Le coeur de la campagne

L’actualité - - PAR ALEC CASTONGUAY -

Avant le dé­bat du 13 sep­tembre, la CAQ a ache­té pas moins de 100 000 com­bi­nai­sons de mots-clés sur Google, al­lant de « PLQ », « Couillard » et « Li­sée » jus­qu’à « Qué­bec pro­vince » en pas­sant par « al­lo­ca­tion fa­mille » et « mai­son des aî­nés ».

DDans le centre ner­veux des opé­ra­tions de la CAQ, près du pont Vic­to­ria, les cra­vates et le mo­ral sont en berne. Le ma­ra­thon élec­to­ral en est au tiers de la dis­tance et les der­niers jours ont été dif­fi­ciles.

Le par­ti a été em­bar­ras­sé par plu­sieurs contro­verses : le pré­sident de la for­ma­tion, Sté­phane Le Bouyon­nec, a dé­mis­sion­né avant d’être la cible de pu­bli­ci­tés né­ga­tives du PLQ por­tant sur son pas­sé d’en­tre­pre­neur ; le dé­pu­té Éric Caire a dû ex­pli­quer sa co­si­gna­ture pour un prêt consen­ti par un maire de sa cir­cons­crip­tion ; et le can­di­dat dans Saint­Jean, Sté­phane La­roche, pro­prié­taire de bar, a dû être rem­pla­cé après la dé­cou­verte de dé­mê­lés avec la Ré­gie des al­cools et d’in­frac­tions à la Loi sur l’équi­té sa­la­riale.

En tête des son­dages de­puis des mois, le par­ti de Fran­çois Le­gault est la seule cible des re­cher­chistes d’élite des autres par­tis, dont l’équipe « In­Tact » du PLQ, qui fouillent les moindres re­coins du Web et sillonnent les cir­cons­crip­tions à la re­cherche d’in­for­ma­tions com­pro­met­tantes. Ils sont à l’ori­gine des contro­verses mé­dia­tiques sur les can­di­dats de la CAQ. « Le PQ ne s’oc­cupe plus des li­bé­raux et les li­bé­raux ne s’oc­cupent plus du PQ. Toutes leurs res­sources sont consa­crées à nous ! » s’ex­clame Sté­phane Go­beil, di­rec­teur des com­mu­ni­ca­tions de la campagne ca­quiste.

Barbe poivre et sel de quelques jours et che­mise bleue à moi­tié sor­tie des jeans, Sté­phane Go­beil, 50 ans, en­caisse les coups. Il a beau en avoir vu d’autres — il en est à sa 10e campagne, toutes au sein du Bloc qué­bé­cois et du PQ —, les son­dages in­ternes montrent que la CAQ a per­du tout le ter­rain ga­gné de­puis le dé­but de la campagne. « Si tu sa­vais le nombre de bombes qu’on a désa­mor­cées. Nos ad­ver­saires ont don­né plein de faux tuyaux aux jour­na­listes. »

Au siège opé­ra­tion­nel des li­bé­raux, quelques rues plus loin, on se frotte les mains. La mis­sion de dé­sta­bi­li­sa­tion des can­di­dats de la CAQ s’est bien dé­rou­lée. « On a des gens d’ex­pé­rience ici, on sait com­ment faire et quand », dit sim­ple­ment Hu­go De­lorme, as­sis dans son pe­tit bu­reau, le sou­rire aux lèvres en ce jeu­di en­so­leillé de sep­tembre. Le PLQ, deuxième dans les in­ten­tions de vote, sou­hai­tait déso­rien­ ter son ad­ver­saire. « Avant que les élec­teurs re­viennent vers nous, il faut fra­gi­li­ser leur opi­nion. C’est à ça que servent les opé­ra­tions né­ga­tives. Le mo­ment de la sé­duc­tion n’est pas en­core ar­ri­vé, ça vien­dra à la fin », dé­clare­t­il, confiant.

