Mé­tier : bar­bier… de­puis 60 ans

Le Carillon - - News - MAXIME MYRE maxime.myre@eap.on.ca

Michel ‘Bla­ckie’ Le­noir est bar­bier de­puis plus de 60 ans. Né à Mon­tréal en 1938, il dé­mé­nage avec son père, lui aus­si bar­bier, à Haw­kes­bu­ry dans les an­nées 1940 et com­mence à ci­rer des sou­liers dans le com­merce de son père, près de la rue Hamp­den, sur la rue Prin­ci­pale. C’est son grand-père, Théo­phile, qui a ins­pi­ré deux autres gé­né­ra­tions après lui à de­ve­nir bar­bier.

Théo­phile Le­noir est dé­cé­dé à un jeune âge et a for­cé la grand-mère de Michel Le­noir à pla­cer ses en­fants chez les tantes et les oncles de ceux-ci. C’était à l’époque de l’épi­dé­mie de grippe ty­phoïde. C’est la tante de son père qui a payé ses frais de sco­la­ri­té afin qu’il puisse ap­prendre le mé­tier de bar­bier, tout comme son propre père. À la sor­tie de l’école, Théo­dore Le­noir dé­cro­cha un poste de bar­bier dans un sa­lon si­tué dans la gare cen­trale de Mon­tréal. C’était pen­dant la Deuxième Guerre mon­diale.

« Il a dû y avoir des mil­liers de per­sonnes par jour qui pas­saient là et dans ce temps-là, il n’y avait pas de bonnes lames de ra­soir dis­po­nibles dans les ma­ga­sins. Tous les hommes se fai­saient faire la barbe. Alors tu peux t’ima­gi­ner que mon père, en sor­tant de l’école, a ap­pris as­sez ra­pi­de­ment son mé­tier ! », a ex­pli­qué Michel Le­noir, sur­nom­mé Bla­ckie, qui a au­jourd’hui 78 ans.

La mère de Michel Le­noir est dé­cé­dée en 1939, alors qu’il n’avait qu’un an, en rai­son de pro­blèmes après l’ac­cou­che­ment, liés à sa condi­tion, le rhu­ma­tisme in­flam­ma­toire. Elle était spor­tive et n’était pas cen­sée avoir d’en­fants. Quand elle avait ac­cou­ché de sa soeur, tout s’était bien dé­rou­lé. Mais quand elle a ac­cou­ché de M. Le­noir, c’était trop pour son corps. Elle est dé­cé­dée un an après sa nais­sance.

Quelques an­nées plus tard, en 1947, son père ren­contre une femme de Haw­kes­bu­ry et dé­cide de ve­nir y vivre et de s’ins­tal­ler dans l’est de la ville, près de la rue Hamp­den. « C’était un gars qui avait beau­coup de cha­risme et il s’est fait bien des amis. Il était très po­pu­laire et il avait trois chaises avec un rou­le­ment in­croyable. J’en ai ci­ré des sou­liers dans cette bâ­tisse-là ! »

Michel Le­noir pas­sait ses jour­nées au sa­lon de son père à ci­rer les sou­liers de ses clients. Alors ado­les­cent, il in­forme ses pa­rents qu’il ne veut plus al­ler à l’école. Pour son père, il était im­pé­ra­tif que son fils ne traîne pas les rues à ne rien faire. Il l’en­voie donc à l’école com­mer­ciale de Mon­tréal où il ap­pren­dra à son tour le mé­tier de bar­bier avec son frère Raoul. Neuf mois plus tard, à sa sor­tie de l’école, son père n’a mal­heu­reu­se­ment pas de place pour lui et Michel Le­noir ne veut pas trop in­sis­ter, car l’em­ployé de son père, Ro­land, est un ex­cellent bar­bier.

