Suis-moi, je t’ai fui

Ré­flexions sur la quête ado­les­cente de l’iden­ti­té sexuelle.

Le Délit - - Cahier Spécial - Gré­goire col­let Le Dé­lit Fer­nan­da Mu­ciño

Rares sont les films qui me font es­quis­ser plus qu’un sou­rire, me pro­voquent plus qu’une lé­gère sym­pa­thie, jouent de ma sen­si­bi­li­té. L’ou­ra­gan 120 bat­te­ments par mi­nute m’a frap­pé droit au coeur. Le film re­vient sur l’his­toire de Act-up Pa­ris pen­dant la lutte contre le SIDA dans les an­nées 90. Au-de­là des san­glots in­fli­gés par cette séance, j’en res­sors avec une en­vie de cé­lé­brer la vie, nos par­ti­cu­la­ri­tés, nos iden­ti­tés, la mienne en par­ti­cu­lier. J’en tire aus­si une en­vie de crier, de me battre, un dé­chi­re­ment in­sup­por­table. Les ob­jets cultu­rels sur les ho­mo­sexuels se font suf­fi­sam­ment rares pour me tour­men­ter au­tant et pour s’im­mis­cer dans mes ques­tion­ne­ments les plus in­times, pas­sés ou non. Que faire de ces sen­ti­ments? Qu’en ti­rer? Après s’être bat­tu avec cette iden­ti­té et en ayant main­te­nant l’im­pres­sion de l’épou­ser en­tiè­re­ment, qu’en est-il réel­le­ment de mon rap­port à mon ho­mo­sexua­li­té? J’ai dix-huit ans, peut-être est-il temps de faire le point sur cette iden­ti­té.

Presque la fin du monde

Un ven­dre­di après-mi­di, la sai­son des exa­mens de mi-sai­son ve­nant seule­ment de s’ache­ver, je tra­verse une par­tie du quar­tier gay pour voir ce film de Ro­bin Cam­pillo. Je vois un couple d’hommes se te­nir la main. Heu­reux mais sur­pris, je les re­garde et ima­gine ma ré­ac­tion quelques an­nées plus tôt. J’au­rais éprou­vé de l’ad­mi­ra­tion, et sû­re­ment de la peur pour eux. «Quel cou­rage». Quelques an­nées plus tôt, la constante boule au ventre, les in­sultes, les in­ter­ro­ga­toires. «T’es gay?». Quelques an­nées plus tôt, l’iso­la­tion, l’en­vie d’être in­vi­sible. Lors­qu’on me pose cette ques­tion, je rou­gis, reste muet et pars.

En mar­chant dans les cou­loirs de mon col­lège en France, un sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té me colle à la peau, me rend vul­né­rable et me donne l’im­pres­sion d’être une cible évi­dente. Faire at­ten­tion à mettre son sac à dos sur les deux épaules, ne pas pa­raître ef­fé­mi­né, prendre une voix grave avant même d’avoir mué; j’ai fait tant d’ef­forts ab­surdes pour es­sayer de dis­si­per les ques­tions et les re­gards. Je re­garde main­te­nant gra­ve­ment les cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion sur le har­cè­le­ment sco­laire. Ce­la m’au­ra pris des an­nées pour oser po­ser ce terme sur mes ex­pé­riences. Je ques­tion­nais éga­le­ment ma lé­gi­ti­mi­té à me dire ain­si vic­time en voyant cer­tains membres de mon en­tou­rage trau­ma­ti­sés, pour des rai­sons dif­fé­rentes, par cette pé­riode. Si beau­coup ont l’im­pres­sion d’avoir été vic­times de har­cè­le­ment, ce mot a-t-il en­core une va­leur? Oui, bien sûr. J’ai eu be­soin de ce mot, pour ne plus me culpa­bi­li­ser, ne plus re­mettre la honte sur moi et ma sexua­li­té mais sur ceux qui s’im­posent et bru­ta­lisent une in­ti­mi­té. Je ne dé­tes­tais pas réel­le­ment ces gens-là, ils me fai­saient plus peur qu’autre chose. À mes yeux, ils avaient rai­son de se po­ser cette ques­tion, c’était à moi de les évi­ter si je ne vou­lais pas y être confron­té.