Le PLQ sou­haite for­cer Fran­çois Le­gault à sor­tir de sa zone de confort. Le chef de la CAQ se dé­brouille bien lors­qu’il est à l’of­fen­sive, mais beau­coup moins lors­qu’il doit se dé­fendre. « Il n’est pas so­lide, il faut le pro­vo­quer un peu », lance le di­rec­teur de la campagne li­bé­rale. D’où les sor­ties des can­di­dates Mar­wah Riz­qy et Ch­ris­tine St­Pierre sur le pré­su­mé « sexisme » de Fran­çois Le­gault. Une at­taque tou­te­fois trop ap­puyée, où le chef de la CAQ a été com­pa­ré à Do­nald Trump. « Les com­men­ta­teurs ont dit que c’était du sa­lis­sage et de la pa­nique. Ça ne nous a pas ai­dés », convient Hu­go De­lorme.

Dans les lo­caux élec­to­raux du Par­ti qué­bé­cois, près de la tour de Ra­dio­Ca­na­da, à l’est du centre­ville de Mon­tréal, on mise plu­tôt sur l’in­quié­tude du monde agri­cole, alors que se né­go­cie à Wa­shing­ton la nou­velle mou­ture de l’Ac­cord de libre­échange nord­amé­ri­cain (ALE­NA). Les stra­tèges es­timent que cet en­jeu est im­por­tant dans 40 cir­cons­crip­tions sur 125. Le PQ concocte une pu­bli­ci­té ci­blée où l’on aper­çoit une vache, avec le slo­gan « Soyons ferme », un jeu de mots des­ti­né aux pro­duc­teurs lai­tiers, mais aus­si à ceux qui s’in­té­ressent aux pro­duits du ter­roir et qui pri­vi­lé­gient la nour­ri­ture lo­cale.

En ce mer­cre­di ma­tin 5 sep­tembre, l’équipe de com­mu­ni­ca­tion de Ya­nick Gré­goire pré­pare la suite de l’opé­ra­tion, qui a dé­jà at­teint près de 100 000 per­sonnes sur In­ter­net. Le PQ en­ver­ra des vi­déastes et des pho­to­graphes à la ma­ni­fes­ta­tion des jeunes agri­cul­teurs pré­vue le len­de­main à Mon­tréal, de­vant les bu­reaux du pre­mier mi­nistre du Ca­na­da, Jus­tin Tru­deau. Des par­ti­sans du PQ y se­ront, avec des chan­dails et des pan­cartes aux cou­leurs du par­ti. « On ne fait pas la ma­nif à leur place, mais il faut être vi­sibles», ex­plique Ya­nick Gré­goire à son groupe de jeunes sol­dats nu­mé­riques. Les pho­tos et vi­déos de la ma­nif se­ront en­voyées aux mêmes élec­teurs ci­blés sur le Web afin de mon­trer que le PQ passe de la pa­role aux actes dans la dé­fense de leurs in­té­rêts.

Quelques jours plus tard, la tem­pête semble pas­sée à la CAQ. Le re­tour de la ve­dette éco­no­mique Ch­ris­tian Du­bé, dé­pu­té de Lévis de 2012 à 2014, de­ve­nu pre­mier vi­ce­pré­sident de la Caisse de dé­pôt, et le dé­col­lage du dé­bat sur l’im­mi­gra­tion ont per­mis au par­ti de re­mon­ter au­près de l’élec­to­rat fran­co­phone, vi­tal lors de toutes les élec­tions. « On a mon­tré qu’on a du res­sort, qu’on ne se lais­se­ra pas abattre », dit Sté­phane Go­beil, de nou­veau sou­riant.

La réunion de l’équipe de poin­tage de la CAQ du lun­di 10 sep­tembre, di­ri­gée par l’or­ga­ni­sa­trice en chef Bri­gitte Le­gault, té­moigne d’une confiance tran­quille. Les mil­liers d’ap­pels ef­fec­tués chaque jour dans la pro­vince pour son­der les sym­pa­thi­sants si­gnalent que la si­tua­tion s’est sta­bi­li­sée. « Pour l’ins­tant, ça va bien aux en­droits où ça doit bien al­ler », ex­plique-t-elle à son équipe de quatre per­sonnes, en par­lant des « com­tés A » — les 26 cir­cons­crip­tions cru­ciales pour l’em­por­ter le 1er oc­tobre, si­tuées dans la ban­lieue de Mon­tréal et dans les ré­gions de Qué­bec, de l’Es­trie et de la Mau­ri­cie.

