Se construire en créant

L’art: ten­ta­tive d’ap­pro­cher l’in­ap­pro­chable et de sai­sir l’in­sai­sis­sable?

Le Délit - - Cahier Spécial - La­ra be­nat­tar Le Dé­lit Evan­gé­line du­rand-al­li­zé

«La vie n’a pas de sens, j’ai fait le deuil, l’im­pres­sion de n’avan­cer que sur feuille.» Ox­mo Puc­ci­no nous dit là l’une des ver­tus de l’écri­ture: la plume peut tra­cer le che­min que sa rai­son ne peut sai­sir. Au fil des rimes s’écrit le sens qu’il donne à son exis­tence et l’ar­tiste laisse à l’au­di­teur la pos­si­bi­li­té de l’in­ter­pré­ter. Ain­si, l’ar­tiste brosse son propre por­trait et semble ex­po­ser au monde une iden­ti­té construite lors du pro­ces­sus créa­tif.

Ce­pen­dant, l’art per­met-il de tout dire de soi-même?

L’hu­main der­rière l’ar­tiste

D’abord, l’art per­met d’af­fir­mer l’hu­ma­ni­té — au sens d’ap­par­te­nance à l’es­pèce hu­maine — de son·a créa­teur·trice. On peut pen­ser la fi­ni­tude comme l’une des ca­rac­té­ris­tiques de l’iden­ti­té hu­maine. Par fi­ni­tude, on en­tend d’abord sou­vent la mor­ta­li­té. L’on pour­rait ain­si in­ter­pré­ter l’acte créa­tif comme une ten­ta­tive de trans­cen­der cette condi­tion, en s’ins­cri­vant à tra­vers son oeuvre dans une his­toire qui dé­passe le temps li­mi­té de l’exis­tence in­di­vi­duelle.

La fi­ni­tude peut aus­si s’en­tendre au sens de li­mite, non pas de la lon­gueur de la vie hu­maine, mais de li­mite de l’être hu­main au sein même de son exis­tence. Ain­si, les ca­pa­ci­tés hu­maines sont li­mi­tées: l’hu­main n’est pas om­ni­scient, ne peut pas tout per­ce­voir et, sur­tout, ne peut pas sor­tir de lui-même. Lors­qu’on le per­çoit, le monde est tein­té de sub­jec­ti­vi­té. Il pa­raît im­pos­sible d’ac­cé­der à l’ob­jet en soi, tel qu’il est en de­hors de notre per­cep­tion de lui, de ma­nière ob­jec­tive.

Notre ex­pé­rience du monde consti­tue ain­si le filtre au tra- vers du­quel le monde ap­pa­raît. Le su­jet contemple le monde, le met à dis­tance, puis en donne son in­ter­pré­ta­tion. La créa­tion ar­tis­tique re­flète cet as­pect de l’iden­ti­té hu­maine: l’hu­main ne peut per­ce­voir le monde en de­hors de lui-même et l’oeuvre est ain­si la vi­sion que l’ar­tiste se fait du monde. La créa­tion ar­tis­tique elle-même est donc l’af­fir­ma­tion au monde de la sub­jec­ti­vi­té de l’ar­tiste, qui nous fait ain­si voir le monde à tra­vers ses yeux.

Par ailleurs, dans la créa­tion ar­tis­tique, l’ar­tiste éprouve sa fi­ni­tude. En ef­fet, il·elle constate au fil du pro­ces­sus créa­tif qu’il·elle n’est pas om­ni­po­tent·e, que les mots, la pein­ture, l’ap­pa­reil photo, les notes de mu­sique ou tout autre ma­té­riaux doivent être ap­pris, ap­pré­hen­dés, ma­ni­pu­lés. Ils ne peuvent être com­plè­te­ment mai­tri­sés.

La culture der­rière l’ar­tiste

En­suite, l’art per­met l’ex­pres­sion de la culture au sein de la­quelle l’oeuvre est créée. Chaque créa­tion ar­tis­tique porte l’em­preinte de son temps, té­moi­gnant de l’avan­cée tech­no­lo­gique et des phé­no­mènes so­ciaux, po­li­tiques et re­li­gieux de la so­cié­té dans la­quelle elle s’ins­crit. L’évo­lu­tion des tech­niques ar­tis­tiques, de la li­ber­té de créa­tion et des thèmes abor­dés consti­tue ain­si une pré­cieuse clé de lec­ture pour la com­pré­hen­sion d’une culture.

Ain­si, l’on per­çoit sou­vent l’art comme sym­bole de l’iden­ti­té cultu­relle. Dans la créa­tion, l’ar­tiste a le pou­voir de mar­quer la toile de l’hu­ma­ni­té et par l’art, les so­cié­tés laissent une trace qui leur sur­vi­vra. Ain­si, par exemple, la des­truc­tion de ves­tiges ar­chéo­lo­giques et le vol d’oeuvres d’art da­tant de plu­sieurs siècles par le groupe État Is­la­mique sym­bo­lisent la vo­lon­té de des­truc­tion d’un pas­sé et de ci­vi­li­sa­tions qui, bien qu’éteintes, vi­vaient en­core à tra­vers ces oeuvres.

L’uti­li­sa­tion d’ob­jets re­pré­sen­ta­tifs d’une culture par les membres d’une culture dif­fé­rente est par­ti­cu­liè­re­ment contro­ver­sée lorsque ces élé­ments sont is­sus d’une culture mi­no­ri­taire his­to­ri­que­ment do­mi­née. Ils sont ain­si vi­dés de leur sym­bo­lique et vé­hi­culent des sté­réo­types né­ga­tifs. La no­tion d’ap­pro­pria­tion cultu­relle illustre donc le rap­port que nous en­tre­te­nons à l’art, comme re­flet de l’iden­ti­té.