Je me re­trou­vais à tou­jours écou­ter ce que l’on pou­vait dire sur moi sans vou­loir l’en­tendre. Je ne vais pas ré­pé­ter une énième fois que l’ho­mo­sexua­li­té est stig­ma­ti­sée, mais ce­la est im­por­tant afin d’ex­pli­quer l’épreuve qu’un en­fant ho­mo­sexuel doit af­fron­ter. Le fait de se sen­tir har­ce­lé et re­gar­dé pour cette ques­tion donne l’im­pres­sion que ce que l’on a en soi est quelque chose de sale, de bâ­tard, quelque chose qu’il faut com­battre. Ce­la pousse à por­ter un re­gard mal­veillant sur son iden­ti­té, et de­mande par la suite un grand tra­vail de dé­cons- truc­tion. Ce tra­vail s’est fait qua­si­ment en­tiè­re­ment seul, et n’a pu se faire que lorsque l’on m’a don­né du temps et de la tran­qui­li­té pour ré­flé­chir à cette ques­tion. Une tran­quilli­té qui m’était né­ces­saire, car le har­cè­le­ment se fai­sait éga­le­ment res­sen­tir men­ta­le­ment. Tous les signes d’at­taques à mon égard étaient dé­cu­plés par ma peur constante. Une re­marque pour rire en cours de phy­sique m’ôtait plu­sieurs heures de som­meil la nuit sui­vante.

Un des autres fac­teurs qui dé­ve­lop­pait ma peur de me qua­li­fier comme gay était l’im­pres­sion d’avoir une iden­ti­té en­ra­ci­née dans un tour­ment. Cette peur s’est no­tam­ment construite en dé­cou­vrant cer­taines études qui montrent la ten­dance bien plus im­por­tante pour le sui­cide, par exemple, chez les jeunes ho­mo­sexuels, et chez les membres de la com­mu­nau­té LGBTQ+ en gé­né­ral. La dé­pres­sion, la drogue, la ma­la­die, le re­jet et l’ex­clu­sion par l’en­tou­rage, la mort. Tout donne l’im­pres­sion de faire par­tie d’une com­mu­nau­té mar­quée par la souf­france, qui n’offre rien de plus qu’une dou­leur à traî­ner toute sa vie.

Et si ce n’était pas que ça?

Le mo­ment où j’ai com­pris que je pou­vais avoir un contrôle sur mon ap­pré­hen­sion de ma sexua­li­té a mar­qué une nou­velle étape dans l’ac­cep­ta­tion de mon ho­mo­sexua­li­té. J’ai com­men­cé à choi­sir les gens à qui je vou­lais le dire, même si ce­la s’est fait na­tu­rel­le­ment avec ceux dont j’étais

« Tout donne l’im­pres­sion de faire par­tie d’une com­mu­nau­té mar­quée par la souf­france, qui n’offre rien de plus qu’une dou­leur à traî­ner toute sa vie » « Faire at­ten­tion à mettre son sac à dos sur les deux épaules, ne pas pa­raître ef­fé­mi­né, prendre une voix grave avant même d’avoir mué; j’ai fait tant d’ef­forts ab­surdes pour es­sayer de dis­si­per les ques­tions et les re­gards »

convain­cu de l’ou­ver­ture d’es­prit. Sui­vait tou­jours la ques­tion de «et tu vas le dire à lui? Et à elle?», ce qui me sem­blait étrange. La no­tion de co­ming-out me dé­ran­geait. De­vais-je dire cette in­for­ma­tion aux gens? De­vais-je la di­vul­guer sous une forme aus­si dra­ma­tique que ce que l’on voit et en­tend au­tour de nous? Je ne me voyais pas m’as­seoir au­tour d’une table avec les gens que j’aime et dire «je suis gay». Je ne vou­lais pas en­tendre le clas­sique «on t’aime, on veut que tu sois heu­reux», C’au­rait été ac­cor­der trop de cré­dit à quelque chose que je vou­lais to­ta­le­ment ba­na­li­ser. J’au­rais eu l’im­pres­sion de don­ner rai­son aux gens qui donnent une si grande im­por­tance à la sexua­li­té des autres, vous aviez rai­son de vous po­ser la ques­tion, je suis en train de vous confir­mer ce que vous croyiez. J’avais même ce sen­ti­ment vis-à-vis de gens très proches de moi qui à un mo­ment ou un autre m’avaient ques­tion­né sur ma sexua­li­té. La ran­coeur était telle que je voyais le fait de don­ner cette in­for­ma­tion comme une fa­çon de s’ex­cu­ser, un ca­deau pour notre re­la­tion.