Les li­bé­raux prennent néan­moins un ma­lin plai­sir à jouer dans la tête des stra­tèges de leurs ad­ver­saires. Dé­but sep­tembre, un or­ga­ni­sa­teur du PLQ a mis la main sur la pre­mière pu­bli­ci­té té­lé de la CAQ, quelques jours avant sa mise en ondes. On y voit un train qui fran­chit un pas­sage à ni­veau et des gens qui le re­gardent pas­ser : un agri­cul­teur, une ma­riée, un jeune couple…

Ra­pi­de­ment, le PLQ re­prend le concept et pro­duit une pu­bli­ci­té des­ti­née au Web, où l’on voit le « train li­bé­ral de la pros­pé­ri­té » qui cir­cule entre monts et val­lées, avec les images d’un agri­cul­teur, d’une ma­riée et d’un jeune couple, dans le même ordre que la pu­bli­ci­té de la CAQ ! Pour être en me­sure de sor­tir sa pu­bli­ci­té 24 heures avant l’autre camp, le PLQ a ache­té des images tour­nées à l’étran­ger par des agences. « La guerre psy­cho­lo­gique est im­por­tante pen­dant une campagne. On vou­lait qu’ils doutent, qu’ils se de­mandent com­ment on a eu ac­cès à leur pub. Est-ce qu’ils ont une taupe à l’in­terne ? » s’amuse Hu­go De­lorme.

Ma­thieu Noël, 33 ans, di­rec­teur du vo­let nu­mé­rique de la campagne de la CAQ, a gri­ma­cé en voyant que le PLQ avait co­pié la pu­bli­ci­té du par­ti. « J’ima­gine qu’un ac­teur ou un tech­ni­cien a lais­sé fil­trer notre concept aux li­bé­raux. Ça ar­rive », dit-il en haus­sant les épaules. La CAQ a ré­pli­qué en ac­cu­sant le PLQ de ne pas avoir em­bau­ché des co­mé­diens qué­bé­cois dans sa pub, ce qui a va­lu un ar­ticle né­ga­tif pour le par­ti de Phi­lippe Couillard dans Le Jour­nal de Mon­tréal. « On n’al­lait pas res­ter les bras croi­sés ! » lâche Ma­thieu Noël en riant.

La ba­taille entre les deux par­tis de tête s’in­ten­si­fie à me­sure que la campagne pro­gresse. Quelques jours avant le pre­mier dé­bat des chefs, la CAQ lance une opé­ra­tion de mar­ke­ting pour sé­duire un élec­to­rat gé­né­ra­le­ment fa­vo­rable aux li­bé­raux : les gens qui va­lo­risent la sé­cu­ri­té pu­blique. Dans une pu­bli­ci­té dif­fu­sée sur Fa­ce­book au­près des po­li­ciers, des pom­piers, des mi­li­taires, des agents de sé­cu­ri­té, ain­si que de leurs fa­milles, la CAQ fait va­loir son can­di­dat dans Va­chon, sur la Rive-Sud, Ian La­fre­nière, an­cien porte-pa­role du Ser­vice de po­lice de la Ville de Mon­tréal. Il y fi­gure avec cette for­mule : « Le res­pect de la loi et de l’ordre, c’est im­por­tant. Ça prend quel­qu’un qui le com­prend. » Le suc­cès est im­mé­diat : 194 000 per­sonnes ver­ront le mes­sage en quelques jours.

Mo­ment fort de la campagne, le pre­mier dé­bat té­lé­vi­sé des chefs ap­proche. La ba­garre à l’écran se joue­ra aus­si en cou­lisses, où les ma­chines po­li­tiques s’ap­prêtent à ap­puyer leurs chefs.

La CAQ a ache­té pas moins de 100 000 com­bi­nai­sons de mots-clés sur Google, al­lant de «PLQ», «Couillard» et « Li­sée » jus­qu’à « Qué­bec pro­vince » en pas­sant par « al­lo­ca­tion fa­mille » et « mai­son des aî­nés ». Le par­ti veut pro­fi­ter du fait que les re­cherches sur Google grimpent pen­dant un dé­bat, à me­sure que les élec­teurs sou­haitent en ap­prendre da­van­tage sur un su­jet. La CAQ a ache­té ses mots-clés sur Google pour cer­taines ré­gions seule­ment, afin d’in­ci­ter les ré­si­dants des « com­tés A » à consul­ter les pages Web créées par le par­ti pour l’oc­ca­sion — avec le lo­go de la CAQ au bas de l’écran.

