FAUX Lo­caL, Faux bio

L’actualité - - DÉCRYPTAGE -

Mau­vaise nou­velle pour les consom­ma­teurs qui es­pèrent que les pro­duits lo­caux ou bio­lo­giques soient plus « sûrs ». Les pro­duits bio­lo­giques sont un ca­deau du ciel pour les tri­cheurs, car ils sont im­pos­sibles à au­then­ti­fier sans une en­quête pous­sée et leur donnent plus de marge de pro­fit. Il est aus­si plus fa­cile de se faire ar­na­quer avec des pro­duits nou­veaux ou exo­tiques. Qui re­con­naît en­core le par­fum du vé­ri­table sa­fran, sur­nom­mé le « roi de la fraude » tant il est imi­té ?

« En ce mo­ment, par­mi les jus, c’est dans ce­lui de gre­nade que l’on trouve le plus de fraude », m’in­dique Maude Gun­vil­leVa­chon, que je ren­contre au la­bo­ra­toire de chi­mie ali­men­taire Car­ling, de l’Agence ca­na­dienne d’ins­pec­tion des ali­ments à Ot­ta­wa. La po­pu­la­ri­té de ce jus ré­pu­té « bon pour la san­té » a crû bien plus vite que le nombre d’hec­tares de gre­na­diers !

Concer­nant le bio, les Qué­bé­cois sont théo­ri­que­ment très bien pro­té­gés par la Loi sur les ap­pel­la­tions ré­ser­vées et les termes va­lo­ri­sants. Dans les faits, une seule per­sonne s’oc­cupe de la sur­veillance et de la ré­pres­sion des fraudes. Pour tout le Qué­bec !

Pour en sa­voir da­van­tage, je ren­contre cette ins­pec­trice du Conseil des ap­pel­la­tions ré­ser­vées et des termes va­lo­ri­sants (CARTV), l’or­ga­nisme char­gé d’ap­pli­quer la loi qué­bé­coise qui en­cadre les pro­duits cer­ti­fiés bio­lo­giques.

L’ac­tua­li­té a ac­cep­té de taire son iden­ti­té, l’ins­pec­trice re­ce­vant ré­gu­liè­re­ment des me­naces d’épi­ciers et de pro­duc­teurs mé­con­tents.

Pro­duits et pho­tos à l’ap­pui, elle me montre l’éven­tail des sub­ter­fuges qu’elle a dé­jà ob­ser­vés : lo­gos usur­pés, di­lu­tion avec du non-bio, « ca­mions ma­giques » dont les car­gai­sons ne de­viennent bios qu’une fois pas­sée la fron­tière. Il y a aus­si ces en­tre­prises qui conti­nuent de vendre du bio même si elles ne sont plus cer­ti­fiées. « On a trou­vé du maïs bio im­por­té de 10 fermes du Chi­li qui n’avaient ja­mais exis­té. Ce tra­fic a rap­por­té 30 mil­lions de dol­lars aux frau­deurs », ra­conte cette jeune femme éner­gique, qui ne s’en laisse pas conter.

Le CARTV n’a pas plus de res­sources pour sur­veiller les ali­ments ayant une in­di­ca­tion d’ori­gine géo­gra­phique qu’il doit pro­té­ger, comme l’agneau de Char­le­voix. Pour­tant, faire pas­ser des pro­duits pour des ali­ments lo­caux ou is­sus de ré­gions bien pré­cises, que l’on peut vendre plus cher, est un grand clas­sique de la fraude ali­men­taire. En France, le

French­wa­shing fait un ta­bac : en 2015, une en­quête a prou­vé qu’un com­merce de l’Hexa­gone sur cinq, par­mi les 8 600 étu­diés, men­tait sur l’ori­gine fran­çaise de ses fruits et lé­gumes !

Jus­qu’à l’an der­nier, il suf­fi­sait à une en­tre­prise qué­bé­coise de four­nir une des­crip­tion de ses pro­duits à Ali­ments du Qué­bec (or­ga­nisme fi­nan­cé par l’in­dus­trie pour pro­mou­voir les pro­duits lo­caux) pour ob­te­nir le droit d’y ap­po­ser ses lo­gos « Ali­ment du Qué­bec » et « Ali­ments pré­pa­rés au Qué­bec ». Tri­cher était un jeu d’en­fant. Sans comp­ter que bien des en­tre­prises non membres de cet or­ga­nisme uti­lisent aus­si les lo­gos ! Ma­rie Beau­dry, di­rec­trice gé­né­rale, re­con­naît qu’un mé­nage était né­ces­saire. Dé­sor­mais, sa pe­tite équipe ne se fie plus uni­que­ment aux for­mu­laires. Elle a com­men­cé à rendre vi­site à ses membres. Et aux non-membres qui trichent avec les lo­gos, elle en­voie des mises en de­meure.

d’ali­ments de son his­toire : 700 pro­duits conte­nant de la poudre de cu­min, dans la­quelle on a trou­vé des traces d’ara­chides, évi­dem­ment non dé­cla­rées. Une tren­taine d’Amé­ri­cains ont su­bi des ré­ac­tions al­ler­giques graves. L’été pré­cé­dent, une ca­ni­cule avait frap­pé la prin­ci­pale ré­gion pro­duc­trice de cu­min de l’Inde, ce qui avait fait chu­ter les ren­de­ments de 40 %. « On pense qu’un four­nis­seur a mé­lan­gé di­vers ré­si­dus broyés pour mi­ni­mi­ser ses pertes », m’ex­plique Ch­ris El­liott. Mais per­sonne n’a réus­si à trou­ver l’ori­gine de la fraude.

« Une ma­tière pre­mière sous ten­sion est un mo­teur très puis­sant pour la fraude », croit Josh Laugh­ren, di­rec­teur gé­né­ral pour le Ca­na­da d’Ocea­na, un or­ga­nisme in­ter­na­tio­nal de dé­fense des océans éta­bli à Wa­shing­ton. Au­jourd’hui, près du tiers des pro­duits de la mer ven­dus dans le monde ont été ex­ploi­tés illé­ga­le­ment, dit cet amou­reux de la na­ture ori­gi­naire du nord de l’On­ta­rio. Des jour­na­listes ont même trou­vé des ate­liers d’es­claves par­mi les four­nis­seurs de cre­vettes de Red Lobs­ter et de Wal­mart ! La ra­ré­fac­tion des stocks de pois­sons, cou­plée à la hausse de la de­mande, a en­gen­dré des tra­fics qui n’exis­taient pas au­pa­ra­vant, comme le trans­bor­de­ment en mer de car­gai­sons entre ba­teaux de pêche et na­vires ré­fri­gé­rés. Pas éton­nant que, se­lon Ocea­na, un pois­son sur cinq ven­du en Amé­rique du Nord soit mal éti­que­té, comme l’es­co­lier, qu’on es­saie de faire pas­ser pour du thon blanc dans les su­shis.

Sa­muel Go­de­froy, pro­fes­seur d’ana­lyse des risques et po­li­tiques ali­men­taires à l’Uni­ver­si­té La­val, et an­cien haut fonc­tion­naire en sa­lu­bri­té des ali­ments à San­té Ca­na­da, in­siste : « La plu­part des ache­teurs des en­tre­prises ali­men­taires sont des gens hon­nêtes, qui peuvent se faire avoir par des frau­deurs par­fois ex­trê­me­ment as­tu­cieux. »

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