J’étais ob­sé­dé, et ce­la mar­quait gé­né­ra­le­ment un re­nou­veau dans mes ami­tiés. Je lais­sais mon ba­gage émo­tion­nel peu à peu se vi­der et le confiait pré­cau­tion­neu­se­ment. Je me rends compte dé­sor­mais que l’idée de me mon­trer faible, de lais­ser s’échap­per, de perdre contrôle et de par­ta­ger la chose qui m’était la plus pré­cieuse était ce qui m’ef­frayait vrai­ment. J’avais be­soin d’en­tendre ces choses, d’être ras­su­ré, de sa­voir que ce n’était pas la fin du monde.

Mon ar­ri­vée à Mon­tréal m’a fait mettre der­rière moi cette par­tie de ma vie sans re­ve­nir des­sus. Il y avait une en­vie de re­mettre les comp­teurs à zé­ro. Je n’au­rais plus de ma­laise par rap­port à ça, et je ne se­rais plus mal à l’aise à le par­ta­ger. Le fait de ne plus in­tel­lec­tua­li­ser le su­jet a eu un ef­fet ex­trê­me­ment li­bé­ra­teur. Toute confron­ta­tion qui pou­vait s’ap­pa­ren­ter à ce que j’avais vé­cu avant, tout com­men­taire qui n’al­lait pas dans le sens de mon idée de la to­tale ou­ver­ture d’es­prit de la ville m’in­sup­por­tait. C’était un sen­ti­ment de faire trois pas en ar­rière alors que je me trou­vais à des lieux de ce genre de dis­cours. Le fait de ne plus du tout re­mettre en ques­tion ma sexua­li­té l’a to­ta­le­ment ba­na­li­sée, à un point tel que j’avais l’im­pres­sion d’avoir fait table rase du pas­sé. L’ave­nir se­rait mieux, sans ques­tions. Ce­pen­dant, l’im­pact trau­ma­tique de ces ex­pé­riences pas­sées fait que des sé­quelles sont en­core pré­sentes. Je me fais en­core la ré­flexion lorsque je croise mes jambes, j’ai presque peur de beau­coup d’hommes dès qu’ils conviennent au sté­réo­type vi­ril du genre mas­cu­lin. Je m’at­tends tou­jours à une re­marque. Fer­mer les yeux sur ce que j’ai vé­cu et ne plus être for­cé de faire face à tout ça a presque stop­pé ce tra­vail de dé­cons­truc­tion. J’en étais à un point où j’avais l’illu­sion d’avoir ré­glé mes sou­cis avec ma sexua­li­té, mais leurs consé­quences existent. Elles ne sont juste pas sim­ple­ment liées di­rec­te­ment au fait que je suis at­ti­ré par les hommes. La réelle dif­fé­rence avec le pas­sé est ma ca­pa­ci­té à me dé­fendre, à ne plus lais­ser mon orien­ta­tion sexuelle être ma fai­blesse.

À toi toute la vie

À l’âge de mes seize ans, j’ai pas­sé un été à To­ron­to. Ce voyage fût une étape im­por­tante dans l’ac­cep­ta­tion de mon iden­ti­té. Le Ca­na­da, en­core une fois, offre une ou­ver­ture d’es­prit que je n’avais ja­mais pu vivre avant. En y re­tour­nant l’été der­nier, une ba­lade dans le gay vil­lage a sou­le­vé une ques­tion que je pen­sais ré­so­lue. Suis-je fier de mon iden­ti­té? Estce que j’en suis là? Un graf­fi­ti sur un mur di­sait « gay & proud ». On me pro­po­sa na­tu­rel­le­ment d’être pris en photo de­vant. Ma ré­ac­tion im­mé­diate fut un sen­ti­ment de ma­laise. Je ne me sen­tais pas sur le mo­ment fier d’être gay, je ne m’étais ja­mais po­sé la ques­tion.

Le pro­ces­sus de fier­té est dif­fé­rent du pro­ces­sus d’ac­cep­ta­tion de son iden­ti­té. Mon en­vie de ne pas lais­ser ma sexua­li­té me dé­fi­nir tout au long de ma vie a fait en sorte que je n’ai pas res­sen­ti un be­soin de la re­ven­di­quer. Je me sen­tais ce­pen­dant confus vis-à-vis de ce qui re­le­vait de la re­ven­di­ca­tion ou non. Em­bras­ser la per­sonne qu’on aime dans la rue par exemple n’est pas de la re­ven­di­ca­tion, ce n’est pas po­li­tique, c’est un acte na­tu­rel. Être fier per­met d’être à l’aise, de ne pas ac­cep­ter les pos­sibles com­men­taires et re­gards. Être fier, c’est se créer une ar­mure qui nous rend in­tou­chable. Com­ment la construire cette ar­mure, être heu­reux de notre iden­ti­té?