Dans ces ré­gions, une re­cherche avec les mots-clés « PLQ » ou « Couillard » pro­pose une page où la CAQ

de­mande aux in­ter­nautes s’ils sou­haitent « quatre ans de plus avec un gou­ver­ne­ment li­bé­ral ». Des hy­per­liens mènent à des ar­ticles de jour­naux qui abordent les en­quêtes de l’UPAC sur le Par­ti li­bé­ral ou ses an­ciens mi­nistres. Au bas de l’écran, on peut lire : « Non mer­ci ! » Les mots-clés « PQ » ou « Li­sée » mènent à une page In­ter­net qui af­firme que le chef du Par­ti qué­bé­cois est « dur à suivre », ayant souvent chan­gé d’idée sur la laï­ci­té et le port du voile.

Une telle opé­ra­tion d’achat de mots sur Google et la créa­tion des pages Web « prend du temps et coûte as­sez cher », convient Sté­phane Go­beil, qui re­fuse d’en dé­voi­ler la somme, alors que nous sou­pons dans la cui­sine com­mune de la CAQ, en­vi­ron une heure avant le dé­bat té­lé­vi­sé du 13 sep­tembre, à Ra­dio-Ca­na­da.

La qua­ran­taine d’em­ployés qui s’ac­tivent dans les lo­caux de la campagne sont nour­ris par la mère et le père de l’or­ga­ni­sa­trice en chef, Bri­gitte Le­gault — au­cune pa­ren­té avec le chef du par­ti. Le couple cui­sine deux re­pas par jour pen­dant 39 jours, des­serts com­pris, à titre bé­né­vole, afin de fa­ci­li­ter le casse-tête que re­pré­sente la nour­ri­ture pour un groupe qui tra­vaille 16 heures par jour ! « Jo­sée », comme tout le monde ap­pelle la mère de Bri­gitte, est ra­pi­de­ment de­ve­nue la per­sonne la plus po­pu­laire de l’état-ma­jor de la CAQ ! « Son cheese-cake est mer­veilleux, on va tous prendre 10 livres d’ici la fin ! » dit un bé­né­vole, qui se sert un mor­ceau avant d’al­ler écou­ter le dé­bat.

Pen­dant l’épreuve té­lé­vi­sée, les stra­tèges li­bé­raux se rendent compte de la tac­tique ca­quiste et tentent de la contrer en se pro­cu­rant à leur tour les mots-clés « PLQ », « li­bé­raux » et « Couillard », afin de di­ri­ger les in­ter­nautes vers leurs propres sites. Puisque Google fonc­tionne par en­chères pour ses mots-clés, la soi­rée se­ra une ba­taille nu­mé­rique constante entre les deux camps, jusque tard dans la nuit, pour gar­der la main­mise sur cer­tains mots — par­ti­cu­liè­re­ment sur la « ligne de front » que re­pré­sentent les ré­gions de La­val et de l’Es­trie, ain­si que la cir­cons­crip­tion de Châ­teau­guay, où la CAQ tente de dé­lo­ger le mi­nistre Pierre Mo­reau. « Ç’a joué dur par mo­ments ! » constate Sté­phane Go­beil, tan­dis qu’il émerge d’un pe­tit lo­cal où une de­mi-dou­zaine de jeunes guer­riers du Web, gros écou­teurs sur les oreilles, semblent épui­sés par des heures de com­bats vir­tuels.

À la fin du dé­bat de Ra­dio-Ca­na­da, les conseillers de Fran­çois Le­gault lèvent les bras en guise de vic­toire, convain­cus que leur chef s’est bien ti­ré d’af­faire, étant don­né qu’il a été la cible de toutes les at­taques. « On a eu notre match nul », dit Sté­phane Go­beil. Les son­dages in­ternes confirment que tout est au beau fixe.

