La pré­cam­pagne

L’actualité - - PAR ALEC CASTONGUAY -

LLa pre­mière réunion de l’équipe de choc — sur­nom­mée le war room dans les par­tis — n’est com­men­cée que de­puis 10 mi­nutes au siège du PLQ, dans Grif­fin­town, à Mon­tréal, lorsque la dis­cus­sion bi­furque sur la fa­çon de coin­cer le chef de la Coa­li­tion Ave­nir Qué­bec, Fran­çois Le­gault. Il est 7 h en ce lun­di 13 août, et même si la campagne ne dé­marre que dans 10 jours, la quin­zaine de stra­tèges li­bé­raux sont dé­jà en mode « ré­ac­tion ra­pide ».

Dans les jours pré­cé­dents, le PDG d’Hy­dro­Qué­bec a émis des doutes sur la ren­ta­bi­li­té du pro­jet éo­lien Apuiat, sur la Côte­Nord, pi­lo­té par les In­nus et la so­cié­té Bo­ra­lex. Et Fran­çois Le­gault a pris fait et cause pour lui. « On va ré­pli­quer que Le­gault a une po­si­tion an­ti­éco­no­mique en­vers les ré­gions, que ça va nuire à des mil­liers de tra­vailleurs et à leurs fa­milles », ex­plique Da­niel De­shar­nais, di­rec­teur de ca­bi­net ad­joint de Phi­lippe Couillard. Pen­dant la campagne, ce stra­tège dans la qua­ran­taine di­rige le pe­tit groupe « In­Tact » (« in­for­ma­tion tac­tique »), un com­man­do de 12 per­sonnes qui dé­terrent les in­for­ma­tions com­pro­met­tantes dans les cam­pagnes ad­verses, fouillent les an­té­cé­dents ju­di­ciaires des can­di­dats et éla­borent les tac­tiques de com­mu­ni­ca­tion. Des gens dis­crets. Peu de per­sonnes ont ac­cès à leur réunion quo­ti­dienne, qui se tient à l’au­rore.

« On va ache­ter de la pub ci­blée sur Fa­ce­book pour faire pas­ser notre mes­sage dans les cinq cir­cons­crip­tions de la Gas­pé­sie et de la Côte­Nord où l’éo­lien est im­por­tant », dit Maxime Roy, 38 ans, qui di­rige le vo­let nu­mé­rique de la campagne li­bé­rale. « On de­vrait faire sor­tir nos dé­pu­tés de ces ré­gions­là pour at­ta­quer Le­gault et l’in­vi­ter à dé­battre pen­dant la campagne.» Il ré­flé­chit quelques se­condes: « On en­re­gistre une pub pour les ra­dios lo­cales ? » Le di­rec­teur gé­né­ral du par­ti, le vé­té­ran Syl­vain Lan­gis, qui tient les cor­dons de la bourse, donne le feu vert.

Le di­rec­teur de la campagne, Hu­go De­lorme, un grand mince dans la tren­taine, in­ter­pelle Jo­sée Lé­vesque au té­lé­phone. L’or­ga­ni­sa­trice en chef se trouve en Es­trie, où la ba­taille contre la CAQ pro­met d’être épique. « Est­ce qu’on peut mo­bi­li­ser sur la Côte­Nord ? de­mande­t­il. Si Le­gault se rend là­bas, est­ce qu’on peut avoir du monde qui ma­ni­feste ? » La voix de Jo­sée Lé­vesque gré­sille dans l’ap­pa­reil : « On peut or­ga­ni­ser ça. » Par­fait, ré­pond Hu­go De­lorme. « Et s’il n’y va pas, on dit qu’il se cache en­core ! »

Un pe­tit si­lence per­met à cha­cun de prendre une bou­chée du pain aux ba­nanes qu’a cui­si­né Bri­gitte For­tier, res­pon­sable des évé­ne­ments spé­ciaux. Sur l’im­mense écran qui per­met de com­mu­ni­quer avec la moi­tié de l’équipe res­tée à Qué­bec, la gâ­te­rie fait des ja­loux. « De­main, on va en avoir nous aus­si ! » ri­gole une bé­né­vole de la ca­pi­tale.