L’ar­tiste der­rière l’oeuvre

Puisque la créa­tion per­met à l’ar­tiste d’af­fir­mer sa sub­jec­ti­vi­té et de re­pré­sen­ter son rap­port au monde, l’ar­tiste doit pré­ci­sé­ment s’in­ter­ro­ger sur les com­po­santes de sa sub­jec­ti­vi­té. Avant de dire, l’ar­tiste se de­mande ce qu’il·elle veut dire au monde, et quelle est l’image de lui·elle-même qu’il·elle sou­haite ren­voyer.

L’ar­tiste ex­plore son rap­port au monde, et la créa­tion consti­tue ain­si une forme de quête iden­ti­taire. L’exemple de l’écri­ture au­to­ma­tique pra­ti­quée par les au­teurs sur­réa­listes illustre le fait que l’oeuvre montre qui est l’ar­tiste à ses yeux et à ceux de son pu­blic. Puis­qu’une oeuvre d’art, pour être re­con­nue en tant qu’oeuvre à part en­tière et sé­pa­rée des autres ob­jets, est né­ces­sai­re­ment consti­tuée d’un nombre fi­ni d’élé­ments, chaque oeuvre re­pré­sente un choix.

En fixant les ca­rac­té­ris­tiques de son oeuvre, sui­vant un pro­ces­sus conscient ou in­cons­cient, in­ten­tion­nel ou non, l’ar­tiste s’af­firme en met­tant au monde une réa­li­té tan­gible. On peut donc af­fir­mer qu’oeuvre et iden­ti­té se ren­forcent mu­tuel­le­ment: la créa­tion ar­tis­tique peut construire l’iden­ti­té au­tant que l’iden­ti­té par­ti­cipe à la créa­tion ar­tis­tique.

Aus­si, l’art quand il est re­çu, et non pas pro­duit, contri­bue à la créa­tion de l’iden­ti­té. À s’écou­ter écou­ter, en s’ob­ser­vant ob­ser­ver, on sai­sit ce qui nous touche. L’art rap­proche le spec­ta­teur de lui­même: l’oeuvre d’art peut ser­vir de sup­port via le­quel ima­gi­ner autre chose que l’oeuvre el­le­même et ain­si dé­cou­vrir ce qui se cache en soi.

Une quête vouée à l’échec

Ce­pen­dant, il sem­ble­rait ab­surde de ré­duire l’iden­ti­té d’un·e peintre à ses oeuvres ou celle d’un · e com­po­si­teur · rice à ses opé­ras. Il sem­ble­rait de même ab­surde de ré­duire l’iden­ti­té d’une culture aux ob­jets d’art que ses membres ont créés. On se heurte à la com­plexi­té, la flui­di­té et l’ir­ré­duc­ti­bi­li­té de l’iden­ti­té. Pen­ser qu’une oeuvre d’art puisse per­mettre à l’ar­tiste d’af­fir­mer son iden­ti­té re­vient à croire que l’iden­ti­té peut être com­plè­te­ment sai­sie. Or, il ap­pa­raît plus juste de pen­ser l’iden­ti­té hu­maine comme in­sai­sis­sable: ré­duire un être hu­main à un en­semble dé­fi­ni de ca­rac­té­ris­tiques ex­pri­mables, ne semble pas cor­res­pondre à l’ex­pé­rience de l’exis­tence hu­maine. L’être hu­main ap­pa­raît au contraire comme un être en de­ve­nir, ou­vert à la trans­for­ma­tion, jon­glant ses iden­ti­tés.

Ain­si, si la créa­tion ar­tis­tique offre à l’ar­tiste l’op­por­tu­ni­té de fixer dans la ma­tière un frag­ment de ce qui nous échappe, nul art ne sau­rait per­mettre le dé­pas­se­ment ab­so­lu des li­mites fixées par la condi­tion hu­maine. Puis­qu’un être ne peut être ré­duit à un en­semble dé­fi­ni de ca­rac­té­ris­tiques ob­jec­tives, nulle oeuvre ne sau­rait rendre avec ex­haus­ti­vi­té l’iden­ti­té de ce­lui · elle qui l’a conçue. Au mieux, l’oeuvre ser­vi­ra de mi­roir à l’ar­tiste et de sup­port d’in­ter­pré­ta­tion pour le · a spec­ta­teur · ice pour dé­ter­mi­ner ce quel’ a ut eur·ea vou­lu dire de lui · elle. Ain­si, « l’ar­tiste lance son oeuvre comme un homme a lan­cé la pre­mière pa­role, sans sa­voir si elle se­ra autre chose qu’un cri » ( Mer­leau- Pon­ty, Le Doute de Cé­zanne).

« Par son oeuvre, l’ar­tiste cherche peu­têtre à em­pê­cher la mort d’ef­fa­cer son nom » « Quand il crée, l’ar­tiste sa­cri­fie des pos­sibles pour en sai­sir d’autre » « La créa­tion per­met à l’ar­tiste de réagir aux phé­no­mènes du monde qui l’en­toure, et de lais­ser une trace tan­gible de la so­cié­té dans la­quelle il · elle se place » « L’art per­met d’ap­pro­cher ce que l’on est sans ja­mais pou­voir le sai­sir com­plè­te­ment »

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