Moins de 48 heures plus tard, le sa­me­di 15 sep­tembre, le lea­der de la CAQ tré­buche. Il peine à ré­pondre à une ques­tion simple sur le pro­ces­sus d’ac­cès à la ci­toyen­ne­té ca­na­dienne. Une bourde qui se ré­pète le len­de­main. Dans les coups de sonde du par­ti, les in­ten­tions de vote partent en vrille. La com­pé­tence per­çue du chef tangue. La CAQ va­cille.

Le lun­di, à la réunion heb­do­ma­daire avec ses or­ga­ni­sa­teurs, Bri­gitte Le­gault pré­pare son équipe pour le vote par an­ti­ci­pa­tion, qui doit se dé­rou­ler dans moins d’une se­maine, du 21 au 24 sep­tembre. « On n’a pas de très bonnes jour­nées, c’est as­sez clair, mais il faut gar­der le cap. La po­li­tique, ça change vite », dit-elle à son équipe par vi­déo­con­fé­rence.

Pour gar­der à bord les sym­pa­thi­sants ca­quistes, Bri­gitte Le­gault exige de ses or­ga­ni­sa­teurs qu’ils mo­bi­lisent da­van­tage de bé­né­voles pour des opé­ra­tions de porte-à-porte dans les cir­cons­crip­tions, quitte à dé­lais­ser les ap­pels téléphoniques aux élec­teurs. « Le con­tact hu­main est im­por­tant. C’est plus de tra­vail, mais c’est plus payant. »

À Qué­bec so­li­daire, c’est dans les uni­ver­si­tés et les cé­geps que le par­ti joue la carte de la proxi­mi­té. Il est à peine 7 h 30 en ce 18 sep­tembre, et dans l’en­trée du centre des opé­ra­tions du par­ti, rue On­ta­rio, à Mon­tréal, une dou­zaine de jeunes bé­né­voles s’ap­prêtent à s’en­tas­ser dans trois mi­ni­four­gon­nettes pour se rendre de­vant le pa­villon Jean-Brillant, de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal. Ils vont y dis­tri­buer des dé­pliants sur la gra­tui­té sco­laire et en­cou­ra­ger les étu­diants à vo­ter au bu­reau de scru­tin qui se­ra ins­tal­lé sur leur cam­pus à la fin du mois. Le dé­pu­té sor­tant de Mer­cier, Amir Kha­dir, est conscrit pour « l’opé­ra­tion cam­pus ». Il re­garde la liste des en­droits à vi­si­ter dans la jour­née : Uni­ver­si­té de Mon­tréal, UQAM, col­lège Ahunt­sic, cé­gep du Vieux-Mon­tréal… « Tiens, il n’y a pas HEC Mon­tréal ! » dit-il à la blague.

Dans les jours sui­vants, les cé­geps et les uni­ver­si­tés si­tués près des 12 cir­cons­crip­tions vi­sées par QS — à Mon­tréal, Qué­bec et Sher­brooke, no­tam­ment — se­ront aus­si pris d’as­saut par les bé­né­voles. Le par­ti de gauche grimpe en po­pu­la­ri­té chez les 18-34 ans de­puis le dé­but de la campagne, ré­col­tant jus­qu’à un tiers du vote dans cer-

Ils sont trois an­ciens de la CLASSE, l’as­so­cia­tion étu­diante la plus mi­li­tante en 2012, à ac­com­pa­gner les jeunes bé­né­voles sur les cam­pus mont­réa­lais. Ils ca­librent le mes­sage de QS avec la pré­ci­sion chi­rur­gi­cale de ceux qui savent com­ment pense la gé­né­ra­tion mon­tante.

tains son­dages. « Chez les plus vieux, le vent de chan­ge­ment, c’est la CAQ. Chez les plus jeunes, c’est nous », af­firme Lud­vic Mo­quin-Beau­dry, res­pon­sable des élec­tions au co­mi­té stra­té­gique de QS.