Cette équipe et les conseillers qui ac­com­pagnent le chef en tour­née re­pré­sentent le coeur de l’or­ga­ni­sa­tion qui tente de pro­cu­rer un deuxième man­dat à Phi­lippe Couillard, et ain­si mar­quer l’his­toire. Une cin­quième vic­toire en six élec­tions gé­né­rales de­puis 2003 fe­rait du PLQ la force po­li­tique la plus do­mi­nante du Qué­bec de­puis l’Union na­tio­nale, entre 1936 et 1960.

Le dé­but de la campagne est cru­cial, es­time­t­on au quar­tier gé­né­ral. « Je dois cas­ser la vague de Le­gault dès le dé­part, ex­plique Charles Ro­bert, di­rec­teur des re­la­tions avec les mé­dias. Si j’y ar­rive, je peux avoir un avan­tage sur le ter­rain, avec ma ma­chine et mes bé­né­voles dans les cir­cons­crip­tions ser­rées, parce que la CAQ a moins de bé­né­voles. Dans une ba­taille qui se gagne par 200 votes, ça compte. »

À la per­ma­nence de la CAQ, près du pont Vic­to­ria, dans le sud­ouest de Mon­tréal, Bri­gitte Le­gault, or­ga­ni­sa­trice en chef, et Mar­tin Kos­ki­nen, di­rec­teur de ca­bi­net de Fran­çois Le­gault, sont bien dé­ci­dés à pas­ser à l’his­toire à leur fa­çon, en his­sant au pou­voir un nou­veau par­ti pour la pre­mière fois de­puis 1976. Bri­gitte Le­gault, 38 ans, connaît bien le li­bé­ral Hu­go De­lorme, puis­qu’ils ont tous deux gran­di dans le sys­tème po­li­tique des jeunes li­bé­raux fé­dé­raux. « Je vais le man­ger tout cru ! Il n’a pas as­sez d’ex­pé­rience », s’amuse­t­elle.

Le sa­me­di 11 août, leur ma­chine se met en marche. Près de 1 500 bé­né­voles sont mo­bi­li­sés dans les 125 cir­cons­crip­tions pour faire du porte­à­porte et des ap­pels afin d’ali­men­ter la Coa­liste, la base de don­nées éla­bo­rée pour un coût de 500 000 dol­lars. « On veut sa­voir où sont nos sym­pa­thi­sants, mais aus­si s’as­su­rer que nos bé­né­voles com­prennent l’ap­pli­ca­tion mo­bile », ex­plique Bri­gitte Le­gault, la pe­tite four­mi de la CAQ, qui tra­vaille sans re­lâche de­puis 2011 pour as­seoir l’or­ga­ni­sa­tion sur des bases so­lides.

Dans le lo­cal des can­di­dats de La­val, der­rière un centre com­mer­cial, une cin­quan­taine de per­sonnes font connais­sance au­tour de Tim­bits et de ca­fé en at­ten­dant les di­rec­tives de Da­niel Le­bel, ad­joint à la mo­bi­li­sa­tion pour les ré­gions de La­val et d’Abi­ti­bi. « Est­ce qu’on est prêts ? On va sa­voir ça au­jourd’hui ! » lance­t­il de sa grosse voix avant de don­ner le go à ses équipes de porte­à­porte. « Des bé­né­voles, il faut en­ve­lop­per ça dans la ouate, c’est pré­cieux. Ils peuvent par­tir quand ils le veulent », ra­conte Da­niel Le­bel en les re­gar­dant se di­ri­ger vers leurs voi­tures avec des cen­taines de dé­pliants des­ti­nés aux fa­milles, tel un père qui re­garde ses oi­sillons quit­ter le nid. Beau­coup donnent du temps pour la pre­mière fois de leur vie.