Les com­mu­nau­tés ont des cultures qui leurs sont at­ta­chées. Le fait d’être gay m’a pous­sé à me ren­sei­gner, plus jeune, sur les ques­tions de genre, de fé­mi- nisme et d’iden­ti­tés qui vont au-de­là de l’ho­mo­sexua­li­té. Je me suis ren­du compte que je fai­sais par­tie d’une com­mu­nau­té très large, que je n’avais pas choi­si mais dont je vou­lais faire par­tie. La com­mu­nau­té LGBTQ+ a une culture qui lui est propre, mais qui, dans sa re­pré­sen­ta­tion po­pu­laire, se concentre beau­coup plus sur les hommes ho­mo­sexuels. Le fait que cette com­mu­nau­té se construise gé­né­ra­le­ment de ma­nière aléa­toire, tous ses membres ne nais­sant pas dans un même en­droit, fait que les élé­ments de cette culture sont dif­fé­rents de ceux gé­né­ra­le­ment ob­ser­vés chez les autres com­mu­nau­tés. Il y a entre autre le par­tage d’un dra­peau, la gay pride, une connais­sance de cé­lé­bri­tés in­fluentes dans la com­mu­nau­té, une his­toire et un hé­ri­tage im­por­tant. C’est aus­si une com­mu­nau­té qui s’est réunie au dé­part dans une souf­france, lors­qu’il y avait un be­soin de com­pré­hen­sion mais que la so­cié­té fai­sait tout pour os­tra­ci­ser ses membres. La ten­dance à ou­blier des étapes im­por­tantes de la construc­tion de cette com­mu­nau­té, comme la crise du SIDA ou les émeutes de Sto­ne­wall, l’im­pres­sion que la jus­tice n’est plus ur­gente, font que beau­coup de jeunes ho­mo­sexuels ne res­sentent pas un be­soin d’ap­par­te­nance à la com­mu­nau­té.

Per­son­nel­le­ment, c’est en me ren­sei­gnant sur les oc­cu­rences de dis­cri­mi­na­tion ac­tuelles, en voyant les in­jus­tices qui de­meurent, puis en pen­sant à mon ex­pé­rience pas­sée, alors que je suis is­su d’un mi­lieu très pri­vi­lé­gié, que j’ai re­con­nu la né­ces­si­té d’exis­tance de cette com­mu­nau­té. Ce­la peut être pour cé­lé­brer la beau­té des hu­mains qui la com­posent, peu importe leur genre, leur orien­ta­tions sexuelle. Ce­la peut aus­si être pour se battre, en pen­sant à ceux qui ont été en souf­france, ceux qui le sont main­te­nant. Cé­lé­brer la force et la dé­ter­mi­na­tion qui dé­fi­nissent la com­mu­nau­té. Uti­li­ser cette force pour em­pê­cher que dans mon même col­lège un autre en­fant se fasse trai­ter de pé­dé. Pour em­pê­cher qu’une fa­mille re­nie son en­fant. Pour em­pê­cher les actes de vio­lence. Pour em­pê­cher les meurtres. Pour em­pê­cher l’in­dif­fé­rence.

Quelques an­nées plus tard

En pro­po­sant l’idée d’écrire 2000 mots sur mon iden­ti­té sexuelle, je n’avais pas réa­li­sé l’am­pleur de la tâche qui m’at­ten­dait. De­voir re­pen­ser à mon res­sen­ti d’il y a quelques an­nées et l’ana­ly­ser donne une va­leur thé­ra­peu­tique à l’exer­cice. Avoir po­sé mes pen­sées dans cet ar­ticle me fait réa­li­ser le che­min qu’il me reste à par­cou­rir. En ar­ri­vant à Mon­tréal, j’étais per­sua­dé d’avoir pu mettre der­rière moi mes ex­pé­riences pas­sées. Cer­taines choses prennent du temps à être di­gé­rées. Quelques an­nées plus tard, que faire de cette iden­ti­té main­te­nant que j’ai ac­cep­té mon orien­ta­tion sexuelle? Ne plus la lais­ser me dé­fi­nir, mais ne pas l’ou­blier. Car l’ou­blier, c’est un peu ou­blier com­ment on est de­ve­nu qui on est. x

« Le fait de ne plus du tout re­mettre en ques­tion ma sexua­li­té l’a to­ta­le­ment ba­na­li­sée, à un point tel que j’avais l’im­pres­sion d’avoir fait table rase du pas­sé. » « La réelle dif­fé­rence avec le pas­sé est ma ca­pa­ci­té à me dé­fendre, à ne plus lais­ser mon orien­ta­tion sexuelle être ma fai­blesse »

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