Pop cham­pagne

De­puis quelques an­nées, toute une vague de mu­si­ciens fran­çais se ré­ap­pro­prie sa langue na­tale pour faire dan­ser les foules et nar­rer le monde qui l’en­toure.

Le Délit - - Culture - Ma­haut en­gé­rant Côme de grand­mai­son Le Dé­lit

Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils chantent en fran­çais. Af­fran­chis de l’an­glais, ils disent les mots bleus d’une langue qui n’a pas tou­jours été confi­née à l’hexa­gone et aux terres fran­co­phones, et qui re­ven­dique sa mu­si­ca­li­té et son pou­voir évo­ca­teur. Ces groupes de rock et de pop fran­çais tentent, de­puis un peu plus de cinq ans, de s’éman­ci­per de la langue de Sha­kes­peare que leurs glo­rieux aî­nés de la French Touch avaient contri­bué à im­po­ser dans leurs fron­tières. Bien sûr, les hé­ri­tiers di­rects de Daft Punk, Air et autre Etienne de Cré­cy ne sont pas morts: Jus­tice, Rone, ou Ni­co­las Jaar se­ront à Oshea­ga cette an­née. Mais, quelques se­maines avant, d’autres groupes fe­ront battre, entre nos blanches côtes, du sang rouge et bleu. Leurs noms? Feu! Chat­ter­ton, La Femme, Ra­dio El­vis, Ba­garre, et Dieu sait qu’ils ne sont pas seuls. Se re­ven­di­quant de Ba­shung, Gains­bourg, ou en­core Noir Dé­sir, qui ont su faire son­ner la langue de Pré­vert sur des gui­tares et des cla­viers, ils re­nou­vellent le pay­sage mu­si­cal fran­çais en pro­fon­deur.

Bien sûr les «Sa­cre­bleu» et autres «Ca­mem­bert» n’avaient pas dé­ser­té la pro­duc­tion pop-rock fran­çaise, mais ce re­nou­veau a été suf­fi­sam­ment re­mar­qué par la presse et le pu­blic pour qu’il semble jus­ti­fié de s’y at­tar­der. Sou­ve­nons-nous: il y a quelques an­nées, Phoe­nix, qui a conquis les States et gla­né un Gram­my Award pour Wolf­gang Ama­deus Phoe­nix, était em­blé­ma­tique d’une cer­taine pop fran­çaise, née au dé­but des an­nées 2000. Celle-ci pen­sait, en par­tie à rai­son, qu’elle met­trait le monde à ge­noux à coup de « I love you », et ju­geait l’an­glais plus fa­cile, plus mon­dial, plus direct. Mais, alors com­ment ex­pli­quer la ré­sur­gence du fran­çais chez toute une gé­né­ra­tion de mu­si­ciens?

« Sing white »? Non mer­ci!

De­puis quelques an­nées, dans le sillage de Fauve no­tam­ment, une nou­velle scène fran­çaise a ex­plo­sé. Ve­nue de Bor­deaux, Tou­louse, Pa­ris ou Mar­seille, des ar­tistes aus­si di­vers que Les­cop, Grand Blanc, Pa­ra­dis ou Aline, en plus de ceux ci­tés pré­cé­dem­ment, ont en­tre­pris de don­ner un nou­veau souffle au fran­çais.

Ro­main Guer­ret, chan­teur d’aline, ex­plique dans Ver­sa­tile Mag qu’«en chan­tant en fran­çais, les gens com­prennent tout de suite ce qu’on ra­conte, ce­la crée une im­mé­dia­te­té. C’est une fa­çon de se mettre à poil. Beau­coup de groupes fran­çais ont peur de fran­chir cette bar­rière, ils craignent de trop se dé­voi­ler». Le fran­çais, dans ce cas, est presque un ins­tru­ment. La langue ajoute à la mé­lo­die et les mots sont d’abord choi­sis pour leur mu­si­ca­li­té. Que ceux qui en doutent écoutent «Je bois et puis je danse» … D’autres groupes as­sument, plus en­core, une naï­ve­té cer­taine. The Pi­rouettes ou La Femme, par exemple, na­viguent entre spleen et joie de vivre, pré­fé­rant évo­quer un mys­té­rieux es­ca­lier ou le mois de sep­tembre que Rim­baud ou Léo Fer­ré.

Chez d’autres, au contraire, la naï­ve­té cède le pas à une dé­marche que d’au­cuns ju­ge­rait plus grave. Fauve ou Grand Blanc, par exemple, s’acharnent sur la noir­ceur d’un quo­ti­dien trop grand pour eux. Au risque d’ap­pa­raître comme ver­beux, ils chantent les cendres qui les étouffent sur «Mont­par­nasse» (Grand Blanc) ou «Azu­le­jos» (Fauve), et l’on se sent presque de trop, comme si l’on se trou­vait sou­dain face au jour­nal in­time d’un in­con­nu.

Poètes, à vos gui­tares

Tou­te­fois, le fran­çais peut aus­si, chez cer­tains, prendre une di­men­sion toute lit­té­raire. Chez Feu! Chat­ter­ton, on se de­mande presque si la mu­sique n’est pas qu’un pré­texte à faire exis­ter des his­toires de gos­pels et de ca­tas­trophes ma­ri­times… On sent chez ce groupe le poids des par­rains, Fer­ré, Brel, Gains­bourg, tous ci­se­leurs de mots de­vant l’éter­nel. Ces cinq mu­si­ciens sont les porte-éten­dards d’une cer­taine scène fran­çaise qui, au­jourd’hui, a quelque chose à dire. La langue, chez eux, est de­ve­nu le mé­dium pour ex­pri­mer un sen­ti­ment d’ur­gence, et ces dan­dys à la fibre ro­man­tique crient dans la nuit leur dé­sir de sur­vivre: «Du ciel tombent des cordes / Faut-il y grim­per ou s’y pendre?», se de­mandent-ils sur Côte Con­corde. Jouant sur les so­no­ri­tés, les images, ils veulent re­trou­ver la vie à nu, se sau­ver, mais aus­si dire créer des mondes et évo­quer les mythes de siècles ou­bliés. En ce­la leur dé­marche peut se rap­pro­cher de celle de cer­tains rap­peurs, qui content plus que leurs quo­ti­diens et s’ins­crivent dans une dé­marche d’écri­ture sin­gu­lière. Mais le su­jet est trop vaste.

On constate au­jourd’hui que quelle que soit leur dé­marche, tous ces groupes, fers de lance d’une scène fran­çaise et fran­co­phone en ébul­li­tion, ren­contrent un pu­blic nom­breux dans les salles de con­certs et les fes­ti­vals. Et nous rap­pellent qu’au-de­là des dé­bats sur la li­céi­té de l’usage de la boîte à rythme après 1983, leur pa­trie c’est la langue fran­çaise. x

«Com­ment ex­pli­quer la ré­sur­gence du fran­çais chez toute une gé­né­ra­tion de mu­si­ciens?»

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