Au dé­but de la tren­taine, che­veux blonds courts et chandail rouge à l’ef­fi­gie de Ma­non Mas­sé, Lud­vic Mo­quinBeau­dry est de re­tour en ter­rain connu sur les cam­pus. Il est l’un des nom­breux an­ciens étu­diants qui, en 2012, ont di­ri­gé le mou­ve­ment his­to­rique de grève et sont au­jourd’hui au ser­vice de QS, à l’image du co-porte-pa­role Ga­briel Na­deau-Du­bois. «Le tan­dem Mas­sé-GND, ça marche très fort chez les jeunes. Ils in­carnent une ma­nière dif­fé­rente de faire de la po­li­tique. Ça nous porte. Il reste à les convaincre d’al­ler vo­ter!» ra­conte Lud­vic Mo­quinBeau­dry, qui a été porte-pa­role de la CLASSE pen­dant le conflit.

Pen­dant « l’opé­ra­tion cam­pus » à Mon­tréal, ils sont trois an­ciens de la CLASSE, l’as­so­cia­tion étu­diante la plus mi­li­tante en 2012, à ac­com­pa­gner les jeunes bé­né­voles. Ils connaissent les meilleurs en­droits pour dis­tri­buer les tracts aux étu­diants pres­sés qui se rendent à leurs cours. Ils ca­librent le mes­sage de QS avec la pré­ci­sion chi­rur­gi­cale de ceux qui savent com­ment pense la gé­né­ra­tion mon­tante. Et ça fait mouche. Les ap­puis sont im­por­tants. « On vote dé­jà pour vous » est une phrase qui re­vient constam­ment dans la bouche des jeunes lors­qu’ils lèvent les yeux de leur cel­lu­laire pour ac­cep­ter un dé­pliant. La ré­par­tie d’Amir Kha­dir est prête : « Il faut main­te­nant convaincre vos pa­rents ! » lance in­va­ria­ble­ment le franc-ti­reur. « On dé­range les puis­sants, les élites, les riches, c’est pour ça que vous en­ten­dez au­tant de mau­vaises choses sur nous », dit-il à une étu­diante qui hé­site.

Vers 9 h 30, Amir Kha­dir s’ar­rête quelques se­condes et re­garde le flot d’étu­diants qui sou­rient aux bé­né­voles de QS aux portes de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal. Beau­coup ac­ceptent avec en­train de por­ter un ma­ca­ron aux cou­leurs du par­ti. Son vi­sage se fend d’un large sou­rire. « Il se passe quelque chose », lâche-t-il.

Le der­nier dé­bat des chefs à TVA ap­proche. La ten­sion dans les cel­lules de dé­ci­sion des par­tis aug­mente. Tout pour­rait se jouer lors de cette soi­rée, alors que près de 40 % des élec­teurs disent pou­voir en­core chan­ger d’idée. La CAQ et le PLQ se par­tagent la tête des in­ten­tions de vote, mais l’équipe pé­quiste n’a pas en­core dit son der­nier mot. Le groupe de Ya­nick Gré­goire a pré­pa­ré à l’avance des tweets et des pho­tos avec des phrases-chocs que le chef, Jean-Fran­çois Li­sée, a le man­dat de dé­cla­rer du­rant le dé­bat. « On va ren­for­cer le spin sur les ré­seaux so­ciaux au­tour de cer­tains thèmes », dit-il. Sa cible pre­mière n’est pas tant l’élec­teur moyen, peu pré­sent sur Twit­ter, mais les in­fluen­ceurs qui peuvent dé­ter­mi­ner qui a ga­gné le dé­bat. « Les gens écoutent l’ana­lyse qui suit l’émis­sion. Ils veulent sa­voir ce que Ma­rio Du­mont pense ! C’est lui et ses col­lègues qu’on vise. »

Dans les groupes de dis­cus­sion que tiennent les li­bé­raux chaque se­maine à Qué­bec, Bé­can­cour et Sher­brooke, des ré­gions cibles, et qui réunissent des élec­teurs ca­quistes qui pour­raient en­core chan­ger d’idée, on sent l’hé­si­ta­tion. Le­gault y est dé­crit comme « brouillon ». Des élec­teurs pensent re­ve­nir au PLQ. Les stra­tèges li­bé­raux sentent qu’ils peuvent ga­gner.

