DES­CRIP­TIVE OU PRESCRIPTIVE?

Contre l’es­sen­tia­li­sa­tion de la langue fran­çaise.

Le Délit - - Societe - Bap­tiste rin­ner Le Dé­lit

Ces der­niers temps, au Qué­bec et ailleurs, nous en­ten­dons un cho­rus de voix s’alar­mant du dé­clin de la langue fran­çaise (ou­vrez une édi­tion du Jour­nal de Mon­tréal, vous au­rez de bonnes chances d’y trou­ver un tel dis­cours). Ce constat n’a rien de nou­veau; en fait, «cette in­quié­tude sur l’état du fran­çais n’est pas une nou­veau­té mais un dis­cours sté­réo­ty­pé qu’on nous as­sène» et qui prend ses sources «dans les an­nées 1930 vrai­sem­bla­ble­ment chez Charles Bal­ly, un lin­guiste», comme le sou­li­gnait le pro­fes­seur Ar­naud Ber­na­det dans nos pages en 2014 ( Le Dé­lit, 1er avril 2014).

L’une des me­sures — for­cé­ment ap­proxi­ma­tive — pour éva­luer cette ré­gres­sion du fran­çais en est la conta­mi­na­tion par d’autres langues. Ici, au Qué­bec, l’an­glais bien sûr. C’est une réa­li­té de la langue, et bien loin d’y voir un dan­ger, nous ai­me­rions plu­tôt consi­dé­rer l’ap­port d’autres langues comme un signe de vi­ta­li­té.

La langue fran­çaise n’est pas en dan­ger. Il n’y a, d’ailleurs, pas la langue fran­çaise, mais bien des usages dif­fé­rents de la langue. N’im­porte quel néo-mc­gil­lois·e fraî­che­ment dé­bar­qué·e de France vous le di­ra. Al­lez par­ler fran­çais à Da­kar, à Cayenne, à Port-au-prince, ce n’est pas la même langue.

Il n’y a donc pas une langue fran­çaise es­sen­tielle, nor­ma­tive — quoi qu’en disent les dic­tion­naires ou les règles du Scrabble — mais dif­fé­rentes réa­li­tés à ob­ser­ver, et par là des ap­ports his­to- riques d’ori­gines très di­verses.

La ma­jo­ri­té du fond lexi­cal fran­çais est hé­ri­té du la­tin et du grec, hé­ri­tage qu’il ne faut pas confondre avec des em­prunts plus ré­cents, et qui par­ti­cipent de la vi­ta­li­té de la langue. Si cer­tains usages de mots étran­gers s’at­tirent tous les jours les foudres des tenants de l’es­sen­tia­lisme du lan­gage, per­sonne n’ose contes­ter l’em­ploi de pa­que­bot, ca­nette, dé­odo­rant ou en­core pa­no­ra­ma, tous hé­ri­tés de l’an­glais.

Autre cas as­sez co­casse, le phé­no­mène d’al­ler-re­tour: des mots em­prun­tés au fran­çais il y a quelques siècles, et qui re­passent dans la langue de Mo­lière sous leur forme étran­gère. Com­bien de pleu­reuses s’alarment de l’em­ploi de chal­lenge par exemple, en igno­rant que la langue an­glaise a em­prun­té au moyen fran­çais la forme cha­longe — contes­ta­tion, dé­fi, ré­cla­ma­tion en jus­tice — dont nous avons, de fa­çon iro­nique, hé­ri­té. Il en va de même pour ba­con, bud­get, cash, coach, de­nim, flirt, pe­di­gree, stress, th­riller.

Au-de­là des exemples, for­cé­ment anec­do­tiques, il convient de rap­pe­ler que la langue fran­çaise, à l’ins­tar de toutes les autres, n’est pas tom­bée du ciel avec son stock de mots, mais est en per­pé­tuelle in­ter­ac­tion, via l’in­ven­ti­vi­té de ses lo­cu­teurs. Et un mot n’a pas be­soin «d’en­trer dans le dic­tion­naire» pour en­trer dans la langue — du mo­ment qu’un groupe de lo­cu­teurs se l’ap­pro­prie et l’uti­lise. À nous de dé­crire la langue et son his­toire sans ju­ger; ce­la contri­bue plus à sa dé­fense que n’im­porte quel dis­cours dé­cli­niste, et autre «tout-fout-le-camp». x

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