« Quand j’étais jeune, il y avait un gar­çon, Ro­land, qui était sourd et muet. Il cou­pait les che­veux des autres jeunes dans l’or­phe­li­nat. Mon père lui a donc don­né une job dans son sa­lon. Il com­mu­ni­quait en ta­pant du pied pour avoir son at­ten­tion, pour qu’il puisse lire sur les lèvres. Rol­land a été avec mon père pen­dant des an­nées et était un ex­cellent bar­bier. »

C’est pour­quoi Michel Le­noir s’est pro­me­né, vers la fin des an­nées 1950 et dé­but 1960, entre St-An­dré-Ave­lin et Corn­wall. Ce n’est qu’à la fin des an­nées 1960 que Ro­land dé­cide de se lan­cer lui-même en af­faires dans la ré­gion de Pointe-Claire. Michel Le­noir peut fi­na­le­ment re­joindre son père dans son com­merce, tou­jours sur la rue Prin­ci­pale dans l’est de la ville.

« De 1967 à 1980 ont été de très belles an­nées. Mal­heu­reu­se­ment, mon père est tom­bé très ma­lade et il ne vou­lait pas lais­ser l’hy­po­thèque à sa femme. Il a donc dû vendre son com­merce à un mon­sieur Char­bon­neau. Quand M. Char­bon­neau a pris le com­merce, il m’a gar­dé et on s’en­ten­dait bien. Mais peu de temps après, je voyais qu’il vou­lait me lais­ser al­ler. Il avait com­men­cé à me rendre la vie dure. J’ai donc quit­té. Le len­de­main je me suis mis une chaise de­hors et je me suis bran­ché chez le voi­sin. J’ai cou­pé des che­veux en avant de son com­merce. Il n’était pas content, met­tons ! »

Peu de temps après, en 1987, Michel Le­noir prend do­mi­cile coin Hig­gin­son et William, où il y est en­core, tous les ma­tins à 7 h 30, prêt à re­ce­voir sa dou­zaine de clients chaque jour.

« Dans les an­nées 1990, les coif­feuses, qui au­tre­fois ne cou­paient que les che­veux des femmes, ont com­men­cé à cou­per les che­veux des hommes. Ça a pris du temps avant que les hommes optent pour les coif­feuses. Ce qui a fait le plus mal au dé­but, ce sont les femmes qui ame­naient leur fils chez la coif­feuse. Avant les pères ar­ri­vaient avec trois ou quatre pe­tits gars et on pou­vait pas­ser une ma­ti­née à faire juste une fa­mille. Au­jourd’hui je suis ve­nu à bout de me re­faire une clien­tèle avec les gens de mon âge. Je sur­vis en ce mo­ment et si le Bon Dieu le veut, j’ai­me­rais bien me rendre à 80 ans. À ce mo­ment-là, je ti­re­rai ma ré­vé­rence. »

Au cours de ses 60 an­nées comme bar­bier, il a vu sa ville d’adop­tion chan­ger dras­ti­que­ment. « Il n’y avait pas de taxes de vente en On­ta­rio, alors plein de gens du Qué­bec ve­naient faire leur ma­ga­si­nage ici, et là. Tu te bâ­tis­sais une clien­tèle. La ville vi­brait dans le temps. Les bars des deux cô­tés de la ri­vière rou­laient. On était tas­sé comme des sar­dines là-de­dans. »

Se­lon lui, les jeunes d’au­jourd’hui sortent de l’école et ont de la dif­fi­cul­té à oc­cu­per leur temps. « Ils veulent tous faire 100 000 $ par an­née, mais ne veulent pas tra­vailler pour se rendre là. Ils ont honte des pe­tites jobs. Mon grand-père, mon père et moi-même, nous avons tou­jours été fiers de notre mé­tier. C’est ça qu’il faut ex­pli­quer aux jeunes. Trou­vez­vous un mé­tier que vous ai­mez et faites-le fiè­re­ment. »

Michel Le­noir est fi­dèle au poste tous les ma­tins de la se­maine, dès 7 h 30, pour ser­vir une clien­tèle qui s’éva­pore, mais qui reste tou­jours fi­dèle. « J’ai en­core des clients, très âgés au­jourd’hui, qui font 25 mi­nutes de char pour ve­nir se faire cou­per les che­veux ici. J’ai gran­di et vieilli avec eux. »

Le père de Michel Le­noir, Théo­dore Le­noir, à droite, et M. Le­noir, chan­dail rayé, alors qu’il ci­rait des chaus­sures pen­dant que son père cou­pait les che­veux de ses clients. En mor­taise, M. Le­noir au­jourd'hui.—

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