Le fran­çais, frein aux ar­tistes?

« Que voy ha­cer, Je suis per­du»: de Manu Chao à Cheb Kha­led, en pas­sant par l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion du fran­çais.

Le Délit - - Culture - Sar­ra ham­di Le Dé­lit

L’in­dus­trie mon­diale de la mu­sique, oh so 21e siècle, pro­duit en chaine et sans re­lâche des hits d’un jour, ou ce que ma mère pré­fère ap­pe­ler les «chan­sons sand­wich». Notre at­ten­tion étant d’une mil­li­se­conde, nous dé­vo­rons tout ce qui est nou­veau, et aus­si tout ce qui est dif­fé­rent (ou qui pa­rait l’être). Cette frin­gale au­di­tive se re­flète aus­si dans le mi­lieu de la chan­son elle-même: as­soif­fée de for­mules à deux sous, elle mul­ti­plie les in­vec­tives et les bons mots. Et vis-à-vis de ce pu­blic gran­dis­sant et in­as­sou­vi, la chan­son fran­co­phone a trou­vé sa ré­torque: chan­ter en an­glais.

French is the new sexy

De­puis l’épique re­prise de la Mar­seillaise par les Beatles dans « All you need is love », plu­sieurs ar­tistes ont ten­té le pa­ri d’in­sé­rer des élé­ments fran­çais dans leurs chan­sons. L’exemple de La­dy Ga­ga et son Bad Ro­mance uti­lisent in­tel­li­gem­ment cet en­goue­ment pour la langue de Ra­cine, la langue du non-dit et du sous-en­ten­du, du dé­voi­le­ment las­cif et sen­suel. Et c’est bien ça le pro­blème: cer­tains ar­tistes fran­co­phones contem­po­rains pré­fèrent la punch line ra­pide et frap­pante de l’an­glais, celle qui fait du buzz.

Pour­tant, d’autres font le pa­ri du fran­çais. L’ar­tiste lau­réat de la grande mé­daille de la fran­co­pho­nie dé­cer­née par l’aca­dé­mie fran­çaise, Stromæ pré­tend que toute langue, si bien uti­li­sée, est dan­sante. Et il a pour lui les suc­cès de« Alors on danse », « Pa­paou­tai », « Ta fête » et autres tubes dé­jà lé­gen­daires. Dans une in­ter­view ac­cor­dée à Tv5monde, il joue de son suc­cès pour lut­ter contre les pré­ju­gés du mi­lieu mu­si­cal. «Il n’y a pas de langues plus mu­si­cales que d’autres, il faut ar­rê­ter avec ces cli­chés à deux balles».

«Ça sonne car­ré­ment faux»

Les chan­teurs fran­co­phones doivent-ils for­cé­ment chan­ter en an­glais pour s’in­ter­na­tio­na­li­ser? Stromæ le dé­ment. Phé­no­mène in­ter­na­tio­nal qui dé­passe les li­mites du monde fran­co­phone, Stromæ reste à ce jour un des seuls à ne pas avoir «ven­du son âme au diable». Juste une once peut-être, puis­qu’il a concé­dé à mettre des sous-titres en an­glais à ses vi­déos les plus vues sur You­tube.

Ce­pen­dant, il est vrai qu’il est car­ré­ment im­pos­sible de ré­sis­ter à la dé­fer­lante de la mon­dia­li­sa­tion. Pre­nons à titre d’exemple « La Bo­hème » D’az­na­vour, tra­duite en cinq langues, ou la chan­son d’ima­ny « Don’t be so shy », re­mixée sans l’ac­cord de la chan­teuse.

Le col­lec­tif Les Yeux Dla Tête a pris un autre par­ti. Dans sa chan­son « I don’t speak En­glish », l’ar­tiste chante en an­glais son dé­pit... de ne pas pou­voir par­ler an­glais. À por­tée hu­mo­ris­tique, la chan­son ri­di­cu­lise ceux qui, par­lant en an­glais, «sonne(nt) car­ré­ment faux». In­ca­pables de faire aus­si bien que leurs pré­dé­ces­seurs et contem­po­rains an­glo­phones, les ar­tistes fran­co­phones qui chantent en an­glais entrent dans le piège ten­du de l’imi­ta­tion, entre fa­deur et manque de créa­ti­vi­té.

Le clash des an­ciens et des post­mo­dernes

Ro­bert Char­le­bois di­sait à juste titre: «Quand je vois des groupes fran­co­phones qui chantent en an­glais et qui ne sont pas ca­pables de de­man­der leur che­min dans le mé­tro de New-york...». En ef­fet, plu­sieurs chan­teurs fran­çais et qué­bé­cois se laissent ten­ter par l’at­trayante marche de la mu­sique an­glo­phone, mais fau­drait-il pour au­tant crier ha­ro sur eux? La contro­verse de l’édi­tion de 2010 du Fes­ti­val d’été de Qué­bec ( la pré­sence de plu­sieurs ar­tistes an­glo­phones, ndlr) re­flète bien les ten­sions qui existent en­core entre les ar­tistes «an­gli­ci­sés» et les ar­tistes «au­then­tiques».

«Pour­quoi en an­glais?» est la ques­tion la plus po­sée aux ar­tistes qué­bé­cois qui uti­lisent la langue de Sha­kes­peare. Cer­tains ex­priment leur en­vie de ne pas dé­voi­ler leurs sen­ti­ments et de se ca­cher der­rière l’ap­pa­rât d’une langue qu’ils mai­trisent moins bien. D’autres dé­clarent que leurs in­fluences sont an­glo-saxonnes de base, et, au lieu de «tra­hir» l’uni­vers mu­si­cal d’un genre comme le blues ou la sal­sa, ils pré­fèrent s’en te­nir à la langue d’ori­gine. C’est le nou­veau chou­chou de la chan­son qué­bé­coise (*dif­fé­rente de fran­çaise), Bob­by Ba­zi­ni, qui se hisse en porte-dra­peau de cette ré­vo­lu­tion lin­guis­tique. Et ça marche: son al­bum Bet­ter in Time est disque d’or…au Qué­bec! Il dé­clare au jour­nal l’express: «J’aime mon coin de pays, mon ac­cent, la langue. Chan­ter en an­glais est une étape, mais je suis et je me sens qué­bé­cois». Est-ce le dé­but d’une ré­vo­lu­tion?

«Eh, mon­sieur, ( la mu­sique) est un mi­roir qui se pro­mène sur une grande route. Tan­tôt il re­flète à vos yeux l’azur des cieux, tan­tôt la fange des bour­biers de la route». On pour­rait pi­quer à Sten­dhal cette citation: la mu­sique de nos jours est bien un mi­roir de la réa­li­té, notre réa­li­té. Que re­flète alors le pay­sage mu­si­cal contem­po­rain? Luttes in­tes­tines entre l’in­dus­trie mu­si­cale an­glo­phone et fran­co­phone, luttes po­li­tiques sur l’agen­da de fes­ti­vals et autres re­pré­sen­ta­tions cultu­relles, luttes hé­gé­mo­niques pour mo­no­po­li­ser les oreilles (et le porte-mon­naie) du plus grand nombre d’au­di­teurs·trices pos­sible, mais c’est la vie. Mais ça ce n’est pas moi qui le dit, mais le seul et l’unique Cheb Kha­led. x

«Les chan­teurs fran­co­phones doivent-ils chan­ter for­ce­ment en an­glais pour s’in­ter­na­tio­na­li­ser?» « Les ar­tistes fran­co­phones qui chantent en an­glais entrent dans le piège ten­du de l’imi­ta­tion, entre fa­deur et manque de créa­ti­vi­té»

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