Dans la cir­cons­crip­tion de Mille­Îles, dans l’est de La­val, le can­di­dat Mau­ro Ba­rone grimpe au pas de course les marches des mai­sons cos­sues du quar­tier Val­des­Brises sous un so­leil de mi­di qui fait per­ler son front. Son ne­veu Em­ma­nuel, té­lé­phone en main, vé­ri­fie dans la Coa­liste les adresses où le can­di­dat doit se rendre et les en­droits à évi­ter — les mai­sons que les or­ga­ni­sa­teurs es­timent ré­frac­taires à la CAQ.

Chaque équipe de bé­né­voles a son tra­jet, éta­bli en fonc­tion du pro­fil so­cio­

dé­mo­gra­phique des ré­si­dants. « Je sais qu’on fait ça pour être plus ef­fi­caces, mais si c’était juste de moi, je co­gne­rais à toutes les portes pour ja­ser ! » dit Mau­ro Ba­rone. En cette belle jour­née, ce ver­bo­mo­teur au dé­but de la cin­quan­taine n’a pu s’em­pê­cher de frap­per à quelques portes im­pré­vues. « Ne le dites à per­sonne ! » me lance-t-il avec le sou­rire.

Ma­ni­fes­te­ment, la CAQ lui a pré­vu des ar­rêts chez tous les élec­teurs d’ori­gine ita­lienne. «Qui ha­bite ici?» de­mande-t-il chaque fois à son ne­veu. Le can­di­dat tente alors de de­vi­ner, en fonc­tion du nom, de quel coin de l’Ita­lie est ori­gi­naire son pro­chain in­ter­lo­cu­teur. Très souvent, il vise juste et se trouve un lien de pa­ren­té, même éloi­gné. « Les Ita­liens, au Qué­bec, on se connaît tous un peu, même si on ne se connaît pas ! » dit-il en ri­go­lant.

Son père a fait for­tune dans la construc­tion. « Je suis chan­ceux, je viens d’une fa­mille hon­nête qui a fait de l’ar­gent. Je suis là pour ai­der ceux qui ont eu moins de chance que moi », dit souvent Mau­ro Ba­rone aux élec­teurs, avant de leur lais­ser son nu­mé­ro de cel­lu­laire, au cas où ils au­raient des ques­tions.

La com­mu­nau­té ita­lienne, de­puis long­temps fi­dèle aux li­bé­raux, hé­site à ap­puyer son chef, un an­cien mi­nistre pé­quiste. « Je me fais mas­sa­crer sur le ter­rain parce que les an­glo­phones pensent que Le­gault a des in­ten­tions ca­chées en fa­veur de la sou­ve­rai­ne­té. Je dis et re­dis que je suis moi-même un an­cien li­bé­ral, que je fais confiance à mon chef et qu’il n’y au­ra pas de ré­fé­ren­dum, mais ça reste un han­di­cap. » Mau­ro Ba­rone touche tou­te­fois une corde sen­sible lors­qu’il dit que le Qué­bec a be­soin de chan­ge­ment et qu’il faut bais­ser les taxes et les im­pôts.

L’opé­ra­tion de la CAQ prend fin vers 14 h 30. Plus de 5 300 don­nées — noms de sym­pa­thi­sants et de non-sym­pa­thi­sants, en­jeux lo­caux, nu­mé­ros de té­lé­phone, adresses cour­riel, etc. — ont été ajou­tées dans la Coa­liste. « On a iden­ti­fié 1 500 sym­pa­thi­sants, c’est cor­rect. On a eu quelques bogues avec le sys­tème, qu’il fau­dra cor­ri­ger avant la pro­chaine grande opé­ra­tion, le 3 sep­tembre », ex­plique une se­maine plus tard Bri­gitte Le­gault. « Le 3,

Le groupe « In­Tact » du PLQ est un com­man­do de 12 per­sonnes qui dé­terrent les in­for­ma­tions com­pro­met­tantes dans les cam­pagnes ad­verses, fouillent les an­té­cé­dents ju­di­ciaires des can­di­dats et éla­borent les tac­tiques de com­mu­ni­ca­tion.

c’est la fête du Tra­vail, est-ce une bonne date pour avoir du monde ? » re­lance Ca­ro­line Dus­sault, l’une des or­ga­ni­sa­trices. « On est en campagne élec­to­rale, on s’en fout des congés ! » ré­pond Bri­gitte Le­gault du tac au tac.

