Parce que chaque fille compte

L’actualité - - SOMMAIRE OCTOBRE 2018 - par Isa­belle Grégoire

C’est en Inde que l’on dé­nombre le plus de filles non sco­la­ri­sées sur la pla­nète. Une ONG tra­vaille à les en­voyer à l’école, avec un suc­cès qui re­tient l’at­ten­tion. Son che­val de ba­taille : convaincre les pa­rents que leur fille vaut au­tant qu’un gar­çon.

C’est en Inde que l’on dé­nombre le plus de filles non sco­la­ri­sées sur la pla­nète. Notre jour­na­liste est al­lée ren­con­trer une ONG qui tra­vaille à les en­voyer à l’école, avec un suc­cès qui re­tient de plus en plus l’at­ten­tion. Son che­val de ba­taille : convaincre les pa­rents que leur fille vaut au­tant qu’un gar­çon.

Tresses re­te­nues par des ru­bans rouges et joues rondes, Bin­du ne fait pas ses 14 ans. Mais dans ses pru­nelles sombres brûle la dé­ter­mi­na­tion d’une guer­rière. L’élève, na­tive d’un vil­lage du Ra­jas­than, dans le nord-ouest de l’Inde, a ga­gné toute une ba­taille. « Je n’avais pas fi­ni mon pri­maire quand mes pa­rents m’ont sor­tie de l’école dans l’in­ten­tion de me ma­rier avec un gar­çon plus vieux, mais sans ins­truc­tion : je n’ai rien vou­lu sa­voir », me ra­conte-t-elle sans cil­ler. Avec l’aide de l’ONG in­dienne Edu­cate Girls (EG), son ma­riage a été an­nu­lé, et c’est à l’école que Bin­du a dit oui. Ins­crite dans un pen­sion­nat pu­blic pour filles, elle veut de­ve­nir en­sei­gnante.

Fon­dée en 2007 par Sa­fee­na Hu­sain, 45 ans, une en­tre­pre­neure so­ciale de Del­hi for­mée à la Lon­don School of Eco­no­mics, l’ONG si­tuée à Bom­bay s’at­taque à l’in­éga­li­té des sexes dans les col­lec­ti­vi­tés pauvres de l’Inde ru­rale, où l’on es­time qu’à peine une fille sur 100 at­teint la 12e an­née. Avec l’ap­pui de do­na­teurs du monde en­tier (fon­da­tions, banques, grandes en­tre­prises), l’or­ga­nisme tra­vaille avec les pa­rents, les chefs de vil­lage et les écoles pour per­mettre aux fillettes d’en­trer — et de res­ter — en classe plu­tôt que d’être ma­riées et confi­nées à la mai­son pour faire les tâches mé­na­gères.

Des bé­né­voles, is­sus de ces lo­ca­li­tés, ren­contrent les fa­milles chez elles pour les convaincre de lais­ser leurs filles à l’école. Ce qui peut exi­ger de nom­breuses vi­sites, comme dans le cas de Bin­du. « Mon père était fu­rieux de les voir re­ve­nir, mais les gens d’EG ne lâ­chaient pas, dit-elle en sou­riant. Un jour, ils sont al­lés cher­cher une de mes grands-tantes, qui a per­sua­dé mon père de me lais­ser étu­dier. »

En une dé­cen­nie, plus de 200 000 filles ont ain­si eu ac­cès, avec l’aide d’Edu­cate Girls, à l’éducation pri­maire dans 12 000 vil­lages du Ra­jas­than (75 mil­lions d’ha­bi­tants) et du Madhya Pra­desh (78 mil­lions). Un suc­cès qui a va­lu à Edu­cate Girls de nom­breux prix in­ter­na­tio­naux, dont un prix WISE en 2014, dé­cer­né par la Fon­da­tion du Qa­tar pour l’éducation.

Pas fa­cile tou­te­fois de chan­ger les cou­tumes, vi­vaces hors des grands centres. La dis­cri­mi­na­tion fon­dée sur les castes per­dure, en dé­pit de leur abo­li­tion, en 1947. Idem pour la dot (les biens ap­por­tés par la pro­mise), un sys­tème pro­hi­bé en 1961, prin­ci­pale rai­son des foe­ti­cides fé­mi­nins dans les fa­milles in­ca­pables d’en as­su­mer les coûts. Et alors que l’Inde a in­ter­dit le ma­riage des mi­neurs en 2006 et ren­du l’éducation gra­tuite et obli­ga­toire de la 1re à la 8e an­née (6-14 ans) en 2009, le pays compte le plus grand nombre de pe­tites ma­riées et de filles non sco­la­ri­sées de la pla­nète. Se­lon l’Uni­cef, 27 % des jeunes filles étaient ma­riées avant leurs 16 ans en Inde en 2016, ce qui re­pré­sente en­core 1,5 mil­lion d’In­diennes par an­née.

