Champ libre

L’actualité - - SOMMAIRE - PAR DA­VID DESJARDINS

Je sais, oui… Vous vous dites : ah non, pas en­core une chronique à propos de SLĀV et de l’ap­pro­pria­tion cultu­relle. C’est juste qu’il me reste une ques­tion à po­ser.

C’était bon, le spec­tacle ?

Oui, oui, j’ai lu les quelques cri­tiques. Mais ce n’est pas comme si je pou­vais m’y fier. Alors que les jour­na­listes, pour la plu­part, dé­fendent avec fer­veur une li­ber­té d’ex­pres­sion qui est un peu la leur aus­si, ils ne pou­vaient pas vrai­ment ju­ger de la pro­po­si­tion de Ro­bert Le­page et Bet­ty Bo­ni­fas­si avec ob­jec­ti­vi­té. Dé­jà que, lors­qu’il s’agit de Le­page, la presse dé­gou­line de bon­heur avant même que les lu­mières du théâtre s’éteignent...

Alors, c’était bon ? Vrai­ment bon, ou parce qu’il fal­lait que ce le soit ?

Je l’ignore. Le spec­tacle a été an­nu­lé, mais per­sonne n’a ga­gné. Sur­tout pas ceux qui sou­hai­taient son re­trait. Qu’ils le veuillent ou non, on n’ef­fa­ce­ra pas le ra­cisme sys­té­mique ou l’ap­pro­pria­tion cultu­relle en condam­nant un spec­tacle au­tour des chants d’es­claves qui ne met pas en avant un nombre suf­fi­sant d’ac­teurs noirs. Pas plus qu’on ne fe­ra un grand avo­cat de la di­ver­si­té de ce­lui au­quel on en­lève le mot « nègre » de la bouche.

Ces deux ra­cismes se contentent d’exis­ter en si­lence.

Ne rê­vez pas d’un autre spec­tacle sur l’es­cla­vage avec plus de Noirs de­dans ou avec plus de consul­ta­tions au­près de la com­mu­nau­té. Il n’y au­ra juste pas de spec­tacle. En­fin, ce que je veux dire, c’est que s’il y en a un, il n’au­ra ja­mais la por­tée qu’offre une créa­tion de Le­page. Il n’amor­ce­ra donc pas de dia­logue, parce qu’il se fe­ra en cir­cuit fer­mé, dans la so­li­tude des com­mu­nau­tés cultu­relles.

C’est pour ce­la que la cen­sure est per­verse. Elle ne change rien. À part se­mer la zi­za­nie entre des al­liés na­tu­rels — qui­conque est à la fois épris de jus­tice so­ciale et de li­ber­té —, sou­dai­ne­ment pris dans le feu croi­sé de re­ven­di­ca­tions ab­so­lu­ment va­lables sur la re­pré­sen­ta­tion des mi­no­ri­tés dans la culture et la no­tion d’art qui n’est qu’ap­pro­pria­tion, et rien d’autre. Créer n’est que re­mixage. L’art n’est qu’un vaste pro­jet d’échan­tillon­nage.

Aus­si, la rec­ti­tude po­li­tique que com­mandent les mi­li­tants qu’on a pu en­tendre et lire dans cette his­toire n’est que ma­quillage.

Le vrai black­face est là, au fond : chez tous ceux et celles qui ne disent pas ce qu’ils pensent, parce qu’ils n’en ont pas le droit. Mais qui n’en pensent ou n’en font pas moins.

Et là, je ne parle même pas des gros cons. Des gens qui hurlent des in­jures aux femmes voi­lées dans la rue ou qui re­fusent de louer un lo­ge­ment à une fa­mille ma­lienne.

Je parle du pe­tit ra­cisme de rien du tout. Ce­lui qu’on porte en soi sans le sa­voir et qui se tra­duit par des pen­sées fu­gaces aus­si­tôt chas­sées par un mé­lange d’em­pa­thie et de culpa­bi­li­té. Il faut croire aux li­cornes pour ima­gi­ner que ces formes de dis­cri­mi­na­tion dis­pa­raî­tront de si­tôt. D’au­tant que l’épi­sode SLĀV a, par l’en­tre­mise des ha­bi­tuels porte-voix mé­dia­tiques de la peur de l’Autre, don­né en masse des mu­ni­tions aux gros cons, et de quoi se dé­cul­pa­bi­li­ser pour les autres. Alors, c’était bon, le spec­tacle ? Ç’au­rait pu l’être. Bon pour nous tous, je veux dire. Mais il au­rait fal­lu l’avis de Noirs qui ne sont pas aus­si re­mon­tés que ceux qui ont abreu­vé les spec­ta­teurs d’in­jures. J’au­rais ai­mé qu’ils me disent : voi­ci en quoi vous n’avez rien com­pris à notre dou­leur, à notre his­toire.

J’au­rais vou­lu qu’ils viennent m’es­suyer la fi­gure, m’en­le­ver l’in­vi­sible et pour­tant bien­veillant black­face de ce­lui qui croit com­prendre, mais qui ignore tout. Parce que je ne sais rien de ce que c’est de ne pas être moi, mal­gré toute l’em­pa­thie dont je me crois im­bi­bé. Parce qu’on ne m’a ja­mais mon­tré du doigt en rai­son de ma cou­leur. Parce qu’on ne m’a ja­mais dit : t’es beau pour un Noir, comme la fois que c’est ar­ri­vé à mon ami Webs­ter, et que j’avais ri — avec lui, sup­po­sais-je — dans un mé­lange de ma­laise et de lâ­che­té.

Puis, j’au­rais vou­lu qu’on parle d’art, qui n’a pas de per­mis­sion à de­man­der, mais qui doit es­suyer les re­proches qu’on lui fait. Ça ne s’est pas pro­duit. De part et d’autre, on a échan­gé tel­le­ment de slo­gans et si peu d’ar­gu­ments. L’époque confond la pen­sée et le mar­ke­ting.

La cen­sure est per­verse. Elle nous ren­voie pa­tau­ger dans nos or­nières, à ce que nous pen­sons in­ti­me­ment. Elle n’ouvre pas les fe­nêtres comme le font la dis­cus­sion, le dé­bat, une bonne en­gueu­lade, elle n’épure pas l’air am­biant. Au contraire. Elle le rend fé­tide. Comme en ce mo­ment.

Le vrai black­face est là, au fond : chez tous ceux et celles qui ne disent pas ce qu’ils pensent, parce qu’ils n’en ont pas le droit. Mais qui n’en pensent ou n’en font pas moins.

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