Un sur­pre­nant son­dage CROP-Co­ge­co place même le PLQ de­vant la CAQ. Lors d’une confé­rence té­lé­pho­nique avec tous les can­di­dats, le mer­cre­di soir 19 sep­tembre, Hu­go De­lorme leur de­mande de ne pas par­ta­ger ce coup de sonde sur les ré­seaux so­ciaux le len­de­main. D’abord, il ne con­corde pas avec les chiffres du par­ti, qui sont plus bas.

En­suite, il y a le dan­ger de grim­per trop haut, trop vite, et d’ap­pa­raître confiants ou ar­ro­gants. Au PLQ, on semble sou­hai­ter l’em­por­ter par la porte ar­rière, sans que per­sonne s’en rende compte. « Si les gens pensent qu’on va ga­gner, la vo­lon­té de chan­ge­ment, en­core pré­sente, pour­rait re­ve­nir à l’avant dans la der­nière se­maine, et ce n’est pas bon pour nous », ex­plique Hu­go De­lorme.

Le jour du dé­bat, le 20 sep­tembre, le siège opé­ra­tion­nel du PLQ est se­coué par sa plus im­por­tante contro­verse de­puis le dé­but de la campagne. Le ma­tin, à Ra­dio Éner­gie, au 94,3 FM, Phi­lippe Couillard a dé­cla­ré qu’il était pos­sible de nour­rir une fa­mille de trois per­sonnes avec 75 dol­lars par se­maine. La nou­velle se ré­pand comme une traî­née de poudre, par­ta­gée des di­zaines de mil­liers de fois sur les ré­seaux so­ciaux. Le chef du PLQ y ap­pa­raît dé­con­nec­té de la réa­li­té de la classe moyenne. À la réunion de 15 h 30 du war room li­bé­ral, la dé­ci­sion est prise : Couillard va pré­ci­ser sa pen­sée, mais inu­tile de ten­ter de cor­ri­ger le tir. « C’est un side show, on ne veut pas lui don­ner du gaz et traî­ner ça pen­dant deux jours », dit Hu­go De­lorme. Dans les heures sui­vantes, les son­dages montrent un flé­chis­se­ment des ap­puis.

Après un re­pas d’ailes de pou­let et de piz­zas froides com­man­dées chez un trai­teur, le groupe nu­mé­rique des li­bé­raux, une tren­taine de jeunes at­ta­blés de­vant leurs or­di­na­teurs, se pré­pare pour la ba­taille de la soi­rée. Au fond de la pièce, deux im­menses té­lé­vi­seurs per­met­tront de suivre le dé­bat. Au centre, as­sis à une table haute, Maxime Roy et Sé­bas­tien Fas­sier di­rigent les opé­ra­tions. Ce der­nier, consul­tant de Da­ta Sciences au ser­vice du PLQ pour la campagne, exige le si­lence et ha­rangue les troupes. « Il reste 12 mi­nutes avant le dé­bat. C’est le temps du der­nier pi­pi ou de la der­nière patch de ni­co­tine. C’est le der­nier dé­bat de la campagne. On va bot­ter des culs ! Le chef a be­soin de nous ! »

Quelques cris de joie, et Maxime Roy, di­rec­teur de la campagne nu­mé­rique, grimpe le son de l’am­pli­fi­ca­teur. Les notes d’« Eye of the Ti­ger », la chan­son­thème du film de boxe Ro­cky, ré­sonnent à fond. La ba­garre peut com­men­cer. Un bé­né­vole plus âgé sou­rit. « Ils sont tel­le­ment jeunes, la plu­part ne doivent même pas sa­voir ce qu’est Ro­cky ! »

Le dé­bat dé­marre et la ma­chine rouge aus­si. Dans une dis­ci­pline toute mi­li­taire, Sé­bas­tien Fas­sier com­mande le groupe dit « proac­tif », et Maxime Roy, l’autre moi­tié de l’équipe, qui s’oc­cupe du « ré­ac­tif ». Le pre­mier rend pu­bliques au bon mo­ment sur les ré­seaux so­ciaux les « lignes du chef » — des phrases pré­fa­bri­quées pour mar­quer l’ima­gi­naire — avec des pho­tos et des vi­déos as­so­ciées aux thèmes abor­dés à la té­lé. Le deuxième est res­pon­sable des contre­at­taques liées aux pro­pos des autres chefs.