« Le prin­ci­pal obs­tacle, c’est la men­ta­li­té pa­triar­cale», dit Sa­fee­na Hu­sain, vi­sage rond sou­riant et poi­gnée de main éner­gique. « Les filles sont ju­gées moins im­por­tantes que les gar­çons, juste bonnes pour les tra­vaux des champs et les tâches mé­na­gères. » Elles sont consi­dé­rées comme la pro­prié­té de leur père puis de leur ma­ri.

Ins­tal­lé dans le dis­trict d’Udai­pur, au Ra­jas­than, une ré­gion aride ba­layée par la pous­sière, le pen­sion­nat de Bin­du tient lieu de phare. « Nos filles rayonnent», clame d’ailleurs un des slo­gans à l’en­trée.

C’est dans son dor­toir que je ren­contre l’ado­les­cente. Le so­leil filtre par les per­siennes, éclai­rant des murs dé­cré­pits et une tren­taine de lits,

faits de planches cou­vertes de minces ma­te­las et de ba­tiks mul­ti­co­lores. « Ici, j’ai du temps pour étu­dier et rire avec mes co­pines, dit-elle. On lave nos vê­te­ments et on ba­laie le dor­toir cha­cune notre tour, mais on a beau­coup moins de tâches que chez nous. » Du­rant son pri­maire, lors­qu’elle vi­vait chez ses pa­rents, Bin­du de­vait s’oc­cu­per des chèvres ou mar­cher des ki­lo­mètres pour cher­cher de l’eau au puits avant l’école.

C’est d’ailleurs le lot de la ma­jo­ri­té des fillettes nées en mi­lieu ru­ral. Elles doivent se plier très tôt à leur rôle tra­di­tion­nel. Et s’ef­fa­cer. « On leur ap­prend à n’être ni vues ni en­ten­dues », dit Sa­fee­na Hu­sain. Je l’ai vé­ri­fié lors de ma ren­contre avec Sak­shi, Payal et Gan­ga, dans leur pe­tite école pu­blique, éga­le­ment si­tuée dans le dis­trict d’Udai­pur. Res­co­la­ri­sées grâce à Edu­cate Girls de­puis quelques se­maines, ces trois jeunes ados gar­de­ront les yeux bais­sés du­rant presque toute l’en­tre­vue. J’ai beau me faire le plus douce pos­sible, la moindre ques­tion semble un sup­plice. Et pas seule­ment en rai­son de la double tra­duc­tion (de l’an­glais à l’hin­di puis à leur dia­lecte, et vice ver­sa) in­dis­pen­sable à notre échange.

Quel âge as-tu ? « Je ne sais pas », chu­chote Sak­shi. Même igno­rance chez ses co­pines. J’ap­pren­drai en­suite qu’elles ont en­vi­ron 11 ans, mais que leur nais­sance n’a ja­mais été en­re­gis­trée. Qu’ai­me­rais-tu faire plus tard ? « Je vais me ma­rier et avoir des en­fants », ré­pond Gan­ga. Un mé­tier qui te tente ? « Je ne sais pas, on ne m’a ja­mais de­man­dé ça... » L’in­ter­prète m’ex­plique qu’au­cune d’elles ne s’est ja­mais ima­gi­né un avenir dif­fé­rent de ce­lui de sa mère et de ses grand­smères. C’est fi­na­le­ment en les pho­to­gra­phiant que je par­viens à les dé­gê­ner, avec l’aide de Par­veen Ba­nu, 40 ans, as­sis­tante pé­da­go­gique pour EG. « Al­lez, les filles ! Le­vez le men­ton, mon­trez-nous vos dents, sou­riez ! » lance-t-elle dans leur dia­lecte, ré­col­tant un bel éclat de rire.

L’ONG ne se contente pas d’en­rô­ler les filles en classe, elle a aus­si éla­bo­ré un pro­gramme édu­ca­tif qui les va­lo­rise. Et qui amé­liore la qua­li­té de l’éducation de tous les en­fants, gar­çons et filles. Axé sur une par­ti­ci­pa­tion ac­tive, le pro­gramme com­prend des cours de maths, d’hin­di et d’an­glais. En com­plé­ment de l’enseignement ma­gis­tral tra­di­tion­nel, les en­fants ap­prennent à tra­vailler en équipe... et se rendent compte que les filles peuvent exer­cer un mé­tier pas­sion­nant et bien ga­gner leur vie.

