient prou­ver que l’en­droit of­frait ma­tière à écri­ture.

En­sei­gnants au col­lé­gial — Do­mi­nic Mar­cil est prof au cé­gep de Gran­by — et poètes, les deux amis ont eu l’idée de faire ap­pel à quatre autres au­teurs du Qué­bec, en leur pro­po­sant d’ex­plo­rer de fa­çon lit­té­raire une ta­verne de leur coin, vraie ou non. Et de ve­nir faire la lec­ture de leurs com­po­si­tions ce ven­dre­di 19 oc­tobre, à la Ta­verne na­tio­nale, vé­ri­table ins­ti­tu­tion dans le pay­sage gran­byen.

Il y au­ra Do­mi­nic et Hec­tor, bien sûr, mais aus­si Ca­the­rine Cor­mierLa­rose, Louis Ha­me­lin, Clau­dine Va­chon et Eri­ka Sou­cy. Cha­cun dis­po­se­ra de dix mi­nutes pour se faire en­tendre.

À ce jour, leurs écrits sont se­crets. Ils ont tous, ce­pen­dant, en­voyé quelques ex­traits qui ont ser­vi à fa­bri­quer de jo­lis sous-verres qui se­ront ven­dus en édi­tion li­mi­tée lors de l’évé­ne­ment, en guise de sou­ve­nirs. Des bribes poé­tiques comme « Quand l’Aigle noir dé­colle nous com­pre­nons que nous sommes tom­bés dans un guet-apens » de Do­mi­nic ou « La soif qui ne bouge pas est mon­tagne » d’Hec­tor.

CU­RIEUSE TA­VERNE

Quand on lui de­mande d’où vient l’idée de Pi­liers poé­tiques de ta­verne/Tour­née gé­né­rale, Do­mi­nic Mar­cil re­monte à son en­fance. « J’ai gran­di à Gran­by et le Na­tio­nal a tou­jours été un en­droit culte où on n’osait pas mettre les pieds. C’était in­tri­gant », ex­plique le jeune homme. Par un heu­reux concours de cir­cons­tances, il a un jour, pas si loin­tain, ap­pris qu’Hec­tor connais­sait bien l’une des an­ciennes co­pro­prié­taires de l’éta­blis­se­ment dans les an­nées 60 : c’était la grand­mère de sa co­pine.

« Hec­tor et moi avons échan­gé avec elle et la Ta­verne na­tio­nale nous est ap­pa­rue comme un lieu sans pré­ten­tion, avec une très riche his­toire », pour­suit Do­mi­nic, en rap­pe­lant qu’elle est éta­blie au

177 de la rue Prin­ci­pale de­puis

1948. « C’est l’une des plus vieilles ta­vernes au Qué­bec. »

Cu­rieux, le duo s’est mis à fré­quen­ter la bu­vette, tout en fai­sant des re­cherches à la So­cié­té d’his­toire de la Haute-Ya­mas­ka. « On s’est dit qu’on pour­rait en faire un livre ; le pro­jet est né de là », ajoute-t-il, en in­di­quant que ce­lui-ci a re­çu l’aide du Pro­gramme de sou­tien aux ini­tia­tives cultu­relles de la Ville de Gran­by et du centre d’es­sai en art ac­tuel

3e im­pé­rial.

En plus de la soi­rée de poé­sie, un livre naî­tra donc en 2019. « C’est une belle fa­çon de re­don­ner à l’en­droit ce qu’on lui a sou­ti­ré », avance l’en­sei­gnant de lit­té­ra­ture.

Sou­ti­rer ? « On est ve­nus ici d’abord fur­ti­ve­ment, puis on s’est mis à s’im­pré­gner de l’am­biance et à par­ler ou­ver­te­ment de notre pro­jet. Ça a éton­né cer­tains clients ! On a dis­cu­té avec les gens qui fré­quentent l’en­droit ; ils ont tous une his­toire à ra­con­ter. C’est une com­mu­nau­té bien éta­blie avec ses ha­bi­tués. Il y a un mon­sieur qui fré­quente la ta­verne de­puis les an­nées 60. Ce lieu, c’est un vé­ri­table dia­logue entre le pas­sé et le pré­sent. »

Do­mi­nic in­siste sur la dua­li­té qui ha­bite cet éta­blis­se­ment en­core au­jourd’hui. Bar na­tio­nal sur la fa­çade avant ; Ta­verne na­tio­nale sur la porte ar­rière... « Le bar et la ta­verne, le mas­cu­lin et le fé­mi­nin, la so­li­tude du bu­veur, et le col­lec­tif, le na­tio­nal, l’his­toire et l’His­toire », fait-il re­mar­quer.

L’aven­ture a aus­si sem­blé plaire gran­de­ment à Hec­tor Ruiz. « On a réa­li­sé plu­sieurs pro­jets en­semble, Do­mi­nic et moi. La Ta­verne na­tio­nale était dé­jà dans le ré­cit fa­mi­lial, avec des anec­dotes plus ou moins co­casses. Je sen­tais une cer­taine fa­mi­lia­ri­té avec l’en­droit, sans même l’avoir fré­quen­té. »

Mon­tréa­lais, Hec­tor rap­pelle qu’une telle ini­tia­tive dé­montre l’im­por­tance de créer des pro­jets hors des grands centres ur­bains. « Il faut mettre la culture de l’avant. Il y a de l’art en ré­gion ! » se ré­joui­til, en sa­luant la Ville de Gran­by pour son pro­gramme de bourses.

LES MOTS POUR LE DIRE

Et de cette im­mer­sion en terre in­con­nue, cha­cun a pui­sé ses propres mots, sous forme de poé­sie libre. Do­mi­nic a com­po­sé « des ré­cits un peu drôles, mais où il y a aus­si le drame et la dé­tresse ». « Le but n’était pas de mettre des lu­nettes roses. »

Hec­tor, pour sa part, a sur­tout re­te­nu les échanges. « C’est in­té­res­sant de ren­con­trer des gens en ar­ri­vant ici avec mon ba­gage per­son­nel. Ils me prennent comme je suis, c’est-à-dire im­mi­grant et poète. John­ny, un ha­bi­tué, m’a ra­con­té des frag­ments de sa vie et ça m’a beau­coup tou­ché. Je lui ai donc écrit des lettres pour lui ex­pli­quer ce qu’on fai­sait, Dom et moi. »

Qui­conque s’in­té­resse à la poé­sie et à la lit­té­ra­ture par­lée — et qui a en­vie d’en­fin pé­né­trer dans cet uni­vers ta­mi­sé — est le bien­ve­nu pour dé­cou­vrir la vi­sion de ces six au­teurs d’ici et d’ailleurs.

À la fin des lec­tures, les spec­ta­teurs pour­ront éga­le­ment pro­fi­ter d’un mi­cro ou­vert pour lire leurs propres com­po­si­tions sur le thème de la soi­rée. Trois mi­nutes se­ront al­louées à cha­cun. Mieux vaut tou­te­fois s’ins­crire via l’évé­ne­ment Fa­ce­book ou sur place.

La Ta­verne na­tio­nale nous est ap­pa­rue comme un lieu sans pré­ten­tion, avec une très riche his­toire. — Do­mi­nic Mar­cil

— P⋆OTO C⋆RISTOP⋆E BOIS­SEAU-DION

Les créa­teurs du pro­jet, Hec­tor Ruiz et Do­mi­nic Mar­cil, photographiés à la Ta­verne na­tio­nale.

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