Leur Dé­lit à eux

Le Délit - - Editorial -

Je vais vous faire une confi­dence. S’il y a le même nombre de lec­teurs du Dé­lit qu’à l’époque, je suis sûr qu’il s’agit d’une confi­dence.

Lorsque j’ai été em­bau­ché à La Presse, je n’ai même pas eu be­soin de jus­ti­fier le fait que je n’avais ja­mais étu­dié en jour­na­lisme. «À nos yeux ton ex­pé­rience au jour­nal étu­diant vaut bien un bacc en jour­na­lisme.» Woah, ok!

Ce n’est pas vrai que l’uni­ver­si­té Mcgill n’a au­cun pro­gramme en jour­na­lisme; c’est juste qu’on n’y trouve au­cun cours, au­cun pro­fes­seur et au­cune théo­rie. Le pro­gramme du Dé­lit fran­çais est en­tiè­re­ment pra­tique ! Je vous as­sure que ça re­cèle plus d’avan­tages que vous ne le croyez. Car si les grands prin­cipes du jour­na­lisme de­meurent, les fa­çons de faire, elles, changent conti­nuel­le­ment. Ap­prendre les fa­çons de faire sur les bancs d’école peut s’avé­rer une perte de temps si, au mo­ment d’en­tre­prendre le bou­lot, l’in­dus­trie est dé­jà pas­sée à d’autres mé­tho- des. C’est en tout cas ce qu’ont dit cer­tains col­lègues qui, du bout des lèvres, re­gret­taient leurs études.

De mon ex­pé­rience au Dé­lit, il n’y a rien à re­gret­ter. C’est un la­bo­ra­toire dont il faut sa­voir pro­fi­ter. Au dé­part, c’est la ch­ro­nique qui me ve­nait le plus ai­sé­ment. Je vou­lais tein­ter mes ar­ticles de mon point de vue. Je me pro­non­çais pom­peu­se­ment sur des su­jets que je ne maî­tri­sais pas tout à fait. Je cher­chais le style d’abord et le su­jet en­suite. Tsk tsk tsk. Mais il a fal­lu pas­ser par là pour me rentre compte que plus on en sait, plus il nous en reste à ap­prendre…

Ça fe­ra bien­tôt 20 ans que j’ai quit­té Mcgill. Ma co­horte a été par­mi les der­nières à faire ses études sans in­ter­net. Saint-wi­ki n’était pas là pour nous sau­ver. Les choses n’ont chan­gé qu’en ap­pa­rence. Au­jourd’hui, au­tant dans les cours qu’au jour­nal, il y a certes un fond d’in­for­ma­tions fa­ci­le­ment ac­ces­sible, un As­tro­turf de sa­voir qu’on étend sur le plan­cher de nos su­jets. Mais après ça? Après il reste la vraie his­toire à ra­con­ter, celle pour la­quelle il faut fouiller, ques­tion­ner… Il faut sor­tir, par­ler aux gens — les faire par­ler sur­tout — et être les porte-voix d’une réa­li­té pas tou­jours belle mais néan­moins réelle. Là où il y a de l’au­then­ti­ci­té il n’y au­ra pas de fake news.

J’ai ap­pris à Mcgill deux conseils qui ne me quittent plus. Tout d’abord cette citation d’yvon Des­champs: «on ne veut pas le sa­voir, on veut le voir». Rien à ajou­ter! Et puis cette riche idée que mon di­rec­teur de mé­moire m’a trans­mise: «le plus pe­tit contient le plus grand». En d’autres mots, inu­tile de vou­loir dé­crire une réa­li­té dans son en­semble, en trop de mots et en trop de fa­çons de s’y perdre. Trou­vez un pe­tit exemple pro­bant et, si vous l’ex­pri­mez bien, il va ir­ra­dier une vé­ri­té beau­coup plus grande.

Sur ce, je vous laisse. Vous avez un monde à chan­ger et moi une fille à al­ler cher­cher à la gar­de­rie. x

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