En ce ma­tin frais, des en­fants de six à huit ans ar­rivent à pied à l’école du vil­lage, qui compte 60 élèves (dont tou­jours une ma­jo­ri­té de gar­çons) — un bâ­ti­ment de bé­ton dé­glin­gué et noir­ci par les ans au mi­lieu de champs caillou­teux. Nous sommes dans le dis­trict de Ra­j­sa­mand, à une cen­taine de ki­lo­mètres au nord d’Udai­pur par des routes ca­ho­teuses, le long des­quelles on croise des car­rières de marbre, spé­cia­li­té de la ré­gion. Le temps de boire un coup et de s’écla­bous­ser en ri­go­lant (la pompe à eau qui trône dans la cour sert aus­si de ba­lan­çoire !) et c’est dé­jà l’heure de la prière. Pieds nus et uni­formes ra­pié­cés, gar­çons et filles mê­lés s’as­soient en rang d’oi­gnons sur un ta­pis râ­pé pour chan­ter en choeur leur dé­vo­tion à Kri­sh­na. Puis, après une le­çon d’hin­di don­née par un pro­fes­seur gri­son­nant et au­to­ri­taire, chan­ge­ment d’am­biance avec l’ar­ri­vée de Pra­nav, jeune édu­ca­teur bé­né­vole d’Edu­cate Girls, re­gard ma­li­cieux et cas­quette blanche au lo­go de l’ONG. Il com­mence par un cours d’an­glais, sous forme de de­vi­nettes. Chaque gamin pige une carte qu’il montre à ses ca­ma­rades. Les images ne sont pas ano­dines

— di­plô­mée, avo­cate, sol­date... —, mais les pe­tits gar­çons s’y ha­bi­tuent vite.

Autre in­no­va­tion : l’élec­tion d’un « Par­le­ment de filles » (Bal Sabha) dans les 21 000 écoles col­la­bo­rant avec Edu­cate Girls. Cha­cune des 13 membres a une res­pon­sa­bi­li­té (san­té, hy­giène, sports...) dont elle doit in­for­mer les autres élèves. Elles bé­né­fi­cient d’une for­ma­tion pra­tique vi­sant à en faire de fu­tures lea­ders (ré­so­lu­tion de pro­blèmes, prise de dé­ci­sion, com­mu­ni­ca­tion en pu­blic...). «J’adore nos réunions, parce qu’on s’amuse et qu’on ap­prend plein de choses », me dit Jyo­ti, 12 ans, dans son an­glais tout neuf. Char­gée de la pro­mo­tion des sports, cette ju­do­ka en herbe af­fiche un aplomb re­mar­quable. « Plus tard, je se­rai po­li­cière. »

Mais Edu­cate Girls n’est pas qu’une af­faire de filles. Sa réus­site re­pose en bonne par­tie sur son ar­mée de 11 000 bé­né­voles (de 18 à 35 ans), ap­pe­lée Team Ba­li­ka (équipe filles) — à 60 % masculine. « Nous re­cru­tons des per­sonnes ins­truites dans chaque vil­lage, pour l’ins­tant sur­tout de jeunes hommes, ex­plique Sa­fee­na Hu­sain. Ce sont des agents de chan­ge­ment : grâce à eux, les col­lec­ti­vi­tés s’ap­pro­prient la cause et les men­ta­li­tés évo­luent. » As­su­rant de 10 à 20 heures de bé­né­vo­lat heb­do­ma­daire, ils donnent le nou­veau pro­gramme pé­da­go­gique et font du por­teà­porte pour dis­cu­ter avec les fa­milles.

Ce qui les mo­tive ? « Mes quatre grandes soeurs ont été ma­riées contre leur gré et je n’ai pas pu les ai­der, ça m’a fait honte », ré­pond, ému, Sa­tya­na­rayan, 23 ans, un mince gar­çon en jean et po­lo im­pec­cables. Ren­con­tré du­rant une séance de for­ma­tion de fu­turs membres de Team Ba­li­ka, il est im­pa­tient de tra­vailler sur le ter­rain. « Je vais tout faire pour évi­ter le même sort aux jeunes filles de mon vil­lage. »

PAGE PRÉ­CÉ­DENTE : Un groupe de pen­sion­naires dans un éta­blis­se­ment pu­blic ré­ser­vé aux filles du dis­trict d’Udai­pur, au Ra­jas­than. CI-CONTRE, DE GAUCHE À DROITE : Team Ba­li­ka en vi­site dans une fa­mille ; un « Par­le­ment de filles » se réunit sous la su­per­vi­sion de Par­veen Ba­nu, as­sis­tante pé­da­go­gique ; cours d’an­glais en com­pa­gnie de Pra­nav, édu­ca­teur bé­né­vole.

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