Ap­prendre l’in­uk­ti­tut... à Pa­ris

Le seul cours of­fert pour se fa­mi­lia­ri­ser avec la langue des Inuits se donne dans la ca­pi­tale fran­çaise… et est sui­vi à dis­tance par des di­zaines de Qué­bé­cois.

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Le seul cours of­fert pour se fa­mi­lia­ri­ser avec la langue des Inuits se donne dans la ca­pi­tale fran­çaise… et est sui­vi à dis­tance par des di­zaines de Qué­bé­cois.

En prin­cipe, c’est un cours de langue. Sauf que le prof ne la parle pas si bien que ça et que la plu­part de ses étu­diants ne mettent ja­mais les pieds dans sa salle de cours. Lo­gique : ils sont au Qué­bec, et lui en France. Mais pour­quoi l’in­uk­ti­tut, une langue par­lée uni­que­ment au Qué­bec, est-il en­sei­gné à Pa­ris ?

La ques­tion est plus com­pli­quée qu’il n’y pa­raît. Cette langue éton­nante est en­sei­gnée dans un éta­blis­se­ment qui ne l’est pas moins. L’Ins­ti­tut na­tio­nal des langues et ci­vi­li­sa­tions orien­tales (Inal­co) est une « grande école », comme on dit en France pour ces éta­blis­se­ments post­se­con­daires qui sé­lec­tionnent leurs élèves. Ses ori­gines re­montent à la Ré­vo­lu­tion fran­çaise : il s’agis­sait alors d’en­sei­gner les grandes langues du com­merce et de la di­plo­ma­tie de l’époque — l’arabe, le turc et le per­san, entre autres.

Au fil des siècles, « orien­tales » a pris le sens de « non oc­ci­den­tales ». Ré­sul­tat : on peut y suivre des cours de plu­sieurs di­zaines de langues, y com­pris amé­rin­diennes. Michèle Ther­rien, une pa­sio­na­ria de la cause inuite, a im­po­sé l’in­uk­ti­tut à l’Inal­co dans les an­nées 1970. Cette Qué­bé­coise, dé­cé­dée en oc­tobre der­nier, s’y était ini­tiée à l’époque où elle pré­pa­rait un doc­to­rat d’an­thro­po­lo­gie à Pa­ris.

L’en­sei­gne­ment est dé­sor­mais as­su­ré par un de ses an­ciens élèves, le lin­guiste fran­çais Marc-An­toine Ma­hieu, qui re­fuse de ré­pondre à cer­taines ques­tions. Quand on lui de­mande com­bien de langues il parle, par exemple, il botte en touche : à par­tir de quel ni­veau de com­pé­tence lin­guis­tique, de­mande-t-il, peut-on sou­te­nir qu’on parle une langue ? On com­prend vite que le « maître de confé­rences », an­cien char­gé de cours de la Sor­bonne, place la barre très haut. Quand on in­siste, il se contente de dire qu’il se « pas­sionne » pour l’in­uk­ti­tut, mais aus­si pour le fin­nois et le ben­ga­li…

l’Inal­co, Marc-An­toine Ma­hieu donne quatre cours d’in­uk­ti­tut langue se­conde par se­maine. Mais il ne pro­met pas aux élèves qu’ils le par­le­ront au bout du pro­gramme. Au contraire ! Que leur en­sei­gnet-il, alors ? Le pro­fes­seur marque une pause. « Com­ment dire ? À com­prendre pro­gres­si­ve­ment et de ma­nière sé­rieuse et so­lide com­ment cette langue fonc­tionne. »

En in­uk­ti­tut, une phrase n’est pas consti­tuée de mots, mais de bribes de mots (des mor­phèmes). En clair : la ques­tion « est-ce que tu veux boire un ca­fé ? » est un seul mot. Pour qui n’a pas ap­pris à ali­gner les mor­phèmes dès le ber­ceau, l’exer­cice est pé­rilleux.

Ses étu­diants le savent bien. Ce­la n’em­pêche pas une di­zaine d’entre eux de se don­ner ren­dez-vous chaque se­maine à l’Inal­co, près de la Bi­blio­thèque na­tio­nale de France, « par plai­sir in­tel­lec­tuel » (c’est le prof qui le dit). Une tren­taine d’autres qui suivent le cours par vi­sio­con­fé­rence, des Qué­bé­cois pour la plu­part, ont une mo­ti­va­tion moins in­tel­lec­tuelle que pro­fes­sion­nelle : ils tra­vaillent au Nu­na­vik.

Ces mé­de­cins, sages-femmes ou em­ployés de la Di­rec­tion de la pro­tec­tion de la jeu­nesse sont dis­per­sés de

Mon­tréal à Pu­vir­ni­tuq. Grâce aux re­trans­mis­sions or­ga­ni­sées par le bu­reau de té­lé­san­té du Ré­seau uni­ver­si­taire in­té­gré de san­té de l’Uni­ver­si­té McGill, ils ap­prennent à ba­ra­goui­ner la langue d’Eli­sa­pie Isaac.

