Champ libre

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR DA­VID DES­JAR­DINS

Même avant le scan­dale de Cam­bridge Ana­ly­ti­ca, on de­vi­nait à l’odeur qu’un truc pour­ris­sait ra­pi­de­ment au royaume des ré­seaux so­ciaux. Et pas seule­ment dans la la­men­table pro­tec­tion des don­nées des uti­li­sa­teurs ou la ma­ni­pu­la­tion du pro­ces­sus élec­to­ral à coups d’iden­ti­tés fac­tices.

Tant en ce qui concerne le sup­port phy­sique des té­lé­phones in­tel­li­gents que les ap­pli­ca­tions qui nous rivent à l’écran, on res­sent dans la po­pu­la­tion une im­mense fa­tigue. La prise de conscience que le leurre de la tech­no­lo­gie nous a bien fer­rés.

Dans le mi­lieu des tech­nos, où la ten­dance est gé­né­ra­le­ment au jo­via­lisme, on sent aus­si que le vent a tour­né. Lors d’une ré­cente émis­sion de La sphère, à ICI Ra­dio-Ca­na­da Pre­mière, l’ani­ma­teur Mat­thieu Du­gal et la chro­ni­queuse Ca­the­rine Ma­thys consta­taient ce chan­ge­ment de ton à la grand-messe de l’in­dus­trie qu’est le ren­dez-vous South by Sou­th­west d’Aus­tin, au Texas : l’heure est dé­sor­mais au désen­chan­te­ment.

Et c’est beau­coup parce que nous sommes en train de prendre la pleine me­sure des conces­sions en ap­pa­rence ir­ré­vo­cables que nous fai­sons dans cette tran­sac­tion où nous ob­te­nons un ser­vice gra­tuit en échange de nos don­nées. Face aux géants du Web, oui, mais à cause de ce nou­veau mode de vie qui nous ac­cable, et au­quel nous sommes de­ve­nus dé­pen­dants : ce­lui d’une double vie, écar­te­lée entre le réel et le nu­mé­rique.

Dans son es­sai Où est pas­sé mon week-end ?, l’au­teure et jour­na­liste to­ron­toise Ka­tri­na Ons­tad ex­pose com­ment les ou­tils d’éman­ci­pa­tion du té­lé­tra­vail nous en­chaînent à nos or­dis et nos té­lé­phones. C’est le cas des sa­la­riés, et peut-être plus en­core des tra­vailleurs à sta­tut pré­caire, dont le nombre aug­mente, et qui sont les vic­times idéales d’une sorte d’as­su­jet­tis­se­ment nu­mé­rique. Car si vous ne ré­pon­dez pas au cour­riel, quel­qu’un d’autre le fe­ra à votre place, non ?

Pour quan­ti­té d’entre nous, la vie se dé­roule dé­sor­mais sur deux voies conti­guës. L’une dans le vrai monde et l’autre en ligne. Tant l’in­dus­trie du Web que la culture de l’ins­tan­ta­néi­té ré­clament que nous soyons sans cesse dis­po­nibles. Nous ne sommes donc ja­mais tout à fait là, parce que tou­jours un peu dans le monde vir­tuel du tra­vail ou de la mise en scène de soi dans les ré­seaux so­ciaux.

Chaque chan­ge­ment so­cial est une tran­sac­tion entre évo­lu­tion et tra­di­tion. Et force est d’ad­mettre que bon nombre, en ce mo­ment, vou­draient bien re­mettre au moins quelques mor-

ceaux du nuage nu­mé­rique dans la bou­teille. Parce qu’ils ont le sen­ti­ment d’avoir per­du au change.

Consultez n’im­porte quel site trai­tant de san­té, vous y trou­ve­rez des ki­lo­mètres de textes sur les mé­faits de la connexion per­ma­nente. Et même si les cher­cheurs ne s’en­tendent pas sur les ef­fets de la tech­no­lo­gie chez les en­fants, nous sommes nom­breux à res­sen­tir un énorme trouble en voyant nos ados constam­ment ri­vés à des écrans.

Les re­cherches montrent que le temps en ligne nous isole, que les ré­seaux so­ciaux sont de vo­races chro­no­phages et, comme le constate Ka­tri­na Ons­tad, que les heures libres et de qua­li­té, celles qui donnent un sens au temps de tra­vail, s’en trouvent gran­de­ment di­mi­nuées. C’est en moyenne quatre heures par jour que l’Amé­ri­cain lamb­da passe sur son té­lé­phone. On a tué l’en­nui et, avec lui, la rê­ve­rie.

Le rou­leau com­pres­seur du nou­veau monde se fait sen­tir par­tout. La fic­tion s’est em­pa­rée de nos craintes et s’adonne à l’exer­cice d’une pro­jec­tion qui ne peut qu’ajou­ter à l’am­biance mor­ti­fère. La sé­rie Black Mir­ror se consacre en­tiè­re­ment aux dé­rives tech­no­lo­giques. Le bé­déiste En­ki Bi­lal ima­gine dans Bug une so­cié­té abê­tie par la dis­pa­ri­tion aus­si mys­té­rieuse que mas­sive des don­nées nu­mé­riques. L’ex­tra­or­di­naire ro­man dys­to­pique de Ma­rie Dar­rieus­secq, Notre vie dans les fo­rêts, ex­ploite les dé­ra­pages du clo­nage. L’ex­cellent film Ex Ma­chi­na s’in­ter­roge sur l’éthique en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle et ro­bo­tique. Puis, au som­met, Ste­ven Spiel­berg ima­gine dans Player One un fu­tur déses­pé­rant où le monde vir­tuel est l’unique re­fuge.

Ce qui res­sort de l’en­semble de ces fic­tions, c’est la dé­rive. Celle de so­cié­tés qui aban­donnent tout à la mo­der­ni­té (comme la taxa­tion de pla­te­formes cultu­relles nu­mé­riques, tiens), sans ja­mais se de­man­der ce qu’il faut conser­ver du pré­sent et sur quoi re­pose l’idée de ci­vi­li­sa­tion lors­qu’on a tout lais­sé au mar­ché.

On peut tou­jours at­tendre qu’un ver­tueux mi­racle se pro­duise, comme dans le film de Spiel­berg. On a ce­pen­dant plus de chances d’ob­te­nir des ré­sul­tats en in­sis­tant au­près de nos gou­ver­ne­ments afin qu’ils lé­gi­fèrent de ma­nière ferme pour pro­té­ger le droit à une né­ces­saire dé­con­nexion en même temps que ce­lui à l’in­té­gri­té de nos don­nées.

Parce que la vraie vie n’est pas de l’autre cô­té du mi­roir. Et qu’il est temps qu’on in­dique au Far Web que sa par­tie achève.

Force est d’ad­mettre que bon nombre, en ce mo­ment, vou­draient bien re­mettre au moins quelques mor­ceaux du nuage nu­mé­rique dans la bou­teille.

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