Lorsque le chef du PLQ aborde la ques­tion du traitement des aî­nés dans les CHSLD, dans le pre­mier bloc du

dé­bat, Sé­bas­tien Fas­sier pousse un re­ten­tis­sant « E111 » à son équipe, qui cherche alors dans le fi­chier cen­tral la case E111 afin d’en ex­traire en quelques se­condes la bonne image, avec la phrase ap­pro­priée, pour la mettre sur Twit­ter. Il en se­ra ain­si toute la soi­rée.

Pour aug­men­ter sa force de frappe, le PLQ uti­lise deux atouts. D’abord, plus de 500 « am­bas­sa­deurs nu­mé­riques » sont conscrits pour re­layer les mes­sages du par­ti pen­dant la soi­rée. Des can­di­dats, des em­ployés, des mi­li­tants, des in­fluen­ceurs Web… En­suite, le par­ti s’est do­té du lo­gi­ciel Sen­ti­nel, qui per­met, d’une seule touche, de prendre les com­mandes des comptes Twit­ter et Fa­ce­book de presque tous les can­di­dats, et de cer­tains em­ployés de la campagne, afin de don­ner une grande ex­po­si­tion mé­dia­tique à un mes­sage pré­cis. Par exemple, lors de la passe d’armes sur l’éo­lien entre Couillard et Le­gault pen­dant le dé­bat, le par­ti a pu se ser­vir des ré­seaux so­ciaux de ses can­di­dats et mi­li­tants les plus tou­chés par cet en­jeu en Gas­pé­sie et sur la Côte-Nord, alors qu’il était inu­tile de re­cou­rir aux comptes des can­di­dats à Mon­tréal. « On uti­lise Sen­ti­nel seule­ment pour les mes­sages po­si­tifs, pré­cise Maxime Roy. Les can­di­dats ne vou­draient pas qu’on com­mence à uti­li­ser leurs comptes pour se ba­gar­rer en ligne ou ré­pondre à des tweets des ad­ver­saires. »

À la fin du dé­bat, Phi­lippe Couillard est tou­jours de­bout, mais il a été dans les câbles pen­dant une bonne par­tie de l’af­fron­te­ment, alors que Jean-Fran­çois Li­sée a tré­bu­ché en at­ta­quant Ma­non Mas­sé. Celle-ci et Fran­çois Le­gault s’en sont bien ti­rés. L’équipe nu­mé­rique dé­couvre que le son­deur Jean-Marc Lé­ger et le spé­cia­liste des pro­jec­tions élec­to­rales Bryan Bre­guet font un pe­tit coup de sonde non scien­ti­fique sur leurs pages Fa­ce­book et sur Twit­ter pour connaître le pouls des élec­teurs sur le dé­bat. « Go, go, go ! On passe le mes­sage, on y va ! » ex­horte Sé­bas­tien Fas­sier, qui mo­bi­lise ses cen­taines de mi­li­tants en ligne pour noyer les son­dages ama­teurs afin de cli­quer sur « Phi­lippe Couillard » comme ga­gnant de la joute.

À 22 h 45, les bières com­mencent à cir­cu­ler dans la pièce. On baisse le son des deux té­lés. « Bra­vo la gang, beau tra­vail, lance à la ronde Hu­go De­lorme. On a 15 000 men­tions de Couillard sur Twit­ter, c’est au­tant que Le­gault et Li­sée réunis. On a oc­cu­pé l’es­pace. » Il prend une courte pause et re­garde son équipe, as­sise de­vant les or­di­na­teurs por­tables, les traits ti­rés. « Il reste une se­maine, on lâche pas. »

Amir Kha­dir, dé­pu­té sor­tant de Qué­bec so­li­daire, dans « l’opé­ra­tion cam­pus » à l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal.

Au centre né­vral­gique du PLQ pen­dant le dé­bat du 20 sep­tembre : Catherine Pa­quette, conseillère prin­ci­pale aux com­mu­ni­ca­tions ; Maxime Roy, di­rec­teur des com­mu­ni­ca­tions et res­pon­sable des com­mu­ni­ca­tions nu­mé­riques pour la campagne ; et Léa El­bi­lia, stra­tège mar­ke­ting nu­mé­rique à Da­ta Sciences.

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