« Quand les gens voient qu’on fait l’ef­fort de dire quelque chose dans leur langue, ça change tout », ex­plique une « ap­pre­nante », la Dre Jo­hanne Mo­rel, qui passe 15 se­maines par an à Kuu­j­juaq de­puis 1990. Même si elle y consacre une heure d’étude par jour, elle n’a pas l’im­pres­sion de faire beau­coup de pro­grès. Tel­le­ment peu qu’elle croit qu’elle n’y ar­ri­ve­ra ja­mais. Et son pro­fes­seur le lui a cer­ti­fié !

« Ce que tu sais, a­t­il ce­pen­dant pré­ci­sé pour l’en­cou­ra­ger, c’est as­sez pour faire rire les en­fants ! » Et ça tom­bait bien : cette pé­diatre sait l’im­por­tance de faire ri­go­ler ses pe­tits pa­tients pour les mettre en confiance…

Cu­rieux, tout de même, que la langue de Kuu­j­jua­ra­pik soit en­sei­gnée dans le 13e ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien… Dans un champ d’études aus­si poin­tu, quelques per­sonnes ont pe­sé lourd dans la ba­lance. À Pa­ris, c’est le cas de Michèle Ther­rien. Au Qué­bec, on trouve aus­si quelques spé­cia­listes, mais ils s’in­té­res­se­raient moins à la langue qu’à la science de la langue. « Au Qué­bec, les gens qui tra­vaillent sur l’in­uk­ti­tut font de la lin­guis­tique pure et dure, dit MarcAn­toine Ma­hieu. Dans mon cas, ce qui me pas­sionne, c’est d’en­sei­gner la langue. Pour moi, la théo­rie lin­guis­tique est au ser­vice de la langue. »

Ce­pen­dant, tout ne re­pose pas uni­que­ment sur des per­sonnes… Même si les étu­diants paient chaque cours 500 eu­ros (775 dol­lars) dans l’es­poir de faire un brin de cau­sette avec les ha­bi­tants d’Iqa­luit, on de­vine bien, comme le dit po­li­ment Marc­An­toine Ma­hieu, que cet en­sei­gne­ment « va contre toute ra­tio­na­li­té éco­no­mique mo­derne ». Il faut donc qu’un pays ac­cepte de le fi­nan­cer, ce que fait la France, puisque l’Inal­co est un éta­blis­se­ment pu­blic.

Vue du Grand Nord, l’idée qu’un Qal­lu­naat (« Blanc » ou non­Inuit) puisse en­sei­gner l’in­uk­ti­tut est, au mieux, pa­ra­doxale, au pire, pré­oc­cu­pante. L’« ap­pro­pria­tion cultu­relle », comme on dit de nos jours, sus­cite par­fois l’in­quié­tude. « Cer­tains Inuits se sentent dé­pos­sé­dés de tout et consi­dèrent être dé­pos­sé­dés jus­qu’au bout lorsque des Blancs parlent l’in­uk­ti­tut », constate Marc­An­toine Ma­hieu, qui en a dé­jà fait les frais. Un Inuit l’a même dé­jà ac­cu­sé de cher­cher à lui « vo­ler » sa langue. À l’heure des dé­bats sur les sa­voirs tra­di­tion­nels et la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle, l’ac­cu­sa­tion est moins far­fe­lue qu’elle peut le sem­bler.

La mé­fiance se­rait peut­être plus grande en­core si les cours étaient don­nés non pas de­puis Pa­ris, mais de­puis Ot­ta­wa. On ne par­le­rait plus de sus­pi­cion mais de cruelle iro­nie. On sait que le fé­dé­ral a mis du temps à re­con­naître et à re­gret­ter ce qu’il a fait dans le Grand Nord : sco­la­ri­sa­tion for­cée des en­fants inuits, in­ter­dic­tion de leur langue dans des pen­sion­nats, dé­pla­ce­ment de fa­milles dans le Haut­Arc­tique, etc. (Des pra­tiques qui rap­pellent ce qu’ont fait des puis­sances eu­ro­péennes comme la France et le Royaume­Uni dans leurs co­lo­nies à la même époque — sans par­ler de l’Aus­tra­lie et des abo­ri­gènes.)

Il ne fau­drait plus s’éton­ner de voir l’in­uk­ti­tut en­sei­gné à Pa­ris, mais, à l’heure de la vé­ri­té et de la ré­con­ci­lia­tion, ré­flé­chir aux rai­sons pour les­quelles des fran­co­phones peuvent seule­ment s’y ini­tier à Pa­ris…

« Au Qué­bec, les gens qui tra­vaillent sur l’in­uk­ti­tut font de la lin­guis­tique pure et dure. Dans mon cas, ce qui me pas­sionne, c’est d’en­sei­gner la langue. » Marc-An­toine Ma­hieu, lin­guiste

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