Mau­dits jeunes

L’actualité - - DÉCRYPTAGE - Champ libre | par Da­vid Desjardins

J’ignore si Tho­mas O. St-Pierre est amu­sé, aga­cé ou sim­ple­ment in­tri­gué. Chose cer­taine, il s’avoue sur­pris que je m’in­té­resse à son char­mant et brillant bou­quin in­ti­tu­lé Mi­ley Cy­rus et les mal­heu­reux du siècle.

Son éton­ne­ment tient à ce­ci : à ses yeux, je compte par­mi ceux qu’il pour­fend dans cet es­sai. Et il n’a pas tort.

Par­don­nez-moi, donc, gens de ma gé­né­ra­tion et de celles qui suivent, parce que j’ai ef­fec­ti­ve­ment com­mis le pé­ché que St-Pierre dé­signe sous le vo­cable de « mo­do­pho­bie » : néo­lo­gisme qui si­gni­fie la dé­tes­ta­tion, voire la haine, de son époque.

Comme tant de mes sem­blables, j’ai pes­té contre les ré­seaux so­ciaux, les en­fants ty­ran­niques et leurs pa­rents rois, l’inepte sys­tème d’éducation qui pro­duit des anal­pha­bètes di­plô­més, et autres tares que je me suis plu à as­so­cier à une pé­riode pré­cise : le pré­sent.

Mais je me soigne. Parce que je suis pour­sui­vi par la crainte de de­ve­nir un vieux con qui ra­dote que tout était mieux au­tre­fois. De ceux qui s’éver­tuent à confire les choses dans la nos­tal­gie d’une époque ré­vo­lue qui re­lève de la fic­tion, puis­qu’on l’idéa­lise au point d’en gom­mer le pire pour ne gar­der que ce qui fait mal pa­raître les gé­né­ra­tions sui­vantes.

Qu’est-ce que Mi­ley Cy­rus vient faire dans tout ça et dans le livre de St-Pierre ?

Elle est le sym­bole d’une aver­sion à l’égard des ve­dettes de la pop en tant que mi­roir de l’époque. « Elle sert de lien dans le livre, afin d’illus­trer les dif­fé­rentes ma­nières par les­quelles se ma­ni­feste notre dé­tes­ta­tion des jeunes, de ce qui est po­pu­laire », m’ex­pli­quet-il. Elle in­carne le goût du jour, qui dé­goûte les « mo­do­phobes ».

De toute éter­ni­té, les plus vieux se sont échi­nés à pas­ser la jeu­nesse à la moulinette, avec sa culture, ses ha­bi­tudes, son mode de vie, fai­sant preuve d’un « in­tran­si­geant égo­cen­trisme », écrit St-Pierre. Pour­tant, le pré­sent n’a pas à pâ­lir de­vant les âges d’or qui n’existent que dans nos my­tho­lo­gies gé­né­ra­tion­nelles.

Oh, il y a bien des choses qui changent. Mais est-ce né­ces­sai­re­ment pour le pire ?

« J’ai pas­sé un temps fou de­vant la télé, est-ce pire qu’une ta­blette ou un té­lé­phone ? Les en­fants sont moins en conflit avec leurs pa­rents qu’avant, est-ce vrai­ment une mau­vaise chose ? » de­mande St-Pierre tan­dis que nous dis­cu­tons.

Il n’a pas de ré­ponse ferme. Mais il est ma­ni­fes­te­ment en­nuyé que tant d’ex­perts de l’anec­dote éle­vée au rang

de fait avé­ré se croient per­mis, eux, de cra­cher sur la jeu­nesse. Sim­ple­ment parce que ses com­por­te­ments dif­fèrent des leurs.

Mar­cel Ber­nier, psy­cho­logue qui oeuvre au­près des étu­diants de l’Université La­val, me par­lait ré­cem­ment des ef­fets à long terme de l’in­ti­mi­da­tion chez les jeunes adultes qu’il ren­contre, de cette forme de stress post­trau­ma­tique qui les hante par­fois jus­qu’à tard dans la vie. Au­jourd’hui, ce har­cè­le­ment qu’on consi­dé­rait comme une fa­ta­li­té de l’âge sco­laire est vi­ve­ment dé­non­cé et pros­crit. Il s’en trouve pour­tant pour dire qu’on ma­nu­fac­ture ain­si une gé­né­ra­tion de braillards.

De même, j’écri­vais der­niè­re­ment ici que je m’in­quiète de voir nos ados scot­chés à leur té­lé­phone. Une ré­cente étude montre qu’en contre­par­tie cette gé­né­ra­tion est l’une des mieux in­for­mées de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, jus­te­ment parce qu’In­ter­net lui coule dans les veines.

Au fi­nal, quand on s’y ar­rête, on constate que la so­cié­té s’amé­liore constam­ment. Elle ne prend sim­ple­ment pas tou­jours le che­min que sou­hai­te­raient les plus vieux et autres grin­cheux mé­dia­tiques. Ceux-là se font l’écho de ce qu’un Jacques God­bout fut pour la gé­né­ra­tion X : un cri­tique si peu ma­gna­nime d’une jeu­nesse qu’il ne com­prend pas qu’il en de­vient l’épou­van­tail.

Ce­la ne veut pas dire que tout va tou­jours pour le mieux et qu’il n’y a pas, dans chaque époque, quelques dé­tails qui la rendent un peu dé­tes­table.

Mais il se peut fort bien que, la vaste ma­jo­ri­té du temps, ces traits ne soient qu’une nou­velle ma­ni­fes­ta­tion de dé­fauts qui sont ceux de l’hu­ma­ni­té, se ré­pé­tant ain­si au fil des âges en em­prun­tant un autre vi­sage. Et peu­têtre aus­si qu’au lieu de voir ce que nous ga­gnons comme so­cié­té, nous sommes ob­sé­dés par ce que nous per­dons.

Mieux vaut lais­ser notre propre jeu­nesse nous quit­ter sur la pointe des pieds, pour em­prun­ter une for­mule du gé­nial chro­ni­queur fran­çais Alexandre Via­latte. La dé­tes­ta­tion de ce qui nous suit res­semble à une fuite à pas lourds et gourds qui tra­hit trois choses : l’ef­fa­re­ment de­vant notre vieillis­se­ment et la peur de cé­der notre place, puis, comme il n’y a pas de gé­né­ra­tion spon­ta­née et que la jeu­nesse n’est rien d’autre que le pro­duit de la culture dont elle émerge, le sen­ti­ment d’avoir lé­gué nos dé­fauts plu­tôt que nos qua­li­tés.

Si bien que ra­ger contre les jeunes est une opé­ra­tion d’au­to­fla­gel­la­tion dé­gui­sée.

Quand on s’y ar­rête, on constate que la so­cié­té s’amé­liore constam­ment. Elle ne prend sim­ple­ment pas tou­jours le che­min que sou­hai­te­raient les plus vieux et autres grin­cheux mé­dia­tiques.

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