Tous les par­tis doivent re­le­ver des dé­fis de re­cru­te­ment de bé­né­voles : les gens ac­cordent moins de temps à la po­li­tique et l’âge moyen des bé­né­voles grimpe. Dans les cir­cons­crip­tions qui en comptent moins, la CAQ a re­cours à des en­tre­prises pri­vées afin de mul­ti­plier les ap­pels de poin­tage et en­trer les in­for­ma­tions dans sa base de don­nées. « Tout ce qu’on re­cueille comme in­for­ma­tion, c’est ce que le ci­toyen veut bien nous don­ner. On est très pru­dents pour res­pec­ter la vie pri­vée », dit Bri­gitte Le­gault.

Qué­bec so­li­daire, à la caisse moins gar­nie que les autres par­tis, pro­cède au­tre­ment. La for­ma­tion de gauche a ci­blé quelques cir­cons­crip­tions stra­té­giques et y a dé­ployé ses or­ga­ni­sa­teurs d’ex­pé­rience. Jo­sée Va­nasse, 71 ans, qui a ai­dé Amir Kha­dir à l’em­por­ter en 2008 dans Mer­cier et qui a contri­bué à la vic­toire du dé­pu­té fé­dé­ral néo-dé­mo­crate Alexandre Bou­le­rice en 2011, di­rige la campagne de Vincent Ma­ris­sal dans Ro­se­mont. Alexandre Bou­le­rice lui a d’ailleurs lais­sé plu­sieurs de ses bons or­ga­ni­sa­teurs pour don­ner un coup de main. Les mi­li­tants de Pro­jet Mon­tréal sont aus­si nom­breux au­près de QS dans Ro­se­mont, où le chef du PQ, Jean-Fran­çois Li­sée, tente de se faire ré­élire. Josiane Brochu, qui a pi­lo­té la campagne de Ma­non Mas­sé en 2014, a été ju­me­lée à la can­di­date Catherine Do­rion dans Ta­sche­reau, à Qué­bec. « On a mis du monde qui a ga­gné dans des cir­cons­crip­tions qu’on peut ga­gner », ra­conte Sté­pha­nie Gué­vre­mont, res­pon­sable des re­la­tions avec les mé­dias.

QS s’est ins­pi­ré de la campagne du dé­mo­crate Ber­nie San­ders aux États-Unis pour créer la pla­te­forme Mou­ve­ment, qui per­met aux mi­li­tants d’or­ga­ni­ser des ac­ti­vi­tés dans leur quar­tier sans l’in­ter­ven­tion du par­ti. Ce lo­gi­ciel per­met éga­le­ment à un membre, avec l’ac­cord de la di­rec­tion, de faire des ap­pels n’im­porte où au Qué­bec sans avoir à se dé­pla­cer dans un lo­cal élec­to­ral. Le lo­gi­ciel four­nit même quelques pistes de conver­sa­tion.

Une force de frappe qui per­met à des di­zaines de per­sonnes de par­ti­ci­per à des opé­ra­tions téléphoniques éclair dans une cir­cons­crip­tion clé, alors qu’il se­rait im­pos­sible d’ins­tal­ler ra­pi­de­ment 60 per­sonnes au même en­droit avec des lignes téléphoniques. « On est ca­pables de lan­cer un blitz en quelques heures. Au­cun autre par­ti ne peut en faire au­tant », ex­plique Sté­pha­nie Gué­vre­mont.

Lu­cas Me­der­nach et Ya­nick Gré­goire, res­pec­ti­ve­ment res­pon­sable des stra­té­gies nu­mé­riques et di­rec­teur des com­mu­ni­ca­tions au PQ.

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